ET POPULAIRES
Je voudrais, aujourd'hui, laisser de côté les théâtres populaires, les Volkstheater de Félranger et indiquer comment le projet des représentations classiques dans la banlieue parisienne est né, a grandi et a pris une forme pratique et définitive. M. Gustave Larroumet et M. Pierre Lalo m'ont, d'ailleurs, singulièrement facilité cette lâche, le premier en rendant compte de chacune de ces soirées, le second en montrant, preuves à l'appui, et d'indiscutable manière,
qu'un grand théâtre populaire ne peut vivre à Paris qu'à une condition expresse : c'est que les tiiéàlres d'Etat y participent. A son tour, M. Nozière constate que l'épreuve teotée l'autre soir à la salle Wagram, où l'on jouait Horace, fut comme celle à' Andromaque et de Tartufe à Ba-Ta-Clan, des Fenmies savantes aux Ternes, du Misanthrope à Belleville, aux Boiifîes-du- ]Xord et à Magnera, d'une radieuse évidence.
Il est donc démontré aujourd'hui que les œuvres les plus fortes sont à la portée du public de nos faubourgs; il est démontré que c'est le théâtre qui doit aller à nos petits Parisiens; il est démontré que, faire du théâtre populaire, c'est prendre les chefs-d'œuvre de notre littérature française, les apporter au public chez lui, sans le déranger de ses habitudes et sans élever le prix habituel des places.
Cette idée de tliéàtre-ceinture s'est éclaircie, développée, élargie : elle satisfait les hommes d'opinions les plus diverses. On l'a bien vu à la Chambre des députés : après le rapporteur du budget des beaux-arts, M. Simyan, qui déclarait surprenants les résultats obtenus par ces reprcsL-ntalions classiques de faubourgs, c'est un
député de la Seine, M. Jules AufTray, qui, négligeant la fâcheuse politique et serrant de près la question, disait, aux applaudissements de tous :
<( Je voudrais qu'on poursuivît et qu'on éten- « dît les applications qui ont été tentées depuis « quelque temps. Je défmis ainsi le théâtre po- « pulaire : « Ce n'est pas le peuple qui doit aller « au théâtre : c'est le théâtre qui doit aller au « peuple. » Les ouvriers rentrent de leur travail u très tard, revêtus de vêtements malpropres; « il leur faut le temps de se changer et, suivant « l'expression populaire, de casser une croûte. « Puis, comme il leur faut ensuite trois quarts « d'heure ou une heure de marche pour gagner « le théâtre, ils arrivent trop tard. »
Oui, voilà le point essentiel... Omnibus, tramways, métropolitains, oh! certes, les moyens de transports ne manquent plus aujourd'hui, mais les treize représentations, offertes en 1902 dans les quartiers les plus différents, nous permettent d'affirmer que les petits Parisiens nous savent surtout gré de venir à eux, chez eux, dans leurs quartiers, dans leurs théâtres, et de les intéresser
durant quatre heures, sans qu'ils aient besoin de se préparer à ce plaisir et sans qu'ils soient forcés de faire des économies pour se TolTrir.
Je puis bien l'avouer aujourd'hui : quand je considère la route parcourue depuis le jour où, ne sachant pas ce que ces petits Parisiens allaient nous répondre, nous donnions timidement des fragments de Molière et de Musset, des récitations de La Fontaine, de Lamartine et de Victor Hugo, des vieilles chansons, des danses et des causeries préliminaires, celles-ci excusant la hardiesse de notre tentative, quand je trouve, ici et là, la récompense à tant d'efforts, quand je compare nos théâtres de quartier aux Volksllieater de nos voisins, je me dis que nous avons le droit de tout espérer de nos petits publics ! Il faut avoir assisté à ces admirables représentations de nos chefs-d'œuvre dans les quartiers précités pour se faire une idée de ce que valent tous ces publics quand ils sont face à face avec Molière, Racine, Corneille, Marivaux ! 11 faut avoir veillé aux préparatifs de ces spectacles pour savoir avec
quel empressement nos meilleurs artistes vont à ces publics et avec quelle reconnaissance ils y retournent.
