OCTOBRE 1876 ET ROME VAINCUE
Décembre 1902,
Octobre 1876! Rome vainciiel Vingl-six ans.
Je faisais, alors élève, ma seconde au lycée Condorcct. Mon professeur M. Quinot, un homme excellent, ancien normalien, camarade de Sarcey et d'About, était 1res fier d'appartenir à la grande promotion de l'Ecole ; la section, voisine de la nôtre, était essentiellement polilique : Abel Ilermant, François Arago et Buffet l'avaient transformée en meeting : les luttes électorales échauffaient les jeunes cerveaux ; les uns se
montraient pleins d'admiration pour le duc de
Broglie; les autres-; dontj'dtais, se promettaient bien de figurer tôt ou tard sur la liste des 363, le bloc d'alors...
• Un jour que les sections A et B avaient été réunies par suite d'une indisposition de notre professeur d'histoire le bon M. Grégoire (il avait des somnolences), le hasard me plaça entre Arago et Buffet : je devenais centre, et quel centre ! Le cours commençait à peine que mes deux voisins se querellaient. Uélas ! le suppléant du bon M. Grégoire, respectueux des noms illustres que portaient les deux combattants, me rendit responsable du pugilat el me pria d'aller prendre Fair dans la cour. Ce que c'est que de ne pas avoir été gratifié d'un nom célèbre!
C'est le théâtre qui nous consolait des injustices de nos maîtres. Pour cinquante sous, nou^ assistions aux plus bulles représentations classiques qu'ait jamais données la Comédie-Française. Le parterre avait alors ses vieux habitués-, ses solitaires qui savaient par cœur toutes les distributions, et étaient au courant des moindres histoires de coulisses. Le spectacle fini, nous courions à la porte de l'administration dû théâtre : il nous fallait voir de près les actrices.
Déjà nous adressioas à Sophie Croizette, dans tout Téclat de son talent et de sa beauté, des sonnets enflammés. Sarah Bernhardt, son illustre rivale, nous terrifiait. Au. lycée, dans la petite cour voisine de celle oîi j'avais été invité à prendre Tair, on nous montrait bien un jeune eufant, chérubin aux cheveux bouclé»^ qui répondait au nom de Maurice Bernhardt et n'était autre que le fils de la grande artiste. Mais non ! Il nous semblait que la tragédienne devait habiter une caverne et y cacher des poignards. Théophile Gautier, qui nous apprit tant de jolies choses, nous avait bien conté que M°^® Dorval, la fameuse Adèle à'Aiitony^ était bonne, gaie, nullement ambitieuse de Tefi'et, n'affichant aucune prétention^ que son salon, loin d'être un tombeau, était une petite salle de musée, qu'on y causait avec des gens d'esprit, et qu'on y prenait môme le thé... Il nous paraissait impossible qu'une tragédienne fût une femme comme une autre; c'était une idée fixe.
Ce fut Léonce Détroyat qui dissipa mes craintes et chassa mes dernières illusions... Les classes étaient terminées, le service militaire fait. Gustave OUcndorff, mon premier
chef de bureau, m'avait aidé à caser de la copie dans des feuilles ignorées, quand l'idée me vint d'aller rendre visite à Léonce Détroyat. Je vous ai conté que Léonce Détroyat acceptait des échos, des articles, voire des pages entières, à une seule condition : c'est que la question d'appointements ne serait pas agitée. On m'avait dit vrai; j'eus la prudence de ne point parler chiffres, et Léonce Détroyat eut la délicatesse de suivre mon exemple. Il fut convenu qu'une série d'articles serait le jour même inaugurée et consacrée aux artistes de la Comédie-Française candidats au sociétariat. W^^ Adeline Dudlay était, comme Gabrielle Tholer, candidate ; j'allai chez elle.
La charmante Opimia de Rofne vaincue demeurait alors rue de Monceau, dans une maison bourgeoise, qui n'avait rien d'une caverne. Son salon possédait deux portes et môme deux fenêtres, Elle me narra sa vie, qui était fort simple; j'écoutai, stupéfait.
