‹ Trente ans de théâtre (volume 3)Chapitre 1 sur 17 · EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE

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EN ALSACE

Le 20 décembre 1899, muni des passeports qui devaient m'ouvrir les portes des théâtres populaires de l'étranger, je me mettais en route... On m'avait dit que Strasbourg possédait un théâtre populaire modèle: je m'arrêtai à Strasbourg... Je n'avais pas revu, depuis 1869, la fameuse cathédrale... Je venais de recevoir, des mains augustes de l'archevêque Darboy, les cinq premiers prix de la classe de neuvième du lycée Saint-Louis, et, pour me récompenser d'un succès qui ne s'est d'ailleurs jamais renouvelé, mes parents m'offraient mon premier grand voyage. Il n'y avait pas alors d'express-orient.

€t les diligences étaient encore fort en honneur dans l'Alsace et les Vosges, Oh! le col de la Sclilucht,lc montHoneck et ces vieilles abbayes chères à Gautier! Oh! ces sonneries de grelots, ces claquements de fouets, ces bruits de ferraille et, dans la nuit fraîche, celte fumée de sueur et d'haleine enveloppant les joyeux attelages en marche! Oh ! ces guimbardes délicieusement incommodes qui vous donnaient le loisir d'admirer ces belles routes des Vosges aujourd'hui encombrées par les cent à l'heure! N'étaitil pas exquis d'employer trois jours à ce qui peut maintenant se faire en trois heures ? On ne passait pas à l'état de colis blotti dans une machine à vapeur!

Je songeai à ces diligences en débarquant à Strasbourg et je ne trouvai, pour timbrer mes papiers, qu'un gros homme rouge, revêtu d'un uniforme plus rouge encore sur lequel s'étalaient des blasons brodés en or. C'était le chef de gare... Autour de lui se tenaient groupés, alignés, astiqués, faisant cercle, de jeunes hommes sévères, aspirant évidemment aux mômes blasons dorés. Puis, sur les quais de la gare immense, à droite, à gauche, en avant, en arrière, au-des-

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SUS, au-dessous, des centaines de voyageurs grouillaient, les uns attendant les trains, les autres venus pour les voir passer, tous Iristes comme s'ils se rendaient à un convoi funèbre. Les caisses des wagons étaient peintes en vert, un verl litro, un affreux vert bouteille que nous avons adopté pour nos fourgons funéraires; les mâts et les signaux eux-mêmes avaient les couleurs de Prusse. Yoilà ce qu'était devenue la gare de mon premier grand voyage! J'allais retrouver morne et endeuillée la ville d'Alsace, naguère si vivante et si joyeuse!... Et je n'ai voulu revoir ni la cathédrale ni cette rue de la Nuée-Bleue dont j'avais retenu le joli nom! Je n'ai même pas demandé des nouvelles du (^oq d'Alsace! Un lugubre ciel de décembre rendait cette arrivée plus maussade encore... 11 semblait que la nature, dont les joies ne coïncident pas toujours avec nos tristesses, avait pris soin de se mettre à l'unisson de nos co'Uis...

Le directeur du théâtre, — Stadt Thea'.er, — M. Engol, comme s'il avait deviné notre douloureuse impression, tenta de nous rassurer. Il nous expliqua que Strasbourg était l'esté français et que rien n'y est à la mode que ce qui

vient de Paris. Je marquai ma surprise... Il nous conta que les jeunes gens qui travaillent autour des chaires de Strasbourg considèrent qu'ils n'ont pas terminé leurs études s'ils ne sont venus faire un tour et même un long stage à Paris, an Quartier Latin. Il ajouta que dans sa saison théâtrale qui dure huit mois, seules les représentations françaises réussissent et rapportent. Pour ces soirées, les annexés — c'est notre imprésario qui parle — veulent bien sortir de leurs relraites. Ce sont des fêtes, oii la politique n'a rien à voir et auxquelles tous les habitants prennent part, oubliant l'éternelle blessure. Visiblement, M. Engel, qui parlait d'ailleurs le français avec correction, avait préparé en notre honneur cette aimable allocution.

Le soir, M. Engel nous convia à une représentation de la Flûte enchantée. L'affiche nous annonçait un opéra en deux actes et quinze tableaux, des souterrains, des grottes de feu, des jets d'rau et des apothéoses. La direction strasbourgeoise avait pris, avec le chef-d'œuvre de Mozart, de surprenantes libertés ; je ne reconnus plus du tout notre Papageno de la salle Favart, et je crois bien qtie les doux habitués

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de notre Opéra-Comique n'auraient été qu'à demi satisfaits des roulades de la trop bien portante reine de la nuit. Quaut au texte — est-ce bien un mal? — il avait été radicalement supprimé. Bref, l'œuvre se trouvait par des mains impies, mais non inhabiles, transformée en féerie à spectacle : la musique ne tenait plus qu'une place accessoire : les trucs, les changements à vue, les décors à eau absorbaient tout... M. Engel me déclara que la plupart des grands théâtres de l'étranger faisaieat de même... Pauvre Mozart!

Et puis il s'agissait bien des opéras, des comédies, des drames, des vaudevilles, des opérettes, des féeries, — car le théâtre, moyennant une subvention de 300.000 francs, devait être ouvert tous les soirs et faire marcher une double et môme une triple troupe... Non ! M. Engel était tout enlier aux représentations populaires qu'il venait d'organiser et qui donnaient déjà d'appréciables résultats... La saison commençait à peine et déjà il avait offert trois spectacles populaires classiques, presque des spectacles gratuits, puisque toutes les places coûtaient dix sous. En octobre, on avait oué

la Jeanne d'Arc de Schiller ; en novembre, le Gidllanme Tellà.\\ même Schiller, et en décembre le Tsar et Charpentier de Lortzing. Chaque fois on avait fait salle comble et chaque fois, malgré la modicilé du prix des places et grâce à un système de location des plus ingénieux, on encaissait une recelte de oOO francs.

Ce système, dont Tinvenlion revient à M. Engel, consiste à faire tirer au sort, la veille du spectacle, à la mairie de Strasbourg, les coupons de spectacles populaires. Ce tirage est fort simple : à l'intérieur de la salle de la mairie, trois tables sont dressées : trois commissaires, assistés d'un conseiller municipal et du directeur du théâtre veillent à l'exécution des moindres détails. Les bureaux ne sont pas ouverts le soir et, de cette façon, tout un petit peuple s'amuse à bon compte, sans perdre de temps, sans se bousculer, sans se quereller, sans stationner aux portes du théâtre durant de longues heures, et, ajoutons-le, sans trafic possible pour les vendeurs de billets.

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Certes cette loterie théâtrale comporte de sérieux avantages. J'en ai expliqué à mon retour le fonctionnement à certains de nos directeurs, quicherclienl les moyens de perfectionner leurs représentations gratuites ou populaires. Mais ce qui est facile dans une ville comme Stiasbourg ne lest pas toujours dans une capitale comme la nôtre. Autres villes, autres mœurs et aussi autres théâtres...

On ne conçoit guère nos mairies de Paris organisant, la veille d« nos représentations giatuiles, des loteries semblables à celle du théâtre de Strasbourg. Il faudrait, si l'on voulait appliquer cette méthode, établir un roulement entre nos théâtres et' nos mairies. Qu'en penseraient nos honorables adjoints? Le principe des représentations gratuites est excellent : encore faut-il que l'exécution en soit bonne. Or, sait-on qu'en 1894, quand les spectacles gratuits remplacèrent à l'Opéra les représentations populaires hebdomadaires inaugurées par la direction Bertrand, des accidents mortels, des congestions par le

froid se produisirent? La direclion de l'Opéra demanda, judicieusement, l'autorisation de donner ses quatre spectacles gratuits non plus à date fixe mais à des époques où la températare est clémente. Mais à peine MM. Bertrand et Gailhard avaient-ils porté remède à ce mal, qu'ils constatèrent que les sous-officiers, profitant de la faveur qui leur est accordée de ne pas faire queue aux portes du théâtre, envahissaient la salle. Le second < gratuit » fut un véritable gala militaire: l'effet était superbe... Le lendemain, le gouvernement de la Place recevait force réclamations et, d'accord avec la direction du théâtre, il décrétait que les sous-officiers n'auraient plus droit qu'à deux cents places par représentation gratuite. Du coup, on supprimait les galas militaires gratuits.

Pauvre Eugène Spûller! Se serait-il douté, le jour où il signait l'arrêté ministériel des quatre « gratuits » de l'Opéra, que sa décision amènerait un conflit entre le militaire et le civil? Ce n'est pas tout... L'adreux marchand de billets n'organise-t-il pas, pour ces soirées comme pour les spectacles à recettes, un service adroitement compris et ne confie-t-il pas à ses plus avisés

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collaborateurs le soin de s'installer, dès le matin, aux portes du théâtre?... Et les abonnés de nos « gratuits » s'adressent au marchand qui, toujours là, fidèle au poste, leur assure les meilleures places!...

La direction du théâtre de Strasbourg prévit ces écueils. Elle a été naturellement suivie par les grands théâtres d'Allemagne tels que ceux de Wiesbaden, de Mannheim, de Dresde, de Francfort.

