‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 9 sur 33 · LE COMITÉ DE · texte numérisé non relu

LE COMITÉ DE

Décembre 1902,

Au milieu de lettres déjà vieilles, je viens de retrouver un billet ainsi conçu : « Je suis nommé sociétaire, je suis bien heureux! » Le signataire est aujourd'hui membre du Comité d'administration de la Comédie-Française; il a la part entière ; c'est un homme considérable et considéré qui serait sans doute fort étonné si je lui présentais le petit bleu vieilli par le temps...

Hélas! oui, Pierrot avait raison. « Nous répétons toujours la même chose parce que c'est toujours la même chose. » Et chaque année,

vers la fin décembre, la crise éclate... Les pauvres pensionnaires se réveillent : ils comptent leurs rôles dans le répertoire, ils additionnent leurs créations de Tannée, ils rappellent les promesses faites et les paroles données et reprennent consciencieusement leurs visites sociétariales.

Je suivis en 1882^ vingt ans! — les diverses phases d'une crise célèbre entre toutes, qui se termina par la nomination de cinq sociétaires : jyimes Pauline Gran^er, Gabrielle Tholer, Adeline Dudiay, MM. Prudhon et Silvain. Léonce Détroyat m'avait chargé de la rubrique : Les élections des sociétaires. Naturellement, je consacrai à chaque candidat un portrait enthousiaste. Gabrielle Tholer, je l'ai dit, me semblait être la plus parfaite des grandes coquettes; je rappelai qu'elle avait débuté à la Comédie, avant la guerre, à sa sortie du Conservatoire, dans un rôle épisodique de Julie^ un drame émouvant d'Octave Feuillet, qui appartint longtemps au répertoire et était merveilleusement enlevé par jyjmes Favart, Reichenberg, MM. Febvre et Laroche...

Je n'admettais qu'une seule tragédienne,

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M"' Adeline Dudlay, qui, par suite du départ précipité de M™" Sarah Bernhardt, hérita de tous les grands rôles de tragédie. Quant à M'"*' Pauline Granger, elle avait été, avec Texcellent Barré, victime d'un inconcevable oubli; elle tenait deux emplois : elle se montrait une Dorine incomparable et une mère noble parfaite.

Prudhon, lui, m'avait remis la liste complète des rôles repris et créés par lui et je constatai que, depuis ses débuts à la Comédie, qui remontaient à la création du Lion amoureux de Ponsard, il avait appris plusieurs milliers de vers et que sa santé n'en demeurait pas moins resplendissante... Silvain sortait du théâtre Ballande ; il avait débuté à la Comédie dans Thésée, aux côtés de M""* Sarah Bernhardt, qui jouait Phèdre, et de Mounet-Sully, Hippolyte magnifique; il avait trouvé le moyen d'y remporter un succès personnel très vif. Malheureusement son chef de file, Maubant, ne lâchait pas un seul rôle de père tragique. Silvain, je vous l'ai dit, avait donc pris le sage parti d'aborder les confidents, et ses tentatives dans Narcisse, de Britannicus^ et dans Félix, de Polfjeucte^ réussirent pleinement. Sarcey de son côté, en tacticien émérite, sans

nommer personne, menait campagne pour les pensionnaires : il établissait chaque dimanche que les parts réglementaires n'étaient pas distribuées et que le décret de Moscou se trouvait sans cesse violé. La guerre était déclarée entre l'administrateur et le critique... Henry Fouquier mit le feu aux poudres en faisant paraître dans les Annales du Théâtre et de la Musique^ d'Edmond Stoullig et Edouard Noël, une magistrale préface intitulée « la Maison de Monsieur PeiTin ».

La cause fut gagnée. Le Comité nomma cinq sociétaires à la fois.

C'était alors Got qui, en sa qualité de doyen, prenait le premier la parole au Comité d'administration. Invariablement, avec sa rude et brutale franchise, il répétait :

— Des sociétaires? Pour qui? Pourquoi?

Voyons! je vous le demande! Rappelez-vous le temps, où nos grands camarades, Régnier, Samson, Provost, ne gagnaient rien, oh! là, mais rien! Nous avons connu ces années-là.

Delaunay et moi! Alors? Ma conclusion, vous ia devinez! Ne nommons personne! Et puis^ vraiment, entre nous, Messieurs, trouvez-vous un artiste, parmi ces jeunes gens, qui soit digne d'être des nôtres et d'appartenir à notre compagnie? Prenez garde! Du jour oîi vous faites d'un pensionnaire un sociétaire, vous lui reconnaissez des droits acquis, imprescriptibles; vous le sacrez chef d'emploi : il est indéracinable. Voilà ce que vous oubliez! Les critiques prétendent que nous partageons des parts qui ne nous reviennent pas ! Allons donc ! Je voudrais bien voir ça! Nous plaiderons.