Comme nous voilà loin — j'en appelle à mes confrères qui prirent part à la séance du Comité du Théâtre populaire à laquelle j eus l'honneur d'être convié en décembre 1899 — comme nous voilà loin de ces projets grandioses, si grandioses qu'ils étaient irréalisables, et comme je remercie, pour ma part, M. Lucien Descaves et M. Georges Bourdon, d'avoir, l'un dans ses si émouvantes chroniques populaires, l'autre dans sa très intéressante étude sur le théâtre du peuple, rappelé quelle fut mon attitude.
Je n'avais pas encore, à cette époque, accompli ma visite dans les Volkstheater de l'étranger : j'allais me mettre en route, et, ainsi que tout homme qui s'intéresse aux choses du théâtre, j'avais une idée : je la développai loyalement : je savais, que vers 1887, M. Ritt, directeur de l'Opéra, remit à M. Fallières, alors ministre des beaux-arts, un projet de théâtre populaire qui n'avait pu être réalisé, faute d'argent : lauleur demandait plusieurs centaines de mille francs. C'était déjà une imprudence en 1887, et c'en est
une, on le sait, plus grande encore aujourd'hui. Mais ce projet clait pratique. M. Ritt, homme avisé entre tous, savait que si toutes les entreprises de théâtre populaire échouèrent les unes après les autres, c'est que les impresarii voulurent toujours monter des pièces nouvelles avec des interprètes de choix. C'est là, M. Ritt ne l'ignorait pas, une fausse conception du théâtre populaire, un théâtre ainsi organisé se trouvant contraint dereprésenterles rebuts de nos grandes scènes musicales. Voilà le mal, objectait le directeur de l'Opéra, et le remède est dans la création d'un grand théâtre populaire de comédie et de musique avec nos propres ressources, avec nos répertoires, avec Molière, Racine, Corneille et aussi avec Rossini, Meyerber, Hérold et Gounod. Ce sont nos troupes de l'Opéra et de l'Opéra- Comique, de la Comédie et de l'Odéon, qui viendraient elles-mêmes jouer nos chefs-d'œuvre dans ce théâtre spécial. Un roulement serait établi et nous vous assurons, ajoutait M. Ritt qui s'y connaissait, que les bénéfices d'une telle entreprise seraient considérables. Qui les partagerait? Eh ! parbleu, les directeurs de théâtres eux-mêmes.
LES REPRÉSENrATlONS DANS LES FAUBOURGS 77
Une telle idée était, en effet, séduisante. L'Opéra pouvait parfaitement déléguer sa troupe une ou deux fois par semaine, le dimanche, le mardi ou le jeudi, c'est-à-dire les soirs où notre Académie nationale de musique ferme ses portes; l'Opéra-Comique et les deux théâtres français auraient fait de môme; les deux concerts d'Etat : les concerts Chevillard et Colonne, auraient été invités à participer une fois par semaine, soit chacun une fois tous les quinze jours, à l'œuvre commune. Il s'en fallait ainsi de peu que toutes les soirées de la semaine ne fussent remplies. Un personnel de musiciens d'orchestre, de choristes et de figurants aurait été seul — j'insiste sur le mot « seul » — attaché à ce théâtre, et les interprètes de Guillaume ou d'Orphée, du Barbier ou du Pré-aux-clercs s'encadraient de la sorte, sans répétition et sans raccord, au jour fixé et à l'heure dite, au milieu de ces choristes, de ces figurants et de cet orchestre. Quant aux artistes des deux théâtres français, ils auraient été appelés à faire ce qu'ils
font aujourd'hui lorsqu'ils se rendent dans les the'àlres de faubourgs : à se laisser applaudir. Enfin, pour ce qui est de la décoration, plusieurs décors, des décors-types, auraient été fabriqués. Un salon, un château, un jardin, aurait dit Sarcey.