Toutefois, je remarque que la représentation gratuite reste inconnue en Alsace, en Allemagne "et en Autriche. J'en fais l'observation à M. Engel, qui me répond :

— C'est là votre vraie force ! Nous n'avons nulle part de spectacle gratuit. Nous n'avons point non plus à Strasbourg, ni à Vienne, ni à Berlin, ces théâtres « d'autour la grand'ville » que je visitai à Paris.

Ces théâtres « d'autour la gpand'ville », ce sont, on le devine, nos théâtres de quartiers et de faubourgs... M Engel en reconnaît la double supériorité qu'il attribue à la solidité du répertoire et à l'ensemble des troupes...

— Vous verrez, ajoute-t-il en souriant, que

l'avantage est de votre côlé! Les Volkstheater, c'est-à (lire les théâtres du peuple, sont ce que vous appelez vulgairement des petits théâtres, plus ou moins bien gérés chez nous par dos commerçants qui, désireux de faire de bonnes alTaires, suivent le goût du public, sans se préoccuper de l'art !...

M. Engel ne nous disait que trop vrai... Le lend''main, je m'embarquai pour Munich, et je dus, à mon regret, constater que la ville qui donna, pour la première fois, T?istan, les Maîtres chanteurs^ XOr du Rhin, la Walkyrie, n'a pas de théâtres populaires.

Assurément le tarif des places est fort abordable dans les grands théâtres comme dans les petits, au théâtre de la Résidence (la Comédie), comme au Colosseum (les Folies- Bergères), aux conrerls du soir de l'Odéon Royal (concerts classiques), comme à ceux de la grande salle de la cour de Bavière.

Cette modicité des tarifs des places reste le

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grand argument des directeurs de Ihéâtre de Munich...

Ces Messieurs objectent également qu'alors que les Ihéàtres d'été tendent clioz nous à disparaître, l'Allemagne, au contraire, crée des salles d'clé, des réperloires d'élé, des orchestres d'été et aussi des publics d'été...

L'Allemagne a bien, en eiïet, ses théâtres d'été. « Partout, écrivait malicieusement J.-J. Weiss, où il existe une garnison siiffisanle pour fournir avec ses officiers, ses sous-officiers, ses porle-épées et ses soldats avanta(jenx un premier fonds de spectacle, le Théâtre d'Eté, le Sommertheate)\ n'est pas long à construire et à s'installer : des planches sur deux paires de tréteaux avec une toile de fond forment la scène : une vieille cour d'auberge plantée d'arbres est la salle. Quant au répertoire, il est composé de vieux vaudevilles français dont l'action est transportée d'un côté des Vosges à l'autre et donnent la matière d'un Lutspiel et d'une Passe tout neufs. Aux entr'acles l'orchestre exécute plus souvent du Delibes, du Lecocq que du Brahms ou du Rail". On paye soixante kreutzers : on s'altable sous un platane

devant une chope de 15ièie et Ton s'en va vers dix heures... »

Voilà le Sommer thealer. Est-il hien supérieur à nos cirques et à nos cafés-concerts, et si l'on excopte le Krolllheatei\ le SommertJieatei" possède-t-il deux grandes scènes qui, comme l'Opéra et la Comédie, restent ouvertes toute l'année? Ici encore, à l'exemple de M. Engel, les impresarii de Munich proclament que la victoire est à nous...

Jetais rassuré... Le théâtre immensément populaire, le théâtre répondant à la pensée du peuple, le théâtre qui circulerait dans les moindres villages, le théâtre-roulotte de M. Catulle Mondes, existe moins encore en Allemagne que ciiez nous. Oh ! je no nie point l'unité musicale allemande... Je sais, pour l'avoir appris dans nos classiques, que le génie des grands musiciens d'Allemagne pénètre dans tous les rangs le la population... Mais les Volkstheater parfaits, tels qu'on me les avait décrits, je ne les trouvai ni à Strasbourg ni à Munich, et, d'après les renseignements donnés par les Allemands eux-mêmes, il y avait bien des chances pour que je n'eusse

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point la joie de faire de telles découvertes. Je pris donc, tout regaillardi,le chemin de la gare de Municii et montai dans l'express de Vienne. Je retrouvai à la gare de Munich, comme à celle de Strasbourg, des homme gros, rouges, chamarrés d'or, des compartiments vert bouteille, des voyageurs stationnant sur les quais... Et tout ce qui, à Strasbourg, était si efîroyablement triste, me parut à Munich tout naturel... C'est que Munich n'était point parmi les villes de mon premier grand voyage — un an avant la guerre!...

La fronlièt'e est alteinte. Les douaniers ont fait leur œuvre; des différences de formes attestent que nous passons d'une contrée dans une autre; le ciel est gris el brouillé; le froid rougit nos visîiges consciencieusement penchés à la portière du wagon verl-bouteille... Voici Vienne. Nous saulons dans une calèche élégante, capitonnée, rembourrée, passemenlée; c'est la voiture viennoise de première classe, une des gloires de la capitale! Déjà, malgré l'heure matinale, une aninialion extraordinaire règne dans la ville; on va, on vient, on monte, on descend, on cause, on chante, on rit; çà et là, des orchestres jouent le Beau Danube bleu et autres valses

du pays; toul ce mouvement ressemble cà de la joie. J*eu de boutiques, pas trop de brasseries, beaucoup de cafés ei encore plus de magasins; des hommes, des femmes, des enfanis, tous le sourire aux lèvres, bravant le vent qui redouble, sont installés devant les restaurations, dégustant de formidables kapuziners, — lisez des cafés au laiL : et quels cafés au lait!... Nous arrivons à l'hôtel. Un homme affable, souriant, nous ailond ; il a icservé une chambre gaie, spacituse; il nous fait les honneurs de sa maison; elle est propre, confortable, moderne; <les images de madones décorent les longs corridors. A cha(|ue étage, notie bon maître d'hôtel nous demande d'admirer les nouveaux systèmes d'électricité, répétant :

— De vrais jeux d'orgues! Vous voyez que .nous connaissons l'organisation de vos lliéâtres parisiens!

Car il adore le théâtie et, nalurollomenl, Iç théâtre français surtout... Bref, notre bon maître se donne la peine de bien nous recevoir et de nous faire fête. Un peu d'apprêt et de convenu dans celle galanterie viennoise. Mais qu'importe ! Nous sommes loin de la lourdeur de nos

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gros hommes rouges à écussons dorés précédemment entrevus... Notre malle fait son entrée; le bon maître, après nous avoir mis au courant de ses projets d'avenir, tels que la création d'un théâtre dans l'hôtel même, prend congé de nous. Un domestique survient et, avec ce sourire qui nous poursuit depuis, la gare, nous présente ses devoirs. Guten Morgen! madame et monsieur. Il ne sait pas un mot de français. Par bonheur, meine Fraii est mon interprète et je suis ainsi délivré de celte stupide et ridicule pantomime à laquelle, pauvre célibataire, je me livrais jadis dans les hôtels étrangers, lorsque je voulais manger, boire ou écrire !

Un visiteur se fait annoncer. C'est M. lîuckowitz, le directeur du théâtre populaire, le Yolkstheater de Vienne. Il sait l'objet de mon voyage. Immédiatement, il me conte sa vie. Il a longtemps habité Paris; il y a été le correspondant de grands journaux autrichiens; il a traduit en langue allemande plusieurs de nos ouvrages modernes, entre autres Madame Sans- Gêne et Francillon. Il a contribué au succès, chaque jour grandissant, de notre théâtre à

l'étranger; il connaît jusqu'à nos mœurs théâtrales; mais, ici, il fait ses réserves : il regrette le temps où, nos spectacles parisiens commençant à six heures et finissant à dix, on soupait joyeusement après le théâtre; il affirme que la mode nouvelle — le dîner à huit heures et le théâtre à neuf heures — est funeste à Tart dramatique et encore plus aux directeurs de théâtre. A ce propos, il proclame qu'un directeur, un imprésario, doit être un professeur de théâtre. 11 s'excuse bien vile de cette prétention : il rappelle qu'il y a soixante ans un professeur, qui a fait quelque bruit dans le monde, éprouvait une joie particulière à reconnaître, dans les générations incessamment renouvelées devant lui, l'âme même de son pays. A l'exemple de ce professeur, M. Buckowitz fait de ses spectateurs ses élèves, et en ces masses, en ces publics venant chaque année, chaque mois, chaque jour de toutes les provinces, il trouve l'abrégé de l'histoire de l'Autriche. Ce professeur^ ajoute-t-il, se nomme Michelel... Michelet et le directeur du Volkstheater de Vienne, il y a là un assemblage de noms qui étonne bien un peu, mais notre professeur-directeur, qui sait

décidément ses classiques, objecle que, lorsqu'il s'agit de théâtre populaire, le nom de Michelet doit êlre là, devant nos yeux, inscrit en lettres d'or.

— Et puis, voulez-vous la vérité, toute la vérité sur nos théâtres en général et sur nos Volkstheatcr en particulier? s'écrie-t-il dans un bel accès de sincérité.

— Je ne suis venu que pour ça!

— Eh bien! nos théâtres, ce ne sont pas des lieux de plaisirs; ce sont des écoles du soir. Abendscliulp. Vous allez au théâtre pour vous distraire. >sous y allons pour nous instruire!