Le vice-doyen, M. Delaunay, était l'indulgence même; il ne lisait jamais les journaux, mais il considérait que l'illustre Compagnie devait donner l'exemple et ne point entrer en lutte avec l'opinion : une entente était, selon lui, indispensable pour le bon renom de la Maison et les vieilles et saines traditions...

— Eli oui! Messieurs, notre doyen n'a pas tort, je ne le conteste pas... Mais enfin, souvenez-vous! Nous fûmes pensionnaires avant de connaître les douceurs de la part entière! Le décret n'est pas si formel que notre doyen le pré-

tend. Un pensionnaire fait trois débuts. Si les trois essais sont satisfaisants, il a droit à une place parmi nous. Tenez! Ainsi, notre camarade...

— Mais celui-là, interrompait Got indigné, vous n'y pensez pas, Delaunay ! Il n'est même pas mauvais !

Et chaque sociétaire donnait son avis, et le débat continuait, et Tadministrateur, qui, au fond, restait décidé à ne faire que ce qu'il voulait, résumait la discussion par ce petit discours : — (( Notre Comité, Messieurs, est une société artistique et commerciale rattachée à TÉtat, mais originairement libre. Ceci, Messieurs, est une vérité, un axiome. Aucun autre théâtre (l'Elat ne présente ce caractère particulier. Les relations de l'administrateur, du Comité, des sociétaires, des pensionnaires ou, pour parler exactement, des artistes à gages, ne sont pas réglées par un cahier des charges et par des actes législatifs ; vous êtes soumis ici à des règles spéciales, édictées et appliquées par Tautorité publique. Par-dessus ces dispositions qui nous régissent tous, plane le fameux décret. Mais à quoi, je vous le demande, tend ce décret? Préci-

sons la question, tranchons-la une bonne fois et n'invoquons pas des règlements postérieurs additionnels. Ce décret tend à un double objet : d'une part, à enchaîner le sociétaire au théâtre pour aussi longtemps que son talent est dans sa belle période ; d'autre part, à donner au comédien des garanties solides pour le moment où ce talent fléchira, en lui assurant une position durable et digne. Nous le dédommageons ainsi des espérances de fortune qu'il aurait pu réaliser sur des scènes secondaires ! \oilà, ne l'oubliez pas, Messieurs, la double préoccupation qui inspira M. de Rémusat, lequel est le véritable auteur du décret qui nous régit ».

Le souverain avait parlé... Toutes les difficultés étaient aplanies... On passait au vote : cinq sociétaires étaient nommés et le tour joué...

C'était alors dans la loge du concierge du

théâtre que h»s consciencieux reporters et les

impatients pensionnaires attendaient le résultat

des élections. Boucher se consolait des injustices

directoriales en faisant la cote sur les chances

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de ses camarades; très informé, il se trompait rarement : ses favoris étaient ceux du Comité.

— Suis-je sur la liste de Boucher? interrogeait, anxieuse, une candidate, quelques heures avact la bataille.

— Vous n'y êtes pas !

— Alors, je ne serai pas nommée !

La séance terminée, les sociétaires du Comité, redoutant les questions indiscrètes, s'esquivaient par des portes dérobées qui ne fonctionnaient qu'une fois par an, le jour des élections... La concierge affolée. M""® Leclerc, se précipitait chez l'huissier Picard, quêtant des nouvelles. Mais l'huissier prudent s'était enfermé dans le cabinet de l'administrateur... Que faire? Sept heures sonnaient... Si Maubant, membre du Comité, qui devait jouer Horace à sept heures et demie, avait eu là bonne idée de dîner dans sa loge? Vite, on montait chez le tragédien en train d'endosser le costume antique... Innocemment le vieil Horace livrait la liste des élus : Boucher et ses favoris triomphaient sur toute la ligne.

Maubant n'est plus; Boucher a pris sa retraite. . . Seule, M™® Leclerc, fonctionnaire parfaite, se tient à son poste... J'ai, moi aussi, déserté cette

demeure où se faisaient et se défaisaient les petits complots... Quel dommage que l'excellente femme n'ait point écrit ses Mémoires ! Qui, mieux qu'elle, nous donnerait l'histoire complète et vécue de noire grand théâtre? Sa collègue, la délicieuse Ouvreuse du Cirque d'été, notre ami Willy, n'est-elle pas là pour lui indiquer comment on fait des petits chefs-d'œuvre?...

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