‹ Trente ans de théâtre (volume 3)Chapitre 10 sur 17 · IG · texte numérisé non relu

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Une représentation à bénéfice! C'est donc vrai! Eh oui ! peudant les sept années que j'ai appartenu à la censure, j'eus l'occasion de voir de près tout ce petit monde, supérieur à la réputation qu'il a. Yvette Guilbert, Juliette Méaly, Anna Thibaud, Yalenline Valti, Paula Brébion et la pauvre Marguerite Duclerc, qui vient de mourir dans la misère il y a quelques semaines, étaient toutes des débutantes au café-concert. Nous fûmes, mon collègue et ami Georges Gauné et moi, leurs premiers parrains ; nous donnâmes le fameux visa à ces chansons qui devaient faire le tour du monde.

... Je vois encore Yvette Guibert inconnue, pleine de talent cependant, n'arrivant pas à se faire connaître; elle appartenait à l'Eden du boulevard Sébastopol dirigé par Mme Castellano. Le secrétaire de l'établissement, Maxime Guy, qui, lui aussi, s'éteignit si misérablement, avait décidé sa directrice à organiser des vendredis de chansons classiques ; Sarcey se fit Tapôtre de l'Eden-Concertet ces soirées furent triomphales.

C'est en ce même Eden que, sur le coup de huit heures cinq, c'est-à-dire au commencement de la soirée, la fameuse pancarte indicatrice nous annonçait le numéro 3. Et le numéro 3 était représenté par un bon gros garçon à la face réjouie, répondant au nom de Polin. J'assistais, en qualité d'inspecteur des théâtres, aux répétitions de censure qui avaient lieu à huis clos, etje fus le premier— je m'en vante! — à signaler à la directrice de l'Eden-Concert la nature charmante et le talent naissant du célèbre tourlourou...

La grande camarade d'Anna Thibaud, l'émule de Judic, Florence Duparc, suivit le courant et renouvela son répertoire. Elle redoutait la Lisette de Déranger ; elle avait entendu Déjazet et la comparaison lui faisait peur; le caféconcert, dont elle était la pensionnaire, préparait une revue; timidement, elle pria les auteurs de lui confier le soin de dire, à l'acte des théâtres, la chanson célèbre : Monsieur et Madame Denis. J'ai, tout à l'heure, cité les noms de Judic, de Yictorine Demay: j'évoquerai ici celui de Thérésa. Ce soir-là, ce fut de l'art, et du meilleur. Jamais la créatrice de la Petite Nounou et des Ecrevisses n'obtint un tel succès. On bissa,

on trissa ses couplets, et, à partir de ce jour, Monsi'eu)' et Madame Denis figura dans toutes les revues de théâtre et de concert. C'était Duparc qui avait remis à la mode la chanson oubliée de Désaugiers. Il y avait là plus et mieux qu'un triomphe éphémère; cette résurrection de Monsieur el Madame Denis fit époque dans l'histoire du concert et du théâtre. Les vieilles chansons de M"® Auguez et de M. Cooper, les chansons d'aïeules de M"* Amel, pour ne citer que celleslà, sont alors venues... C'est que Florence Duparc ne se contentait pas de détailler une chanson de façon exquise, en diseuse qui sait son métier, connaît son public, prépare et calcule ses effets! elle avait fait revivre tout un temps, toute une époque. On nous contait bien ce qu'étaient V Ancien Caveau et les Dîners du Vaudeville; nous savions que si Désaugiers devint le patron à perpétuité de tous ces dîners chantants, c'est qu'il avait la veine plus grasse qu'aucun de ses devanciers et de ses contemporains. Mais ce qui nous plaisait par- dessus tout, dans ce Monsieur et Madame Denis si délicieusement soupiré, c'était la sensibilité particulière du poète. Il y avait dans celte histoire des deux

bons vieux une tristesse inexprimable que voilaient l'expression et le sourire; nous découvrîmes ce soir-là le charme de ce conte gaulois qui semblait nous être venu du temps de la mère-grand et que l'auteur de Philémon et Baiicis, le bon La Fontaine, n'aurait sans doute pas désavoué! Il faudra bien qu'un jour notre ami Fernand Samuel restitue dans sa forme primitive, avec ce souci d'art qu'il apporte aux pièces anciennes aussi bien qu'aux nouvelles, le vaudeville de Monsieur et Madame Denis « tableau conjugal » en un acte, tel qu'il a été joué pour la première fois, au théâtre des Variétés, en 1808... Et qui sait si demain, quana il connaîtra l'infortune de l'inoubliable interprète de la chanson de Monsieur et Madame Denis, il ne la priera pas de reprendre le principal rôle du « tableau conjugal » oublié?