Ahomfschule ! Lq cv\ d'alarme était jelé. A Strasbourg. M. Engel m'avait avoué que le « spectacle gratuit » n'existe pas à l'él ranger. A Munich, j'avais vainement cherché le véritable Volksthéaler. A Vienne, c'est le directeur du Volkslhcaler lui-môme qui, procédant par comparaison el sassimilant à un maître d'école, me donne le mot de l'énigme.

École du soir!... Je comprends alors sa théorie, en apparence si subtile, appuyée sur l'exemple de Michelet... 11 en a dit assez pour une pre-

mière visite : l'heure de la répétition du matin — dix heures! — approche, et il est temps, pour nous, d'enregistrer avec une fidélité scrupuleuse de si précieuses indications. Il est convenu que l'après-midi nous passerons en revue les principaux théâtres de la capitale; il ne nous reste qu'à gagner la Restauration.

On nous a dit monts et merveilles de la cuisine viennoise et notre attente n'est pas déçue. JNotre bon maître dhôlel, redoublant de zèle, nous présente le chef suprême de la Restauration. Je Tai autrefois entrevu à Paris, dans un cabaret du boulevard. Il veut bien me reconnaître et je l'en remercie. Eh quoi ! ce Parisien dédaigne les poulardes du Mans, les terrines de Nérac, les pâtés de Corse, les raisins de Thomery et les pêches de Montreuil! Il se livre tout entier, corps et âme, aux galanteries culinaires viennoises et nous en sert quelquesunes de S4 façon. Comme je le félicite, il me dit que, pour lui, ses clients, ce sont des élèves sans cesse renouvelés... Je l'arrête. 11 allait invoquer Michelet ! Et voilà comme ce confident discret de nos plus jolies Parisiennes est devenu, sans y penser, professeur.

de quelque chose! Tous professeurs! Que d'écoles!

Le Volksthealer de M. Buckowitz est digne de son nom. C'est bien un théâtre populaire, mais un théâtre populaire qui n'est ouvert qu'à la comédie et d'où la musique est exclue; un demi-théâtre populaire.

Sans subvention de l'État, sans appui de la Yille, la direction se donne la fantaisie d'offrir chaque semaine une soirée à prix infiniment réduits (de 3 francs à 60 centimes la place assise et 20 centimes la place debout); le programme est consacré aux œuvres classiques et l'interprétation en est confiée aux plus jeunes artistes de la troupe. Les autres soirs, à l'instar de nos scènes d'Etat et du théâtre Antoine, M. Buckowitz varie ses spectacles.

Ce théâtre, qui n'a pas de frais excessifs, marche à merveille et doit, tout naturellement, son succès à l'ensemble de sa troupe et à la richesse de son répertoire ; les appointements des artistes sont convenables, les costumes des

comédiennes sont payés par la direction. A Vienne, pas plus qu'en Allemagne, point de droit des pauvres. Quant à ceux des auteurs, ils se règlent par des traités particuliers entre l'imprésario et l'écrivain; une prime de i .000 florins (1.800 francs) est allouée au dramaturge dont le nom fait recettes. Notre imprésario — notre professeur! — estime que l'ouArage d'un débutant représente, commercialement, une marchandise inférieure à celle de l'auteur à succès, laquelle est garantie d'avance. 11 y aurait sans doute beaucoup à dire sur ce mode de perception, mais je n'apprécie point et je constate que notre directeur, tout professeur qu'il est, sait compter...

Quant à l'installation du Yolkstheater, elle semble parfaite. Ce théâtre a dix-sept sorties : dix-sept!

— C'est que nos théâtres, ajoute M. Buckowitz, sont des squattes. J'entends par là qu'ils restent absolument et rigoureusement isolés. Chez nous, le règlement est formel. Jamais, à Vienne, on n'admettrait des ihéâtres formant deux étages, entourés de boutiques et d'appartements. Le théâtre doit être sans contact pos-

sible avec les maisons voisines. Pour tout dire, un tliéàtre, s'il brûle, doit brûler lout seul!

La visite de ces squares fut rapide. Une salle de spectacle prend, quand le jour luit au dehors, un aspect étrange et quelque peu lugubre. Mais il y aurait mauvaise grâce à ne pas reconnaître que ces squares sont excellemment aménagés et que tout y est calculé, combiné, arrangé pour le bien-être du spectateur.

Voici, après le Yolkslheater, le Raimiind Theater, uu théâtre tout neuf datant de 1893; il contienll.600 places; on y joue indistinctement la comédie, le vaudeville et le drame; le fauteuil d'orchestre coûte 5 francs, la place debout 60 centimes. Joli théâtre d'ailleurs que ce Raimuiul Theater, oii la Duse et nos étoiles parisienni^s remportèrent leurs plus éclatants succès. Voici le théâtre de Vienne, Wien Theater, qui compte un siècle d'existence, a 1.800 places et se consacre à l'opérette; môme tarif ici qu'au Rainmnd Theater. Voici le Cari Theater qui contient 1.300 places; on y joue le drame, l'opérette et la comédie moderne française. Même tarif ici encore, avec cette différence que les jumelles et les programmes sont assurés aux

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personnes qui ont loué leurs placos. Voici le Theater in der Joseph Sladt, le plus ancien théâtre de la capitale, qui ne contient que 900 places. Voici le Jantsch-Wiemiei% ç\\\\ fut inauguré en 4873 et a 1 .800 places : il joue principalement les pièces populaires. C'est ce théâtre qui abrita la GoQiédie-Française quand, il y a quel({ues années, une partie delà troupe se rendit à Vienne, sous la direction de M. Frédéric Febvre. Voici enfin le Jiibilejims-Theater, un théâtre moderne de 2.000 places, où la stalle de 0 fr. 35 est aussi commode que le fauteuil à 6 francs. C'est le théàlre-modèle, construit à la façon de celui de Budapest.

Cet aperçu du tarif des places dans les principaux théâtres de Vienne montre combien il serait difficile de fonder un grand, un vrai théâtre du peuple dans une capitale qui compte tant de petites scènes et oii le plaisir du théâtre coûte si peu.

La vérité, et ceci ne diminue en rien le mérite du directeur du Volkstheater, est qu'à

A^ienriG tons les théâtres sont, à proprement parler, des théâtres populaires; le tarif des places reste accessible à tous; de là, peut-être, riiabilude prise par les Viennois de se rendre au spectacle, même à TOpéra et au Burglheater (la Comédie), en simples costumes de voyage, autant dire en costumes d'étude. Abendschiile ! L'école, toujours l'école'.

L'école encore à l'Opéra, l'école au Burglheater (la Comédie) et ici l'école subventionnée! Cette subvention — j'aurai l'occasion d'expliquer le mécanisme des subventions allemandes qui ne diffère point de celui employé à Vienne — s'élève à 630.000 francs. Elle roule sur les deux théâtres. L'Opéra prospère-l-il et le Burglheater se trouve-t-il en déficit? L'Opéra vient au secours de la Comédie ou inversement; le budget des deux scènes subventionnées se trouve ainsi équilibré. L'Opéra jouant tous les genres, depuis le drame lyrique jusqu'à l'opéra-comique , ne peut donner des matinées à prix réduits; il se contente de déléguer son orchestre dans les concerts philharmoniques de la ville. Le Burglheater — théâtre de la Comédie — fait mieux; il a organisé un abon-

nement 1res réduit pour les matinées classiques du dimanche sur le modèle de celui qui fonctionne le jeudi à la Comédie-Française. Les noms de Schiller, de Gœthe, de Shakespeare et quelquefois celui de Molière alternent sur l'afiiche, et je me suis laissé dire par les hauts fonctionnaires de l'administration théâtrale d'Autriche que le Burgtheater est, de tous les théâtres d'Europe, celui qui, bien que le sociétariat n'y existe pas, ressemble le plus à notre Comédie. Les représentations y sont, pour la plupart, excellentes et, de l'avis de tous, le Burgtheater justilie son bon renom. C'est le grand théâtre de comédie bien aménagé, bien organisé et bien administré. Mais à Vienne, comme à Munich et à Strasbourg, jamais de spectacles gratuits. Le spectacle gratuit est décidément inconnu à l'étranger.

Hélas! le temps presse... 11 va falloir dire adieu au bon maître d'hôtel, au grand chef de la Restauration, à l'aimable M. Buckowitz, à tous ces souriants Viennois... Quand reverrons-

nous cetle belle et grande ville? Sarcey, qui accom|jagna la Comédie dans tous ses voyages, et avait gardé de l'expédition à Vienne le meilleur des souvenirs, nous disait, plein d'enthousiasme :

— A Vienne, il y a de la cordialité dans l'air!

Rien n'est plus juste... Vienne reste la grande capitale telle qu'elle nous a été décrite. Elle est la réunion de l'intelligence, de l'activité, du pouvoir, de la richesse, du luxe, du plaisir, accumulés dans le milieu le plus favorable ; elle est la serre, le bazar où affluent tous les produits du monde; elle est le musée toujours ouvert pour les expositions, la bibliolhèque où il ne manque aucun livre, le théâtre aux représentations jamais interrompues, le salon illuminé d'un bout de l'année à l'autre.

Il est trop lard aujourd'hui pour parler de ce petit théâtre de Berndorf, dont l'honneur revient au sénateur M. Krupp. A Berndorf s'élève un théâtre populaire modèle, unique au monde. Cette visite est le clou de notre voyage.