Après d'éclutants débuts dans Ro)ne vaincue, M}^^ Dudlay avait pris possession des plus grands
rôles du répertoire classique : Chimène du Cid, Emilie de Cinna^ Pauline de Polyeucte^ Camille des Horaces, Hermione d' Andromaque et Phèdre. Sarah Bernhardt venait de quitter la Comédie; la jeune artiste devenait donc, par suite de ce départ, chef d'emploi : elle atlendait impaliemment la récompense à tant d'éclatants services : le sociétariat.
M''° Dudiay avait alors vingt ans à peine. Elle avait fait de solides études à Bruxelles, au Conservatoire, sous la direction de M"* Tordeus,une ancienne artiste de la Comédie. D'une intelligence rare, d'une volonté extraordinaire, elle adorait son art et son théâtre ; elle voulait le sociétariat et elle l'obtint quelques mois après : elle rôvait d'être la seule tragédienne de la Comédie, et elle fit si bien que toutes ses jeunes camarades, y compris M""^ Segond-Weber qui venait de créer avec éclat les Jacobites à l'Odéon, échouèrent, les unes après les autres. Elle tenait la place : elle la garda, malgré Gol, malgré Delaunay, malgré Coquelin. Une révolution, on s'en souvient, éclata au comité; le triumvirat démissionna, et seul M. Coquelin maintint sa décision. Doyen et vice-doyen durent battre en
retraite et s'incliner devant la tragédienne* Sarcey et Fouquier déclaraient chaque lundi que le décret do Moscou ne devait pas être violé. Je suivis mes maîtres et défendis avec une belle ardeur les décrets impériaux de la Comédie- Française. Le procès fut largement gagné et, aujourd'liui, M"" Adeline Dudlay est sociétaire à part entière.
Le modeste logis de la rue de Monceau n'est plus; les gravures qui ornaient le boudoir de la débutante ont été remplacées par des tableaux de maîtres; les meubles sont revêtus de soie, les objets d'art abondent. La part entière a passé par là.
— L'histoire de Parodi? me ditl'aimable artiste. Elle est navrante... Tenez! Voilà toutes les lettres que j'ai reçues dé lui et que je viens de réunir à votre attention,'je vous les confie... Vous verrez ! Que de misères inavouées ! Songez que le pauvre poète dut demander une place à la Préfecture de la Seine ! Les appointements étant modestes et Tavancement ne venant pas, il fit des confidences à son chef hiérarchique.
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Savez-voiis la réponse du chef hiérarchique?
— Je la devine!
— Un refus? Oh! que non! « Vous voulez, « Monsieur, être proposé pour une augmenta- « lion, reprit le fonctionnaire étonné. Mais vous « n'y songez pas, Monsieur et cher collègue!
« Vous ôles entré ici par faveur... Vous oubliez « que vous n'avez pas passé l'examen d'entrée! »
« L'examen d'entrée ! » Le lendemain, Parodi, résigné, me contait la scène : je lui conseillai de tenter une nouvelle démarche : il s'y refusa... Je compris... Il craignait de perdre sa place, son pain!... Et tenez! lisez ce billet :
Je ne puis vous dire combien j'ai été contrarié d'apprendre, ma bien chère amie, que j'avais manqué votre bonne visite. Moi qui ne sors presque jamais! Mais enfin, il faisait si beau vers deux heures, que je n'ai pu résister à l'envie de faire une courte promenade. Il y a longtemps que je me promets 'd'aller vous voir, mais j'ai toujours été retenu, un jour par le froid, un autre parles crises de mon indéracinable maladie. Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, indulgente amie? Je suis si découragé, si attristé de tout ce qui m'arrive. Jamais un rayon de soleil! Rien que des amertumee, rien que des déceptions !
El mon interlocutrice indignée continue :
— Indulgente amie!... Jamais un rayon de soleil!... Regardez la date : 9 février 1901. Quelques mois après, Parodi s'en allail, n'ayant eu comme consolation que trois êtres qui Taidèreût à parcourir la trop longue route... Oh oui! trop longue! Il avait vécu de sa propre vie!... II n'appartint à aucune coterie: ce fut son malheur... Ils ont grandi, ils ont fait leur chemin, et un beau chemin, ses deux fils, et il n'aura pas eu la suprême joie d'assister à leurs succès... Vous voyez que j'avais raison! C'est la vie des poètes qui écrivent pour le théâtre! Et, cependant, les débuts avaient été pleins de promesses. Tenez!