Uélas! Ce que notre monde du théâtre cache de misères discrètes, ignorées, inavouées, nul ne le saura jamais! Je vois, depuis que notre Œuvre française des Trente Ans de théâtre existe,

bien des infortunes; j'ai reçu les confidences de ces pauvres gens qui trop souvent ne savent pas, le matin, où ils coucheront le soir. Mais je crois bien qu'il n'est pas de plus triste, de plus lamentable, de plus intéressant malheur que celui que nous a signalé Anna Thibaud. Ainsi , voilà M"* Duparc qui, pendant de longues années, fut une étoile et une grande étoile de café-concert, qui se montra sans rivale dans son genre, qui fut l'interprète parfaite de nombre de chansonniers, qui assura la fortune de beaucoup d'entre eux, qui sans se préoccuper de la mode, tout simplement chanta des chansons, et cette femme, qui ne devait sa fortune qu'à elle-même, se trouve aujourd'hui sans ressources!...

Et je remercie, quant à moi, sa camarade Anna Thibaud de nous avoir dit ce qui est. Il semble impossible qu'une artiste à laquelle ce grand public du concert, si simple, si naïf, si bon et si fidèle, doit tant de joies, ne se souvienne pas I 11 semble impossible que ses camarades du concert et du théâtre (elle appartint au théâtre) n'assurent pas l'existence d'une femme qui a été — je le dis au risque de faire sourire les sceptiques, mais sans crainte d'être démenti

par eux — l'honneur de sa profession ! Il semble impossible que tous, auteurs, directeurs, artistes, écrivains, ne lui viennent pas en aide ! Ce n'est pas une représentation de retraite que nous réclamons, c'est une pension viagère qui la mettra à l'abri de la misère. Gela est nécessaire, cela est indispensable; cela est dû à Florence Duparc.

Novembre 1902.

Critiques, soiristes et courriéristes de Paris, de la province et de l'étranger, tous saluèrent avec joie la nomination de M""" Rose Caron comme professeur au Conservatoire ; l'école de chant elle-même, parfois si injustement malmenée, eut sa part dans ces éloges. Toutefois, je m'étonne qu'il ne se soit pas trouvé un historiographe pour rappeler que c'est à la Comédie-Française, et non à la Monnaie de Bruxelles, que l'admirable artiste fit ses premiers débuts.

C'était il y a exactement vingt ans. La lutte s'engageait terrible entre Sarcey et Perrin; l'administrateur général avait, dans CAmi Fritz,

appliqué pour la première fois ses théories de metteur en scène. Les repas pantagruéliques du premier acte, le délicieux tableau de la cruche au second, la scène du cerisier si finement détaillée par M"^ Reichenberg et M. Frédéric Febvre, la jolie musique de M. Henri Maréchal qui cadrait avec le ton général de l'ouvrage et le caractère des personnages, tout cela était d'un effet simple et vraiment exquis. L'éclatant succès de la pièce avait décidé Perrin à tenter, avec les Rantzaii^ une nouvelle épreuve. Sarcey répétait bien, chaque dimanche, qu'au théâtre tout doit être arrangé pour l'illusion des yeux et faire office de vérité sans être jamais vrai ; mais Perrin, doué d'un entêtement superbe, n'en poursuivait pas moins sa petite révolution théâtrale, s'ingéniant à nous rendre la vieille Alsace dans une série de tableaux d'une délicatesse rare.

Les Rantzmi furent alors mis en répétitions, malgré Sarcey et, disons-le, malgré les sociétaires du Comité qui jugeaient que rAmi Fritz, détinitivement installé au répertoire, suffisait à la gloire du théâtre. Perrin s'était piqué au jeu et avait distribué la pièce à MM. Got, Goquelin, Worms, Maubant, Baillet, M""=^ Bartet et Pau-

liue Granger. Tous les rôles étaient bien venus, tous les artistes se trouvaient satisfaits.

Les premières répétitions marchèrent sans encombre et l'administrateur général, suivant son idée, combinait de nouveaux effets de lumière et passait tout son temps avec les électriciens, les décorateurs et les costumiers. Le premier acte était débrouillé, déchiffré, su : l'effet en était certain... Mais au milieu du second acte, M. Henri Maréchal, devenu, après son succès de l'Ami Fritz ^ le musicien attitré du théâtre, avait intercalé un quatuor. Grave écueil ! M. Got chantait déplorablement faux , et comme il était presque aussi têtu que son administrateur, il ne voulait pas confesser qu'il détonnait. La brave Pauline Granger venait d'être nommée sociétaire à quart de part; elle attendait un nouveau douzième et elle n'eût, pour rien au monde, froissé son respectable doyen. Quant à M. Coquelin, qui chantait et chante encore aujourd'hui, on sait avec quel art, le « Ho! ho! je n'y prenais pas garde » des Précieuses ridicules^ il était certes supérieur à son illustre camarade, mais il ne se montrait luimême qu'à demi rassuré. La quatrième partie

du quatuor avait été confiée à une jeune artiste qui appartenait au Conservatoire : elle avait été choisie par son professeur, M. Masset, pour donner la réplique aux redoutables sociétaires.