Il n'est pas un Parisien s'intéressant aux choses du Ihéâlre qui, de passage à Vienne, ne fasse aujourd'hui le pèlerinage de Berndorf. Ce théâlre-modèlc est maintenant classé comme un musée; tout l'honneur en revient à M. Krupp, sénateur considérable et considéré, grand patron de l'endroit. L'Empereur d'Autriche, en personne, inaugura le tliéàtre de Berndorf le 27 septembre 1899 : il le baptisa du nom de Frantz-Joseph.

Je pourrais reproduire le discours prononcé par M. Krupp le jour de l'ouverture. Mais, je l'avoue humblement, je ne sais de l'idiome de Goethe que juste assez pour exciter l'hilarité

des chefs de gares et des portiers d'hôtels. Examinons donc l'œuvre de M. Krupp, sa genèse, son caractère et aussi ses effets.

La salle du théâtre Franz-Joseph, dont un des contremaîtres, en l'absence de M. Krupp, nous fait les honneurs avec tant de bonne grâce, contient exactement 516 places. Un rez-dechaussée et un balcon; de stalles, de parterres, de seconds balcons, point. Quant aux logés, deux baignoires d'avant- scène réservées aux patrons. En haut, au balcon, deux avant-scènes pour les contremaîtres ; pas une seule place debout. Sur la scène, une machinerie perfectionnée, celle du théâtre de Budapest. Pour ce qui est des entrées, des sorties, des dégagements, des vestiaires, c'est la perfection môme.

M. Krupp fit plus. Il s'assura la collaboration des peintres les plus distingués de son pays, et nous admirons des plafonds représentant l'allégorie des travailleurs acclamant leur souverain, les portraits des grands artistes d'Autriche, Jeanne d'Arc donnant la main à Phèdre, FalstafF à Tabarin, et aussi — j'en ai pris note — la Belle Hélène à notre Fille Angot. Aidé par des ingénieurs et des architectes, M. Krupp a

donné à ses ouvriers une salle à la fois commode et élégante, « un théâtre bijou ». C'est son expression et elle parait juste. Coût : six cent mille francs.

Le théâtre de Berndorf devait naturellement avoir ses défenseurs et ses adversaires. Les uns rendent pleine justice à l'homme sage, éclairé, généreux, qui ne ménagea ni son temps ni sa fortune; les autres, heureusement moins nombreux, insinuent que le sénateur Krupp a obéi à des préoccupations personnelles. Il n'en reste pas moins vrai que, sous quelque forme qu'on place la question, nous sommes ici en présence d'une tentative toute nouvelle qui appelle la discussion.

« Beaucoup, dit M. Krupp dans son discours, seront incrédules quand ils verront ce théâtre d'ouvriers. » Il ajoute que son rôve est d'être l'ami de ses ouvriers et que c'est aussi sa fierté; il exprime le vœu de faire voir et entendre de belles choses, estimant que « la jouissance intellectuelle reste supérieure au bien-être corporel,

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et que ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, c'est l'âme » *.

J'imagine que si le célèbre écrivain de YEtudiant revenait au monde, sa première visite serait pour M. Krupp. Oui! Comme Michelet, l'honorable palron veut des fêles, des choses fictives plus nobles que celles que nous voyons. Comme lui, il s'écrie : « Mettez deux hommes ensemble, ils su disputent. Envoyez-les au

1. Voici la tr iduclion liltérali; du dis-ours prononcé par le séjateur Kripp, le jour de l'iaaaguration du théâtre.

<> A mes ouvriers,

« Nous av>ns éjà passé une bonne quantité d'années ensemble, et amené la prospérité à Berndnrf Cela a toujours été mon liut et mon orgueil d'êU'e l'ami de mes onvri'rs, et je me sentais heureux d- pouvoir insliluer ici quanti'é de bonnes œuvres par lesquelles les pensées des temps mo iernes, « l'amour du prochain », d'après la mesure de nos moyeas, pouvaient être léalisées.

« Mieux encore que pour le bien-être corpo^'el, ce temple des Muses dest'ué à ce qu'il y a de plus élevé et de plus noble dans l'honiPiie, « lârae », le satisfera.

n Un théâtre d'ouvriers! Beaucoup seront incrédules et secoueront la têe quand ils verront ce bijou de salle. Mais oui, un théâtre, um théâtre d'ouvriers! Ceux-ci auront le goût élevé et pur en ne voyant et u'entendaiit que de belles chos s « t verr.mt qu'il n'y a pas que. le bien-être physique, mais aussi la jouissance intellectuelle et morale. Je souhaite que vous passiez de nombreuses heures de joie dans cette mais m. C'e.^t le vœu le plus cher avec lequel je vous ouvre les portes de ce théâtre. »

théâtre: ils critiquent ou applaudissent. Oublier ensemble, c'est de la fraternité. Qu'est-ce que le théâtre? l'oubli momentané des misérables querelles. »

Oui, ce théâtre d'ouvriers, tel que nous l'adq mirons à Berndorf, est bien le théâtre simple et fort, le théâtre de village, le théâtre où l'énergie du talent, la puissance créatrice du cœur et la jeune imagination des populations toutes neuves dispensent des moyens matériels, des décorations prestigieuses et des costumes somptueux. M. Krupp tient le théâtre pour le plus puissant moyen de l'éducation et du rapprochement des hommes, pour le meilleur espoir de rénovation sociale. Il n'ignore pas que, quand ses ouvriers sortent de leurs usines, ils se rassemblent dans la rue, sur la place, dans les débits de boissons; il comprend ces rassemblements, il les admet. Et lorsqu'il y a trois ans, revenant précisément de voyage de Berndorf, j'eus la grande joie d'entendre, à la Chambre, le chef de notre gouvernement, M. Waldeck-Rou^seau, développer, sur l'organisation du travail et les syndicats ouvriers, une thèse admirable qui ne peut être que celle de M. Krupp, je me suis demandé un

instant pourquoi nos grands centres ouvriers de France n'auraient pas, eux aussi, leurs petits thdâtres-bijoux. Mais M. Buckowitz nous l'a dit l'autre jour : Autres pays, autres mœurs, et, partant, autres théâtres.

Pourtant, certaines objections se présentent, certains maux s'aggravent.

Que le théâtre d'ouvriers de M. Krupp ne soit pas gratuit, on veut bien l'admettre! Malheureusement les contremaîtres, véritables régisseurs généraux du théâtre, n'avaient pas prévu certains frais qu'il fallait couvrir par de petites recettes. Peut-être un imprésario eût-il indiqué certains remèdes pratiques; mais M. Krupp, désireux de mieux montrer son idée, avait écarté les gens de théâtre et laissé à ses contremaîtres seuls le soin de veiller à tous ces détails.

Le jour de l'inauguration, tout alla bien. Le spectacle d'ouverture, composé du Petit honmie, une comédie fort connue à Vienne, réussit à merveille; l'Empereur donna le signal des applaudissements, et ce gala de village fit quelque

bruit dans le pays. Mais ce jour-là, exceptionnellement, le directeur du Yolkslheater de Vienne avait délégué ses artistes à Berndorf. Ce fut, m'a conté M. Buckowilz, plus qu'un voyage, ce fut une expédition véritable, et une expédition qui ne pouvait être renouvelée qu'à la condition de fermer les portes du Volkstheater de Tienne. M. Krupp ne l'aurait pas voulu et M. Buckcwitz encore moins.

Voilà le premier obstacle. Les contremaîtres régisseurs ne s'étaient pas suffisamment inquiétés du choix des spectacles et du recrutement des artistes.

C'est que Berndorf n'est point, ainsi qu'une fausse légende l'établit, un environ [Umgebung] de Vienne. La route est longue de la capitale jusqu'à la petite cité, et les trains, tous désespérément omnibus, ne mettent pas moins d'une heure et demie pour la parcourir. Il faut avoir accompli cette excursion par une glaciale matinée d'hiver pour se rendre un compte exact de ces difficultés matérielles. Plus de jolies calèches viennoises à la gare de Berndorf, pas de voitures, pas môme de diligences! La solitude est complète... Par bonheur, un aubergiste

qui entr'ouvre ses volets — il est huit heures du matin et les becs de gaz tremblolent encore et n'osent s'éteindre — prend pi lié de nous et nous recueille. Sans lui, sans son kapiiziiier, sans sa chaufferette, nous serions restés sur place. A la vérité Berndorf n'est ni l'environ de la capitale, ni la pclile ville de province; le baromèlre n'attiisle pas plus qu'il ne déride les Berndorfois, et la ménagère peut acheter un poulet sans que Ja voisine demande au mari s'il est cuit à point; la vie ne se passe pas en plein air. Les seuls édifices de Berndorf sont des usines, les seuls habitants des ouvriers; une pauvre petite église se dresse au bord de la route, et là-bas, à travers la neige qui tombe toujours, nous apercevons un cimetière.

— Le cimetière du peuple [Volks(riedhof)\ nous dit mélancoliquement l'aubergiste en nous offrant la carte postale qui représente les trois seuls monuments du village : l'église, le cimetière et le théâtre.

Les adversaires de M. Krupp ne manquent

pas d'insister sur tous ces inconvénients. Il est incontestable que les ouvriers de Vienne n'ont ni le temps ni les moyens matériels de faire une heure et demie de chemin de fer. De ce fait, le théâtre de Berndorf devient exclusivement le théâtre de M. Krupp et de ses ouvriers. L'objection a sa valeur.