Et M''*' Dudiay me tend une liasse de journaux. Ce sont les feuilletons de 1876 consacrés à la première représentation de Rome vaincue.
— Emportez-les, mais surtout, conservez-lesmoi bien. J'y tiens ! Je vous recommande ceuxlà, les quatre premiers. Vous trouverez là un joli coin d'histoire théâtrale. Mais n'allez pas de nouveau écrire que Perrin détestait le drame en vers, et que, seule, la Fille de Roland fit exception à la règle ! Vous oubliez donc Jean Dacier de Charles Lomon, et Garin de Paul Delair, et Œdipe-Roi^ et Hamlel qu'il préparait amoureu-
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sèment lorsque la maladie le surprit en plein travail... »
M''® Dudlay mettait une telle ardeur à défendre son administrateur que j'aurais eu mauvaise grâce à présenter la moindre objection. Mais YAlmanach des Spectacles de M. Albert Soubies n'est-il pas là pour attester qu'en cette année 1876, l'année de Rome vaincue, la Comédie- Française n'inscrivit sur son affiche qu'une seule tragédie de Corneille, — une seule, vous entendez ! — Polyeucte. Oui, le 6 juin J 876, la Comédie joua Polyeucte escorté du Menteur, Or, le 6 juin, c'est, si je ne m'abuse, l'anniversaire du grand poète, et la tradition exige que chaque année, Molière, Corneille et Racine soient fêtés le 15 janvier, le 6 juin et le 21 décembre. Racine, d'ailleurs, n'était pas mieux partagé cette annéelà que son illustre collègue. On donnait Athalie quatre fois, Esther deux fois et Phèdi^e deux fois également.
Opimia avait raison : Je n'ai pas seulement trouvé, dans ces feuilletons qu'elle a bien voulu
me confier, rhistoire de Rome vaincue^ j'ai revécu l'histoire du drame envers à la fin du siècle dernier. Emile Zola faisait alors le feuilleton théâtral au Bien public, 11 luttait, et avec quelle force, pour les écrivains libres vivant tout haut, n'enfermant pas leur pensée dans le cercle étroit d'un dogme, marchant franchement vers la lumière et n'ayant souci que du Juste et du vrai ; il luttait pour des hommes qui ne font pas partie des claques assermentées, qui n'applaudissent pas sur un signe de leur chef, qui professent le mépris de la coterie et l'amour de la pensée libre; il lutlait pour ceux qui frappent fort et sont assez puissants pour fermer la bouche anx autres; il luttait — ne Ta-t-il pas écrit en cette belle préface de Mes Hainesl — contre les gens bêtement graves et les gens bêtement gais qui, dans la crainte de regarder en avant, regardent toujours en arrière et font les règles du passé alors qu'il vaudrait mieux rejeter toutes les règles et répéter à tout venant : « Autant de sociétés, autant d'œuvres diverses, et les sociétés se transformeront éternellement! » Aussi, avec quelle joie le critique du Bien public répéta, du haut de sa tribune, au lende-
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main de la première représentation de Rome vaincue :
« Rien ne m'a intéressé comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient dans le fond de la salle de la Comédie; ils étaient furibonds, mais en très petit nombre, noyés dans la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voilà donc où nous en sommes : la grande querelle de 1830 est bien finie, une trajçédie peut encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre elle, et demain, un drame romantique serait joué (|u'il bénéficierait de la même tolérance. La liberté littéraire est conquise.
« A vrai dire, je veux voir, dans le bel éclectisme du public, un jugement très sain porté sur les deux formes dramatiques. La forme classique est d'une fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'ôtre démontré. Mais la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitué une rhétorique à une rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés plus intolérables encore. Ajoutez que les deux formules sont à peu près aussi vieillies et démodées l'une que Tautre. iV.lors, il est de toute justice de tenir
la balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez romantiques, vous^n'en faites pas moins de Tart mort, et Ton ne vous demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient dans une salle la passion des querelles littéraires, ce seraient les pièces conçues d'après une nouvelle et troisième formule, la formule naturaliste. C'est là ma croyance entêtée.