Cette jeune fille, grande, longue, maigre, gauche, se nommait RoseCaron.

On répéta dix, quinze, vingt fois le fameux quatuor; rien n'y fit : la cacophonie était extrême. Perrin ne paraissait toujours pas aux répétitions; M""" Granger n'osait plus articuler un son; Got, furieux, exaspéré, battait lamesure, et Henri Maréchal, fou de joie, applaudissait consciencieusement toutes les fausses notes et s'extasiait sur la puissance de la voix de Got. Ce fut M. Coquelin qui, avec sa belle franchise, déclara que, seule, l'élève du Conservatoire pourrait ramener les voix égarées et remettre tout en ordre.

— Vous ne l'avez donc pas entendue dans la Sérénade de Ruy Blas, qu'elle chante dans la coulisse? reprenait Coquelin. Vous ne savez donc pas que cette chanteuse sera un jour une

grande, une très grande artiste? Tenez! vous n'y connaissez rien, ni les uns ni les autres!

La jeune fille, rougissante, tremblante de joie, ne savait que répondre. C'était la première fois qu'on plaidait sa cause. Au Conservatoire, ses professeurs la décourageaient, ses camarades la plaisantaient. Seul, le secrétaire général, M. Emile Réty, lui prédisait quelque avenir. Ainsi donc, elle avait deux protecteurs! Ainsi donc, M. Coquelin, qu'elle venait applaudir toutes les fois qu'elle avait le moyen de prendre l'omnibus, M. Coquelin voulait bien croire en elle!

Hélas! les prévisions du sociétaire et du secrétaire général du Conservatoire ne se réalisaient toujours pas. Elle n'obtint pas le prix si ardemment souhaité et ne gagna qu'un accessit, le dernier de tous. Que faire? Où trouver un engagement? Elle allait renoncer au théâtre — le rêve de toute sa vie — lorsqu'elle se rappela qu'un musicien du jury avait réclamé pour elle le premier prix. Ce musicien allait donner à Bruxelles Hérodiade : elle lui rendit visite, et son protecteur — le troisième — la fit entendre par les directeurs de la Monnaie. Hélas!

MM. Stoumon et Calabrési partagèrent l'avis général : ils jugèrent la débutante terne et pauvre.

— Salomé d'Hérodiade? Mais vous n'y pensez pas, tnon cher auteur! s'écrièrent les directeurs. Salomé!... Elle chantera Alice de Robert\

Elle chanta Alice de Robert, Marguerite de Faust, Salomé à'Hérodiade, et le succès n'arrivait toujours pas, lorsqu'un soir — un beau soir que celui-là — M. Reyer, se promenant sur la scène de la Monnaie, entendit une phrase, une simple phrase de Faust.

— Quelle est celte Marguerite? demanda l'auteur de Sigiird à M. Caiabresi. Jamais le rôle n'a été chanté avec plus d'art. C'est la perfection même! Voilà, je vous le déclare, la fenime qui me chantera Sigurd!

On sait la suite. La soirée de Sigurd fut un triomphe pour la musique française. En même temps qu'on offrait à l'auteur de la Statue la plus éclatante et la plus légitime des revanches, on découvrait une des plus grandes artistes lyriques qui aient jamais paru sur la scène :

c'élait une tragédienne, une chanteuse, une mime qu'on acclamait. Sa voix grave, profonde €l vibrante allait bien avec ce jeu contenu et d'une tranquillité souveraine ; ses poses, ses altitudes el ses gestes s'arrangeaient d'une façon sculpturale et — n'est-ce point le mot de Gautier sur Rachel? — se décomposaient en une suite de bas-reliefs. Sur le corps élégant, souple et long, les draperies se plissaient : aucun mouvement ne troublait l'harmonie et le rythme de la démarche. Par son génie même, Finterprèle du chef-d'œuvre de M. Reyer donnait le rêve d'uQ art aussi grand que celui qu'elle jouait. D'un geste, elle nous ramenait aux temps fabuleux et mythologiques : elle faisait revivre l'idéal antique.