Quant aux spectacles, ils avaient d'abord été fixés au samedi soir et au dimanche après-midi, mais on reconnut que le samedi est un mauvais jour non seulement pour les ouvriers qui règlent leurs comptes et font leurs achats, mais aussi pour les contremaîtres qui, dès le samedi, prennent le train pour Vienne. Les représentations furent alors données le vendredi soir et le dimanche après-midi, et on décida que le directeur du casino de Baden, une ville d'eaux située aux environs de Vienne, se chargerait des spectacles et établirait un roulement entre son casino et le petit théâtre-modèle. Cet imprésario, on le conçoit, trouva là une affaire excellente. Il utilisa les loisirs de sa troupe (le casino et, sans se préoccuper le moins du monde du but du théâtre de Berndorf, il donna d'abord des drames populaires et des

vaudevilles. Il est maintenant tout entier à l'opérette.

Certes, on sait gré aux peintres du plafond du théâtre de Berndorf d'avoir représenté M""* Angot aux côtés de Phèdre et non loin de Falstaff; certes nous devons au vaudeville et à l'opérette des chefs-d'œuvre. Mais le théâtre d'ouvriers, tel qu'il fut conçu par M. Krupp, était-il celuilà? ]N 'appartenait-il pas de droit aux grands classiques? Un illustre écrivain a eu le courage de lancer cette vérité : « Nous nous croyons tous. Français, Anglais, Russes, Allemands, Autrichiens, Italiens, Espagnols, familiarisés avec les classiques de notre pays. Ils sont tellement devenus nôtres, il est tellement convenu qu'ils sont supérieurs, ils font tellement partie de notre gloire, de notre intimité, de notre éducation, de noire famille, ils sont tellement passés à l'état de grands-parents, que, tout en les respectant et en les aimant, nous ne les écoutons plus guère ; nous avons tant entendu ce qu'ils nous disent depuis deux cents ans, qu'ils ont quelquefois l'air de radoter, et nous finissons par passer à c5té d'eux comme ces habitants de Chamonix qui trouvent le mont Blanc chose toute

naturelle et se promènent à ses pieds en allant à leurs affaires, sans lever la tête. »

Eh bien, oui ! Faust qï Jeanne d'Arc, à l'exemple de notre Tartufe et de noire Phèdre, sont de partout et de toujours, et si, comme M. Krupp le croit, comme il l'a dit et proclamé, le théâtre semble le moyen le plus puissant d'amélioration sociale, pense-t-il que Marie-Stuart ou Wallenstein, Hermann et Dorothée ou Werther n'agiraient pas mieux et plus que toutes les opérettes d'un casino sur l'âme de ses ouvriers?

Que les œuvres musicales prennent place au théâtre de Berndorf, cela va de soi. Un véritable théâtre populaire doit être, on ne saurait trop le répéter, ouvert à la fois à la comédie et à la musique ; mais c'est Gluck, c'est Mozart, c'est Rossini, c'est Wagner qu'il faut faire aimer! Les petits ouvriers et les petits paysans d'Autriche et d'Allemagne, alors qu'ils n'ont pas encore l'âge d'homme, alors qu'on leur indique l'alphabet, apprennent à connaître et à aimer Goethe et plus encore Schiller. Le génie des grands écrivains et des grands musiciens s'infiltre jusque dans les masses du peuple. 11 n'est pas une fille d'auberge, il n'est pas un cocher de fiacre qui

ne connaisse le nom de Schiller. Tout est préparé : pourquoi alors s'arrêter en chemin?

Là est le mal. M. Krupp a conçu une œuvre à laquelle son nom restera attaché; il l'a exécutée, il a donné l'exemple, il a semé des idées. Mais qu'il écoute une fois encore les sains et réconfortants conseils de Michelet : que, dans le fond de la scène de son théâtre-modèle, il installe les dieux; que ces dieux ne soient pas seulement Schiller, Goethe et Lessing, qu'ils soient aussi Molière, Corneille, Racine et Shakespeare !

A cette condition, le théâtre d'ouvriers remplira son rôle véritable : il éduquera, il fortifiera, il rapprochera tous ces travailleurs fatigués qui n'ont plus le temps de lire, et ces belles fêtes adouciront et charmeront la mélancolie de leur monotone existence...

Poète et dramaturge, critique et traducteur, conférencier et journaliste, M. Rodolphe Lothar, l'auteur d'Arlequin roi^ est renseigné sur toutes les questions d'art, d'histoire, de philosophie, de politique, d'économie sociale. Le matin, il compose; l'après-midi, il traduit; le soir, il juge. Il est le monsieur de l'orchestre qui regarde, observe et enregistre : il est le chroniqueur prêt sur toutes choses qui, suivant les exigences du temps, du lieu et du sujet, se réjouit, s'attriste ou s'indigne : il sait par cœur Goethe, Schiller, Molière, Shakespeare et excelle à repenser avec eux : il est l'éloquent avocat des écrivains d'avant-garde; il a créé à Vienne une Revue de la Jeunesse socialiste ; il en parle avec amour, et alors il a des paroles superbes ; il s'intéresse

à la liberté du monde ; il s'inquiète des malheurs les plus lointains ; l'humanité tout entière semble vibrer en cet être plein de jeunesse et débordant d'enthousiasme.

Avec cette bonne grâce, dont les Viennois ont le secret, M. Rodolphe Lothar proclame que c'est Paris seul qui distribue les couronnes, décide des succès, consacre les réputations... Paris, pour lui, c'est la France, et la Seine est le plus grand fleuve du monde y compris le beau Danube bleu... Ah! les ponts de Bercy et d'Austerlilz, où Sainte-Beuve, le poète des Consolations, promenait, le dimanche, ses mélancoliques amours! Et Notre-Dame dressant ses deux tours gigantesques comme deux bras levés pour la prière! Et le pont de la Concorde oii la Seine s'infléchit rappelant un coin du canal de Venise! Et le Trocadero qui fait penser à l'escalier des Propylées d'Athènes! Et à l'octroi (il sait jusqu'à la limite de nos fortifications) le Point-du-Jour, ses bateaux-mouches, ses barques amarrées et ses arcades triomphales! Que de souvenirs de jeunesse ! Car, avant d'être l'infatigable chroniqueur viennois, il a été l'étudiant de notre Quartier Latin. Sa voix chaude

devient alors caressante et, avec un sentiment rare cl sans le moindre accent, il murmure Rolla et soupire VEspoir en Dieu : il a chanté à Muselle un lied d'amour dans les bois de Villc-d'Aviay et il relit dans son cœur... Mais bien vile il se ranime; la voix, qui nous avait surpris par sa péne'trante douceur, tonne de nouveau. 11 laisse Musset et Murger : il revient à Ibsen, à Tolstoï et à Zola, ses trois dieux véritables : il passe à l'examen des questions de théâtre. La Société des auteurs, le prix des places, les billets de faveur, les instituts du soir, les théâtres populaires, la censure, les répétitions générales, tout l'inquiète, tout le préoccupe...

Un homme aussi parfaitement averti ne pouvait que nous fournir de très utiles renseigne- 'ments sur les modifications apportées aux scènes populaires de Vienne et au « théâtre bijou » de Berndorf depuis l'inauguration de septembre 1889. Avec une amabilité grandissante, M. Rodolphe Lothar se met à notre disposition.

Au Burgtheater (Comédie-Française), dont il a, dans un substantiel ouvrage, retracé l'histoire complète, les places de troisième et de quatrième galerie sont maintenant distribuée chaque samedi aux écoliers et chaque dimanche aux ouvriers; le prix en est fixé à trois ou quatre sous, vestiaire compris...

A Berndorf, l'imprésario du casino de Baden, chargé par M. Krupp d'assurer les représentations du petit théâtre-modèle, a abandonné l'opérette pour le vaudeville. M. Lothar, comme tous ses confrères de Vienne qui ont participé à la création de ce théâtre, aurait voulu y organiser des conférences, des causeries du soir, mais il se heurta à des difficultés sans nombre. Ceux-ci, se faisant les défenseurs de ladroit directeur de Baden, vont répétant qu'un ouvrage classique ne distrairait qu'insuffisamment les ouvriers fatigués par dix longues heures de travail: ceux-là estiment que ces ouvriers de- '\ vraient jouer eux-mêmes la comédie. Bref, tous déforment l'idée de M. Krupp, et le théâtre d'ouvriers qui devait remplacer, à Berndorf, le débit de boissons, devient une scène quelconque, sans signification et sans portée.

LES THEATRES DE VIENNE 4a

Est-il temps encore de porter remède au mal et de venii' au secours du petit théàlre-modèle sur lequel les Viennois fondèrent tant d'espérances? M. Lolhar le croit. Je lui présente les photographies du théâtre, les cartes postales qui m'ont été ofTertes par le cafetier de la commune :je lui conte mon voyage de décembre 1889: je lui montre qu'il y a là un théâtre comme il n'en existe pas...

— Comment! fait M. Lothar, vous avez vraiment pensé à notre petit théâtre de Berndorf? Sauvez-le 1 Sauvez-nous!

Je lui rappelle alors qu'un critique, poète à ses heures, celui des Consolations cité tout à l'heure, Sainte-Beuve, songea, il y a une cinquantaine d'années, le premier sans doute, aux lectures du soir.