« M. Alexandre Parodi ne va pas être mis bien au-dessous de Ponsard et de Casimir Delavigne par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire le vers, ce qui est certain, si ce vers typique est ce vers admirablement ciselé et forgé de petit-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une fois de plus Tantique et barbare histoire de la Vestale enterrée vive, pour s'être oubliée dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui légitime que les derniers romantiques ont dû éprouver en voyant réussir une tragédie. II est bon de remettre les choses en leur place. Com-
ment se fait-il qu'un jeune homme de trentequatre ans, dit-on, un écrivain qui paraît avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer son vol dans une formule devenue grotesque?
Je ne lui conseille pas, ah! certes, non! de tomber dans Tautre formule, la formule romantique, peut-être plus grotesque encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse, à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux à la vérité moderne. 11 y a une place à prendre, une place immense: écrire la tragédie bourgeoise contemporaine, le drame réel qui se joue chaque jour sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant que les guenilles de l'antiquité et du moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler, et, fatalement, se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne teate-t-il pas de renouveler notre théâtre et de devenir un chef, au lieu de patauger dans le rôle de disciple? Il a de la volonté et une véritable largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai au-dessus des écoles et du laffinement des •artistes simplement ciseleurs. »
Et Zola de conclure : « Les personnes que le succès de Ro7ne vaincue contrarie dans leurs
opinions littéraires expliquent ce succès par Tinterprétalion supérieure de Tœuvre. Et il est très vrai que T interprétation a soulevé un bel enthousiasme dans la salle, w
Tandis -que Tillustre écrivain, bousculant tout sur son passage, poursuivait son but et réclamait sur la scène le vrai et rien que le vrai, ses confrères en feuilletons — il y avait alors plus de feuilletonnistes que de lendemainistes — prédisaient au jeune poète de Rome vaincue l'avenir le plus brillant.
J'ai là, sons les yeux, tous ces articles. Sarcey, avec sa verve robuste, rappelle qu'il a, le premier, dans une conférence mouvementée, jeté au public des matinées Ballande, le nom d'Alexandre Parodi. Il juge certaines scènes de Rome vaincue cornéliennes et crie au chefd'oeuvre. Banville, lui, se montre plus réservé; il s'extasie sur la création de Posthumia, mais encore plus sur l'exécution par la tragédienne. Selon lui, jamais adaptation ne fut plus parfaite. De même que, dans VÉtraiigère^ M™®Sarah Bernhavdt avait fait sien et animé de sa fantaisie le personnage étrange d'Alexandre Dumas, de môme, dans Rome vaincue^ elle avait cos-
liimé avec la plus noble grandeur éclairée par la plus subtile vision poétique, cette haute ligure de la vieillesse auguste et désespérée. c( Sous les cheveux de neige, ajoute le poète, sous la funèbre pâleur, les traits admirablement purs de l'artiste avaient pris une splendeur surnaturelle. »
Zola! Sarccy! Banville! Me sera-t-il permis d'ajouter un quatrième nom, d'invoquer un dernier témoignage, celui de l'écrivain qui faisait alors la critique dramatique au journal laPresse'i Comme Sarcey, comme Zola, comme Banville, le lundisteseréjouissaitde la victoire d'Alexandre Parodi, mais il se demandait si le premier ouvrage du poêle, Vlm le Parricide^ n'était pas supérieur à Rome vaincue. Ce critique, c'est M. Jules Claretie. C'est lui qui mena à la victoire la Reine Jnana, c'est lui qui a remis à la scène Ro7ne vaincue^ maintenant installée au répertoire. L'administrateur général de la Comédie-Française ne renie pas — il l'a prouvé — les idées du critique de la Presse^ et, sans tenir compte des réclamations intéressées de certains artistes qui ont leurs préférences, il a rendu a Alexandre Parodi la place qui lui était due.