Et le fait est — ne met-on pas aujourd'hui celte théorie en pratique? — que la mise en scène passe au dernier plan quand il s'agit de nos chefs-d'œuvre. Les interprètes à^ Horace ont, il y a quelques jours, débité les vers de Corneille sur une scène d'une extraordinaire exiguïté, et M. Paul Mounet, ravi de l'accueil enthousiaste du public, me disait, à sa sortie de scène, qu'une estrade lui semblait inutile et que le parquet eût largement suffi. Le lendemain, les interprètes de Phil&mon et Baucis ne se contentèrent-ils pas du plus modeste des paravents^ et l'effet du charmant ouvrage de Gounod en a-t-il été, pour cela, amoindri? Ajouterai-je que nombre de décors de nos grands-opéras peuvent être utilisés pour les tragédies? Est-ce que les décors ^ Andromaque ne sont point ceux de la Prise de Troie? Pour tout dire, un tel système ingénieusement appliqué ne permet-
trait-il pas d'éviter cerlaines difficultés qui pourraient venir du iransport des décors?
Ce sont ces idées, qui me paraissaient à la fois très simples, très claires et très pratiques, que je présentai au comité du Théâtre populaire en décembre 1899. Mon succès, je dois le reconnaître, fut des plus médiocres. J'avais, dans ce comité, des camarades, voire des amis, et tous jugeaient mon projet irréalisable. Je fus accusé de prêcher pour mon saint, et mon saint, on le devine, c'était tout simplement les théâtres subventionnés. Le lendemain, je partais, et ma visite dans les Volkstheater d'Allemagne et d'Autriche, loin de me faire changer d'avis, me rassura complètement. Après tout, mon saint n'était peut-être pas si méprisable que le pensait le comité !
Cela se passait en janvier 1900. Les instituts populaires se fondaient alors, et M, Georges Leygues, ministre des Beaux-Arts, ne craignait pas d'affirmer, à la tribune de la Chambre, que le meilleur moyen de préparer le théâtre populaire depuis si longtemps rêvé, c'était de déléguer des artistes de l'Opéra, de la Comédie-Française, de TOpéra-Comique et de
rOdéon chez les ouvriers qui consentent, après une rude journée de labeur, à prendre, sur leur soirée, quelques heures pour s'instruire; c'était de demander à ces artistes d'interpréter les plus belles pages des œuvres de l'art dramatique et musical. Et M. Georges Leygues annonçait que les directeurs des scènes subventionnées, déférant à son désir, lui avaient déclaré qu'ils étaient heureux de s'associer à une pareille œuvre.
Voilà, très exactement, d'où sont sorties et comment sont nées ces représentations populaires des scènes de faubourgs qui ont aujourd'hui un si grand retentissement.
On sait la suite. Quelques semaines après la déclaration de M. Georges Leygues à la Chambre, alors que la participation des théâtres subventionnés aux instituts populaires, aux universités et à la coopération des idées s'annonçait comme devant donner les plus précieuses indications, la catastrophe de la Comédie-Française arrivait... C'était la Comédie-Française qui, par son fonc-
tionnement, devait être le pivot même de la combinaison : tout fut donc ajourné. Par bonheur, l'an dernier, M. Couyba, séduit par les très justes observations présentées lors de la discussion du budget de 1900, avait, dans son rapport des Beaux-Arts, développé l'idée de M. Ritt. Il ne nous restait plus qu'à mettre en marche ce beau projet.
Aujourd'hui, on ne saurait trop l'affirmer, la forme véritable à donner au théâtre populaire est trouvée. Onze représentations ont été données dans les faubourgs de Paris pendant l'année 1902 : en d903 ces représentations seront doublées, et chaque quartier sera desservi deux fois au lieu d'une.
A'ous l'avez dit, mon cher confrère, le temps n'est heureusement plus où d'aimables écrivains, en quête d'un sujet d'article, consacraient sans conviction de longues colonnes au fameux théâtre populaire et pestaient contre l'Etal, le Conseil municipal et les indolents fonctionnaires. Nous entrons aujourd'hui dans la période d'activité : nous y sommes.
Vous pensez bien qu'il nous eût été facile de suivre la roule toute tracée et d'organiser chaque année deux ou trois grands galas dont le produit eût alimenté la caisse de secours de V Œuvre française des Trente ans de théâtre et assuré son fonctionnement régulier. Mais une Société de