— Erreur! reprend l'auteur d'Arlequin roi, les instituts populaires du soir se fondèrent à Berlin et à Vienne.

Désireux que j'étais de ne pas être mis en échec par un aussi redoutable adversaire, j'avais pioché la question et pris toutes mes précautions. Tout doucement, comme si, à mon tour, je songeais aux violettes fanées de Musette, je

46 LES THKATRES A L'ETRANGER

lui fais observer, documents à l'appui, qu'en 1850, quelques écrivains français, et non des moindres, eurent l'idée d'établir, dans différents quartiers de Paris, des lectures du soir publiques à l'usage de tous ceux qui, occupés le jour, n'avaient qu'une heure ou deux dont ils pouvaient disposer apiès leur travail. Le but de ces lectures du soir? Répandre le goût des choses de lart, faire connaître les chefs-d'œuvre de la littérature française, instruire insensiblement les auditeurs en les amusant.

— Mais où avaient lieu ces lectures? me demanda M. Lothar surpris.

— Au Conservatoire!

A ce mot, il réclame les preuves. Je lui livre le nom du premier lecteur, M. Just Olivier, professeur au lycée Charlemagne, qui faisait une lecture et non une leçon. On comptait trois cents auditeurs quand le temps était convenable, cent à peine par les soirées rigoureuses. Ils étaient, pour la plupart, bijoutiers, mécaniciens, charpentiers, menuisiers : pas d'ouvriers imprimeurs, soit parce qu'ils étaient occupés le soir, soit parce que leur profession même les avait déjà rassasiés.

M. Lothar ne dit plus mot; il écoute. Je lui présente les notes du professeur, M. Just Olivier, que j'avais prudemment extraites du volume de Sainte-Beuve :

Poésies de Casimir Delavigne : goûtées.

Jeanne d'Arc, Essais de MIchelet. Très grand effet.

Molière. Je n'ai pas lu de pièces complètes, si ce n'est le Dépit amoureux et les Précieuses ridicules. J'analysais et je notais les principales scènes de manière à pouvoir faire connaître chaque fois toute une pièce. L'effet a toujours été très grand.

Corneille. J'ai agi pour lui comme pour Molière. Elfet très grand.

Racine. Même méthode. Effet moins grand.

Chateaubriand. Grand effet. J'ai analysé les Marti p's.

Bernardin de Saint-Pierre. La Chaumière indienne a fait grand plaisir.

Boileau. Deux épîtres, deux ou trois satires. Peu d'effet.

Paul- Louis Courier. Quoique j'eusse choisi dans ses œuvres ce qu'il y a de plus général et ce qui sent le moins son œuvre de circonstance, l'effet a été médiocre; les allusions fines ne portaient pas; cette politique de la Restauration est oubliée.

Béranger. De l'effet, mais moins que je l'aurais cru. Le refrain, heureux quand on chante, gêne quand on lit.

Mon auditeur, tout confus d'ignorer l'origine des lectures du soir, oublie Berndorf et son théâtre et me prie de lui indiquer la date de celte Causerie du lundi. Il trouve ici matière à une série d'articles.

— Soyez sans crainte! Vous aurez ces renseignements dans...

— Où cela? interrompt-il.

— Dans le Temps !

M. Rodolphe Lolhar a trop d'esprit pour m'en vouloir d'avoir tenu ma promesse.

Mais il est une question qui préoccupe parliculièrement M. Rodolphe Lothar ; celle des droits d'auteurs. Il n'ignore pas que la Société des auteurs français a pour objet la défense mutuelle des droits des associés -vis-à-vis des administrations théâtrales, la perception des droits d'auteurs, la création d'un fonds de secours et d'une caisse de pensions de retraites au profit des associés, de leurs veuves, de leurs héritiers ou de leurs parents. Il a lu l'admirable plaidoirie prononcée par l'éminent avocat de la Société, M. Raymond Poincaré, dans l'affaire de la « grande » société, contre la « petite » ; il l'a minutieusement étudiée, il s'en est imbu, il

en sait les termes mêmes et il déclare que c'est à partir du 9 juin 1898, que la Société des auteurs fut définitivement et officiellement reconnue. Il prépare, sur les droits d'auteurs en France et à l'étranger, un ouvrage dont il soumettait, l'an dernier, le plan à l'agent général de notre Société. N'est-ce pas, d'ailleurs, un collaborateur de M. Lothar à la Neue Frète Presse qui adressait à Gustave Roger la lettre suivante :

Neue Frète Presse

Wien. 26 Octobre 1898.

Monsieur,

Un groupe d'auteurs et de compositeurs dramatiques de Vienne a l'intention de fonder une Société, laquelle serait enfin capable de sauvegarder d'une manière efficace les intérêts de la production littéraire et artistique vis-à-vis des tliéàlres, des éditeurs, des autorités, etc.

Tout ce que nous avons en ce genre ne suffit pas, et même la Société fondée dernièrement est, à notre avis, plutôt faite pour protéger les intérêts des éditeurs que les droits de ceux qui produisent. Ici, le directeur dicte sa loi] chez vous, lauteurest le maître. Sous ce rapport, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques de Paris reste le modèle du genre, et c'est bien à son image que nous voudrions former

la nôtre. C'est pour cela que je viens vous demander, cher Monsieur, de nous envoyer un exemplaire de vos statuts.

H. WlTTMANN.

M. Lothar est décontenancé. Gomment cette lettre, qu'il tenait pour un des clous de son ouvrage sur les droits d'auteurs, tomba-t-elle dans des mains indiscrètes? Je le rassure et lui raconte que Gustave Roger, qui considérait à juste titre celte lettre comme un bulletin de victoire, m'avait recommandé de la publier quelque jour. J'exécute donc la volonté d'un ami, et cette explication m'est indispensable pour obtenir la grâce de M. Rodolphe Lothar.

J'ai revu M. Lothar après la première représentation d'Arleçuin-Roi, à l'Odéon. Il se proposait de passer une semaine au milieu de nous. 11 est resté un mois, heureux de l'accueil que lui fit la critique parisienne, comblant d'éloges nos directeurs de théâtre qui répèlent vingt ou trente fois un ouvrage nouveau alors que l'imprésario viennois annonce une première représentation après huit jours de travail.

Dirai-je, enfin, que celte érudition, cette

abondance, cette faculté d'assimilation véritablement prodigieuses, ne sont point les seuls dons de ce très distingué écrivain? Il a le sourire constant, l'indulgence aimable, la bienveillance toujours prête...

Une autre lettre, qui est également un bulletin de victoire, ma été adressée par M. Frédéric Febvre à propos des théâtres de Vienne. Je ne résiste pas au plaisir de la publier :

Mon cher ami,

Vous aviez, dans votre très intéressant article sur les tliéàtres de Vienne, aimablement rappelé que j"avais été chargé par M. Claretie, en 1892, de diriger cette expédition, et vous m'aviez, il y a quelque temps, demandé de vous donner quelques détails sur ce voyage dont nous avons tous gardé un excellent souvenir. Les voici.

Ce déplacement semi-officiel avait été sollicité et obtenu sur la demande de M™^ la princesse de Metternich et celle de M. le baron de Bourgoing. Les conditions toutes spéciales de ce voyage n'impliquant pas d'une manière absolue la présence de notre administrateur général, M. Jules Claretie m'avait fait

l'honneur de me confier la direction provisoire de la troupe.

Les feuilletons de notre ami Sarcey ont tenu le public assez au courant de notre séjour à Vienne pour que je risque ici une appréciation quelconque; mais en dehors du domaine de la critique, il m'est permis, mon cher ami, de vous raconter quelques particularités de cette campagne qui assura au théâtre de l'Exposition des arts rétrospectifs de Vienne une série de recettes qui firent rentrer la Société dans les pertes causées, avant notre arrivée, par les représentations du théâtre impérial de Berlin.

Sur ma requête pressante appuyée par S. E. Monseigneur le prince de Hohenlohe, grand-maréchal de la Cour, j'obtins de S. M. l'empereur François-Joseph la promesse qu'il nous ferait la faveur d'honorer de son auguste présence l'une de nos représentations.

Je devais recevoir la réponse impériale à une garden-party, qui était donnée en l'honneur de la Comédie-Française dans les jardins Sacher, sous la haute présidence de M"^ la princesse de Metternich. A cette fête avaient été conviés la presse et les principaux artistes des théâtres de Vienne.

Un peu avant la fin de cette journée inoubliable, la princesse fit photographier les artistes autrichiens et français réunis deux par deux : Got et Sonnentha) — Liwienski et moi — M""Bartet et M"* Lola Beth — M"^ Reichenberg et M™^ Sonnenthal.

Puis, la princesse elle-même ayant pris place au

milieu d'un groupe composé de Got, moi, Reichenberg, Bartet, PiersoD, nous dit ce mot charmant :

« Sociétaire de la Comédie-Française! Plus heureuse que Michonnet d'Adrienne Lecouvreur, mon rêve est accompli!... »

Notre camarade Falconnier, qui est un très habile tireur, avait .ipporté sa carabine dans l'espoir de découper, sous les yeux de la Princesse un as de trèfle placé au-dessus de la tête de celui qui, en tenant celle carte, -voudrait bien rééditer la scène de Guillaum'^ Tell. Ce rôle, il faut bien l'avouer, semblait n'être disputé par personne. Tout à coup, Albert Lambert s'oflrit de la meilleure grâce du monde.