Et, demain, l'élève des Rantzau rentrera, triomphante, au Conservatoire. C'est au Conservatoire qu'il y a trois mois à peine, elle faisait part à un de ses plus fidèles amis de son nouveau rêve... Elle ne le croyait pas réalisable : elle prévoyait mille obstacles, elle doutait de tous et surtout d'elle-même. Et tout à l'heure, elle prendra place autour de la table officielle, «lie écoutera des centaines de jeunes gens qui

depuis des mois travaillent une scène dont va dépendre tout leur avenir; elle songera aux sages leçons des maîtres disparus; elle reverra ces terribles examens de bourses et ces maudits concours de juillet ; elle revivra toutes ces anne'es de déceptions et d'espérances. Et quand, au milieu des chaises et des tapis verts qui seront restés ceux d'autrefois, elle fera le compte des bonnes et des mauvaises heures, elle pourra contempler avec fierté la route parcourue. Je n'en sais pas, pour ma part, de plus noble, de plus unie, de plus belle...

Xorembre 1902.

Vous voilà directeur de tJiéâlre: le rêve que vous caressez depuis tant d'années est réalisé; vos camarades vous appellent « Monsieur le Directeur » et vous rendent les honneurs qui sont dus au grand imprésario, car vous serez grand imprésario. La Veine, cette Veine dont vous nous contiez si joliment les effets et les causes, ne vous suit-elle pas toujours et partout? Vous souhaitiez d'avoir une salle nouvelle, votre salle à vous... Vous vous souveniez des succès du Vaudeville et des Nouveautés et vous pensiez que, du moment qu'il y avait du bonheur pour deux, il y en aurait bien pour trois. Et puis, cela vous eût amusé de jouer à l'architecte et de diriger les répétitions des ouvriers maçons. En

dilettante que vous êtes, vous cherchiez là une impression nouvelle et déjà, mettant à profit ce que vous avez vu à l'étranger, vous traciez vos plans et nous présentiez votre petit théâtre modèle. J'ai même idée que, sans rien en dire, un jour que vous vous promeniez à Vienne, vous avez pris le train pour le fameux village de Berndorf et y avez découvert le théâtre de vos rêves. D'aucuns vous ont alors fait doucement observer qu'une salle de spectacle n'est pas concédée à celui-ci ou à celui-là. Vous n'aviez pas songé à votre successeur — on a toujours un successeur! — et vous ne vous êtes pas dit qu'après deux ou trois années d'exploitation heureuse, — la Veine ! — votre successeur aurait le droit de préférer les machines à grand. spectacle aux comédies à quelques personnages que vous nous promettiez. Que serait-il alors advenu de votre petite scène modèle? Là était le premier obstacle : mais il en était un autre que vous n'aviez pas prévu : le retard de l'architecte! Connaissez-vous les angoisses de l'homme qui fait bâtir? Nos architectes, et surtout ceux de théâtres, ne passent pas pour être très exacts... Il n'y a encore rien de tel qu'une scène qui est

bâtie, qui existe, et qui ne demande qu'à prospérer.

Y a-t-ii, d'ailleurs, de Ijons et de mauvais théâtres? Vous ne le croyez pas! Pour un peu, vous affirmeriez qu'il n'y a pas de bons et de mauvais directeurs, et que la Veine, ici encore, vaut mieux que Finlelligence. Selon vous, un directeur doit faire l'office d'un bon maître de maison et préparer à ses invités une attirante réception : la mise en scène n'est pas seulement sur la scène, elle est aussi dans la salle. Déjà, lorsque durant quelques semaines vous dirigiez la Porte-Saint-Martin, vous vous êtes déclaré Fennemi des fâcheuses routines de théâtre. Vous ne professez pas, que je sache, un amour extrême pour ce chef des applaudissements qui, escorté de quelques satellites de choix, se tient aux dernières répétitions, immobile et contemplatif au milieu du parterre, consignant à l'avance les entrées sensationnelles, les passages à effets, les mots à souligner, les sorties à faire et semble être le précurseur de la Postérité. Vous savez aussi que cet homme, qui est dans le théâtre le chef de claque, devient le marchand de billets au dehors, et que c'est encore lui qui, aidé de

ces mêmes satellites, terrifie vos invités... Aoiis avons connu, vous et moi, un temps qui n'est pas encore bien éloigné oîi cet homme, jugé indispensable, était le confident des auteurs, des directeurs et des artistes! Cst âge d'or, pour ces messieurs, n'est heureusement plus, mais il faut que des directeurs aient le courage de porter un coup suprême à tous ces trafiquants qui rabaissent et discréditent le théâtre dans la salle et autour de la salle. Nous comptons sur vous, Monsieur, pour faire cette saine besogne. J'imagine qu'en supprimant à tout jamais le service des applaudissements, les auteurs et les directeurs rendraient au public un service autrement important qu'en mettant à l'ordre du jour l'inutile question des répétitions générales. Et laissezmoi vous dire, Monsieur, qu'on vous sait gré d'avoir, au milieu de cette bataille, défini de façon très exacte le rôle de l'auteur et la tâche du directeur; une bonne pièce est toujours une bonne pièce, et toutes les répétitions générales du monde n'empêcheront point une œuvre d'avoir le sort qu'elle doit avoir... Relisons les sages leçons de notre Oncle 1