Alors, la princesse me lira à l'écart et me dit :

— Diles-nioi! cher monsieur Febvre, si on en choisissait plutôt un qui ne joue pas ce soir?

Le coup partit. L'as était découpé et noire jeune et sympathique camarade joua ce soir-là avec un grand succès Denise, devant S. M. l'Empereur, car on venait «le m'jipporter l'heureuse nouvelle. François-Joseph daignait honorer la représentation de son auguste présence.

A huit heures moins dix j'attendais le souverain pour lui faire h^s honneurs de la soirée.

Je le vis descendre ou plutôt sauter de sa voilure comme un jeune officier; il gravi l les marches qui conduisaient à sa loge par un escalier parliculier. En m'apercevant, il s'arrêta et atlendit que je lui fusse présenté par le chambellan de service, M. le comte Boos de Waldeck.

34 LES THEATHES A LEIRANGER

— Monsieur Febvre, vice-doyen, directeur de la Comédie-Française à Vienne en l'absence de M. Qaretie, administrateur général, dit le comte, pendant que je m'inclinais devant l'Empereur.

— Si j'ai bonne mémoire, vous m'avez été déjà présenté, Monsieur, aux Tuileries, par Napoléon III, fit le souverain dans le plus pur français. Vous jouiez une petite comédie de M. Legouvé en compagnie de M""' Plessy.

Je m'inclinai de nouveau, admirant la mémoire de mon impérial interlocuteur.

— Je me promets une très bonne soirée, ajouta l'Empereur. Est-ce commencé?

— Non, Sire. On attend votre Majesté.

— En ce cas, Monsieur, veuillez, je vous prie^ donner les ordres nécessaires. J'ai l'habitude de ne jamais me faire attendre. A tout à l'heure, Monsieur.

Tout cela dit avec un ton de simplicité et cette allure de grand seigneur dont Sa Majesté, d'ailleurs, est le plus impeccable modèle.

Denise., qui avait été représentée à la Burg par ordre de Sa Majesté, car la censure avait mis le veto sur l'œuvre de Dumas, Denise eut un succès de larmes.

François Joseph, qui est le plus matinal de son royaume, resta jusqu'à la tin du troisième acte, et comme je le reconduisais à sa voiture :

— Quelle musique que cette belle langue française, quel merveilleux ensemble, me dit Sa Majesté! Le talent de vos camarades a encore surpassé mes

LES THEATRES DE VIENNE od

espérances et tout ce qu'on m'en avait dit... Quelle superbe pièce ! Quelle style simple, quelle concision! Je suis enchanté de ma soirée.

— Votre Majesté, répondis-je, me permet-elle de rapporter à mes camarades les paroles flatteuses qu'elle vient de prononcer?

— Je ne vous le permets pas, Monsieur, je vous en prie... Mais il est tard et je rentre à Schoenbrunn. Bonsoir, Monsieur, et encore une fois mes remerciements et mes compliments, voulut bien ajouter le plus courtois de=? souverains, en prenant place dans sa voiture qui disparut, emportée par deux admirables trotteurs.

Après le dernier acte, j eus également l'honneur de saluer S. A, I. la princesse Stéphanie qui, me montrant ses yeux encore rougis de larmes, me dit :

— Voyez l'état dans lequel m'a mise M. Dumas. Bonsoir, Monsieur, et tous mes compliments à vos illustres camarades I

Puis vinrent en dernier S. A. I. Mgr l'archiduc Louis-Victor et celui qu'on nommait le prince héritier, qui tous deux me tinrent le même langage flatteur.

Le 28 mai, il y eut une bataille de fleurs dans les allées du Prater, fête qui revêtit la forme d'une sorte de démonstration des plus flatteuses pour la France.

Dix voitures aux couleurs de France étaht venues nous prendre au Continental Hôtel, sur notre parcours nous n'entendions que ces cris : « Vive la France! Vive la Comédie-Française! »

Dans tout ce voyage, une seule chose pouvait me préoccuper, c'était la dignité de la noble maison" à laquelle nous avions l'honneur d'appartenir, et qui avait été conQée à mes soins... C'était une lourde responsabilité, mais grâce au zèle de mes illustres administrés et à la haute bienveillance de M™" la princesse de Metlernich, ainsi qu'à la courtoisie de M. le baron de Bourgoing, j'ai la satisfaction de penser que je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour me montrer à la hauteur de la tâche qui m'avait été confiée.

Voilà, mon cher ami, l'historique du voyage de la Comédie-Française à Vienne, voyage heureux à tous les points de vue, puisqu'il mamtenait une fois de plus la fière devise de cette belle et noble maison : Honneur et succès.

Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments aflectueux et dévoués.

Frédéric Febvre.

Un jour que les artistes de la Comédie-Française inscrivaient leur devise au bas d'un album qui devait être offert à un souverain, M. Coquelin Cadet écrivait : « La Comédie- Française est le Sénat des ouvreuses. » Et M. Frédéric Febvre, de son côté, ajoutait : « Un comédien devrait être élevé sur les genoux d'une princesse. »

M. Febvre, on Je voit, n'a pas changé d'opinion; il reste fidèle à la Cour, Mais à travers ces anecdotes joliment contées, ne retrouve -t- on pas, à chaque phrase, à chaque ligne, l'amour et le respect du grand Ihéâtre? Et, lorsqu'il s'agit d'une expédition qui, comme celle-là, ne prit pas le caractère d'une tournée, n'est-ce pas le cas de redire : Partez, comédiens de notre pays! Partez, belles comédiennes! Partez, charmants missionnaires de notre esprit et de nos mœurs ! Cueillez partout des lauriers ! Que toutes les capitales vous acclament! Partez, courez, volez! Là où vous êtes, là est la langue française, là est la France.

Et c'est encore du théâtre populaire que do populariser notre ihéâtre!

Xoiis arrivons à Berlin. Le Dienstmann prend nos bulletins de bagages et nous met en rapports avec un sergent de gare qui nous installe dans un mauvais iiacre — oh ! les regreltées calèches viennoises! — et donne à notre cocher l'ordre de nous conduire aux Linden.

Dienstmann, sergent de gare, cocher, contrôleurs de train, tous nous recommandent des hôtels excellents, confortables, à prix modérés, et toujours Unie)' den JLiden. Ileureusement, j'avais lu et relu le manuel Berlin-Potsdam ; je savais les heures et les jours d'ouverture des musées, des bibliothèques et des jardins zoologiques ; j'étais renseigné sur la marche des bateaux à vapeur de la Sprée, celte jolie Sprée qui serpente à travers les forêts des environs de

la jeune capitale, et je n'ignorais pas que les Linden représentent les grands boulevards avec leur Académie des beaux-arts, leur Université, la statue de Frédéric le Grand, le Palais du prince impérial, l'Arsenal, l'ambassade de Russie, et aussi la Commandatur y autrement dit le siège du général en chef de la place.

Les Linden n'ayant plus de secrets pour moi, je donnai contre-ordre au cocher et rendis visite au directeur du théâtre Schiller, M. Lœwenfeld. De la gare au théâtre! Il était impossible, je crois, d'accomplir ma mission avec plus de conscience.

Le théâtre Schiller passe pour être le type du théâtre populaire. Il a été inauguré le 30 août 1894 ; il est vaste, commode, mais triste et sans élégance. Après une année d'exploitation, ?on directeur comptait six mille abonnés.

Comme le directeur du Volkstheater de Vienne, M. Lœwenfeld est un gérant, et un gérant fort avisé, comprenant merveilleusement ses intérêts et ceux de son personnel. Il touche des appointements annuels fixes (42.500 francs).

Si les bénéfices dépassent les 5 ^o "iu capital, ils sont distribués sous forme de récoiM/^enses aux artistes et aux employés les mieux notés. Abendschule, l'école du soir, toujours l'école !

Ces artistes, ou pour mieux dire ces élèves, étaient, en décembre 1899, au nombre de 34 : 22 hommes et 12 femmes. Les appointements d'un chef d'emploi ne dépassaient pas 10.000 fr. par an, c'est-à-dire par saison, le théâtre ouvrant ses portes le 1" septembre et les fermant le 30 juin. Aux frais de troupe, il convient d'ajouler ceux de loyer, de costumes (l'administration paie les costumes), d'éclairage, de figuration. Pour les couvrir, le théâtre doit faire exactement 35.000 francs de recettes par mois, soit 330.000 francs par saison. Ces chiffres n'ont sans doute rien d'excessif, puisque M. Lœwenfeld vient de créer, toujours à Berlin, dans un autre quartier de la capitale, un second théâtre Schiller fonctionnant sur le modèle du premier.

Telle est, présentée par le direcleur luimême, l'organisation du théâtre Schiller. Je passe maintenant à l'imporlante question du choix des ouvrages.

Le répertoire du théâtre Schiller se compose des chefs-d'œuvre de tous les pays. Mais les pièces nouvelles n'en sont pas exclues; je dirai tout à l'heure dans quelles conditions elles sont représentées.

Le 2o décembre 1899, lors de ma visite, M, Lœwenfeld offrait en matinée une pièce de Calderon, et, le soir. Maison de poupée ^ d'Ibsen; le lendemain, Jeanne d'Arc, de Schiller; le 27, en matinée. Don Carlos, et, le soir, Divorçons, la charmante comédie de M. Sardou, connue sous le titre de Cijprienne, l'héroïne de l'ouvrage, le titre de Divorçons offusquant les austères Berlinois.

Les noms de Scribe, de Dumas, de Sardou, de Meilhac et Halévy, d'Augier se croisent sur l'affiche du théâtre Schiller avec ceux de Gœlhe, de Schiller, de Calderon, de Shakespeare et de Molière. Beaucoup de bruit pour rien, que j'y vis excellemment joué et monté, -alterne avec Molière, celui-ci représenté par le Malade imaginaire et V Ecole des femmes.

M. Lœwenfeld a donc un répertoire et un répertoire varié et solide. Grâce à un système de répétitions ingénieusement combiné, toutes les pièces sont sues en double et en triple, et, chaque jour, rafficlie est renouvelée. M. Lœwenfeld ne fait, en somme, que mettre en pratique une théorie qui, pour être très vieille, n'en donne pas moins les plus heureux résultats. Il pense qu'une pièce de théâtre quelle qu'elle soit, ancienne ou nouvelle, classique ou moderne, ne fait recettes que si elle n'est pas jouée tous les soirs.

Des écrivains, et parmi les plus autorisés de la presse allemande, font remarquer que le succès de cette entreprise est surtout dû à la modicité du tarif des places et à certaines commodités — Beqiiemlichkeiten — qui sont ofTertes aux spectateurs. Quelles sont ces commodités ? La place la meilleure, 1« fauteuil d'orchestre, coûte 3 francs le soir et 2 francs le dimanche en matinée ; la place la moins chère, douze sous le soir et huit sous le dimanche matin. Des abonnements trimestriels ont été créés et l'abonné, au début de la saison, reçoit un cahier de cinq coupons, moyennant la somme extraordinairement

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modique de 6 fr. 25 pour cinq fauteuils; des abonnements, plus réduits encore, sont réservés aux lycéens et aux écoliers. Enfin, toujours pour 6 fr. 23, l'abonné a droit au petit banc, au vestiaire et aussi au programme, lequel est un véritable opuscule comprenant l'histoire de la pièce, la biographie del'auleur, des artistes, du directeur, ainsi que des extraits d'articles do critique, des gravures et des photographies représentant les scènes principales de l'ouvrage. Voilà, selon M. Lœwenfeld, les commodités particulières qui ont assuré la fortune du théâtre e.t permettent de donner en dix mois trois cents soirées, plus de cinquante matinées, douze représentations pour les lycées et les écoles, sans compter une vingtaine de spectacles particuliers consacrés à la poésie, aux conférences et aux expositions de tableaux de théâtre.

— Vous le voyez, reprend M. Lœwenfeld, ma méthode est simple. Je garde toujours un ouvrage tout prêt pour masquer un insuccès. Je n'ai rien inventé; j'ai adopté, pour la première

fois, dans un théâtre libre, indépendant et non subventionné, la méthode d'alternance des spectacles depuis longtemps en vigueur, chez vous comme chez nous, dans les théâtres d'Etat. Mais je ne veux pas de subvention, ajoute vivement mon aimable interlocuteur. Cela vous étonne, vous surtout ! La raison de ce refus absolu, c'est que je tiens à rester maître chez moi et à ne rendre de comptes qu'à moi-même. J'entends bien... Je suis gérant, c'est-à-dire sous la surveillance de capitalistes que vous appelez, vous, des actionnaires... Mais il a été entendu, dès le principe, que ces messieurs ne s'occuperaient ni des pièces à monter ni des artistes à engager, moyennant quoi je me suis contenté de mes 12.300 francs par an. Ajouterai-je que ces appointements me suffisent largement ? Je passe ma vie ici, au théâtre, j'y loge et n'en sors jamais... Une subvention, voyez-vous, serait pour moi une attache, un contrôle permanent, quotidien, car vous ne savez pas qu'ici, les subventions, ce sont... comment dire? des fonds secrets I A Berlin, il y a trois théâtres subventionnés : l'Opéra, le Schauspielhaus (théâtre de la Comédie) et le Krolltheater, suc-

cursale de ces deux grandes scènes, théâtre annexe qui, en hiver, ne joue que le dimanche, et, en été, ouvre ses portes tous les soirs. La subvention de ces trois théâtres est de 1.320.000 fr., mais celte somme n'est affectée ni à l'Opéra, ni au Schauspielhaus, ni au Krolllhealer. Si l'Opéra périclite, c'est le Schauspielhaus qui vient à son secours et inversement, comme à Vienne.

— Et si les deux théâtres ne marchent pas?

— C'est alors lacassette impérialequi marche ! Et la casselte s'ouvre non seulement pour ces trois théâtres, mais pour nombre de scènes de province.

Et M. Lœwenfeld poursuit, s'anime et, triomphalement, conclut que le théâtre Schiller a atteint son but parce qu'il est libre. Le tarif des places, l'alternance des spectacles, la solidité du répertoire, les fameuses commodités, tout cela ne compte plus! M. Lœwenfeld se passe de la cassette impériale : là est le secret de son bonheur.

Il y a quelque vérité dans ces assertions. Je reçus à ce sujet les confidences de l'intelligent et regretté surveillant des trois théâtres impériaux,

M. Pierson, et je compris que sa besogne était délicate entre toutes. M. Pierson qui, comme M. Lœwenfeld, parlait fort bien le français répétait :

— Entre l'arbre etrécorce! Voilà ma véritable fonction de surveillant...

Cependant une observation se présente. Le théâtre Schiller est-il, comme on le prétend, le théâtre populaire type?Le véritable théâtre populaire doit-il représenter des ouvrages classiques et modernes? M. Lœwenfeld répond sans hésiter : oui.

Quant à moi je reste, avant comme après ma visite dans les théâtres d'Allemagne, convaincu qu'un théâtre populaire n'est viable qu'à trois conditions : la première, c'est que les chefs-d'œuvre classiques y aient seuls leur place; la seconde, c'est que cette entreprise soit ouverte à la comédie et à la musique; la troisième, c'est qu(; les représentations soient espacées et non quotidiennes. Du jour oii elles seront quotidiennes, elles se nuiront les unes aux

autres. Un théâtre populaire, qui donnerait Irois-ccnl-soixantc-cinq soirées par an, serait condamné d'avance.

Certes, en ouvrant les portes du théâtre Schiller aux jeunes écrivains, M. Lœwenfeld a développé et élargi son idée. La Freie Volksbûhnc, qui est à Berlin ce que Y Œuvre de M. Lugné-Poé est chez nous, multipliait ses représentations et M. Lœwenfeld sentit là une dangereuse concurrence. Aussi, comme il savait que son théâtre ne pouvait vivre qu'avec des spectacles sans cesse renouvelés, il prit soin d'avertir ses auteurs :

— Je vous joue, mais je ne vous jouerai que <louze fois, pas davantage!

Les auteurs de M. Lœwenfeld acceptèrent ce contrat. Ce sont, on le devine, de très jeunes auteurs. Leurs grands confrères, leurs anciens, préfèrent être joués tous les soirs et se soucient peu du théâtre Schiller et de toutes les tentatives populaires.

Veut-on, en somme, dissiper tous les malentendus ? Qu'il soit convenu, décidé, que le théâtre populaire n'inscrira à son programme que des

œuvres d'auteurs morts — insistons sur ce mot — consacrées par le succès et par le temps. Il faut avoir le courage de le dire avec une absolue franchise : il n'est pas d'aulre moyen de réaliser la création du théâtre simple et fort, du théâtre d'éducation populaire.

'< De grandes œuvres scolaires, écrit M. Ernest Lavisse dans l'admirable étude qu'il a placée en tête de Y Etudiant, s'organisent : ceux qui savent vont partout, au devant de ceux qui ne savent pas... L'école populaire est plus peuplée qu'elle ne l'était au temps de Michelet et ne se contente pas d'apprendre aux enfants les choses nécessaires pour gagner leur vie; elle leur donne des indications au moins pour comprendre leur vie. Mais elle est insuffisante, cette école d'où l'enfant sort si jeune. Je sais bien qu'il n'a pas le temps d'attendre, mais nous, nous n'avons pas le droit de Tabandonner. C'est pourquoi tant de bonnes volontés, à Paris et partout, concourent à l'édu^ cation après l'école... Je voudrais qu'il n'y eût pas un village en France, pas un quartier de grande ville 011 une lanterne. ne s'allumât le soir pour appeler ceux qui veulent entendre la parole. »

Écoutons ces sages conseils. Allons trouver

les petits Parisiens chez eux, dans leurs quartiers, dans leurs théâtres, oflfrons-leurs sans qu'ils se dérangent, pour quarante sous, pour vingt sous, pour dix sous, de bonnes, grandes et belles choses. Le directeur du théâtre Schiller, en créant une succursale à sa première scène, a compris son devoir et a marqué son but. Faisons mieux encore! Desservons les uns après les autres tous nos faubourgs de Paris, organisons le théâtre-ceinture, le théâtre-roulolle. L'expérience de ces derniers mois est décisive : nos très intelligents spectateurs des petites places de nos grands théâtres ont acclamé Molière, Racine, Corneille, Marivaux, Regnard. Les voilà, les fêtes reposantes et consolantes ! Rendons au théâtre sa grandeur et sa beauté! Aimons le théâtre et faisons-le aimer.

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