Et tout à l'heure, lorsque le régisseur de la nouvelle Renaissance frappait les trois coups, sans y prendre garde, tout naturellement, vous regardiez en arrière et songiez aux années du collège Chaptal : vous vous rappeliez le réfectoire, la récréation, la cloche ! C'est comme ça 1 . . . Il y a des retours que les dilettantes eux-mêmes ne peuvent éviter. Etait-ce le bon temps? Vous croyiez alors que les pensums, les retenues, les consignes et les arrêts étaient vos seuls chagrins. Mais à peine étiez-vous sorti de l'école, qu'un de vos maîtres vous disait que l'homme ne commence à vivre que lorsqu'il commence à comprendre... Il ajoutait qu'il n'est de vrai bonheur, de bonheur réel, que celui dont on se rend compte. Et vous ne regrettez ni Chaptal, ni le Conservatoire, ni la Russie, ni votre rentrée à Paris à l'Odéon, ni la Renaissance de Sarah Bernhardt, ni le Vaudeville de Réjane, ni la Porte-Saint-Martin de f Assommoir, ni les trois cents représentations de r Aiglon, ni la Veine diUJi Variétés, ni même la direction de la scène de la

Comédie-Française!... Le regret est un mot que vous ne connaissez pas : vous ne voulez pas vous souvenir!. . Heureux homme !

... Comme l'on vous envie ! Et comme il serait doux de ne prendre de la vie que ce qu'elle a de bon, et de rejeter ce qu'elle a de mauvais! Ne pas savoir qu'on vieillit, c'est encore la meilleure manière de rester jeune! La vie — vous ne l'avez pas oublié! — est une habitude : c'est la dernière qu'on veut perdre, parce que c'est la première qu'on a prise. Il faut bien croire que cette manière est la bonne, puisqu'elle vous a toujours si parfaitement réussi. Vous êtes heureux et vous jouissez de ce complet bonheur, mettant en pratique la jolie maxime de ce charmant écrivain qui disait un jour, se laissant aller à la mélancolie du souvenir :

« Eh oui! nous étions heureux quand nous étions petits, mais nous ne savions pas que nous l'étions!

— Alors?

— Alors, c'est comme si nous avions été malheureux! Ca ne compte pas!

Et, sans crainte de l'avenir, sans souci du passé, vous poursuivez votre route, laissant à

tous l'impression d'un homme souriant, content des autres et de lui-même, et qui n'en sait pas moins ce qu'il veut et où il va... Avec cela, vous avez des amis dévoués, qui vous donnent le meilleur de leur cœur et de leur intelligence, qui croient en vous, qui ne voient que par vous et pour vous. Et vous vous laissez vivre béatement, vous sentant aimé, choyé. De votre côté, vous donnez à ces amis rares toute l'affection dont vous êtes capable. Votre façon de juger les hommes et les choses, votre tour d'esprit, vos idées, tout en vous leur plaît, les charme, les séduit; ils vous admirent presque autant qu'ils vous aiment, et cette affectueuse admiration a, dans sa continuité même, quelque chose de simple, de naïf et de touchant. Ce sont vos mousquetaires, dit-on avec autant de raison que de malice, et vos mousquetaires vous veillent et vous gardent!... Vous êtes bien à eux! Qui sait s'ils ne sont pas encore plus à vous?

Ces mousquetaires sont naturellement trois. Leurs devanciers avaient l'audace et l'énergie ; rien ne les arrêtait; ils allaient droit à l'obstacle, franchissant la haie et le fossé, marchant à leur but sans que rien les en pût distraire; nous

les aimions parce qu'ils élaient généreux, prodigues et bons. Les vôtres sont moins fougueux et plus prudenls; au rire large et épanoui a fait place un sourire discret et charmant; ils méprisent le mot .d'auteur, ce qui ne les empêche pas de jeler de l'esprit 'partout : leur imagination est capricieuse, d'un modernisme savoureux, d'une clarté rare mais jamais folle ! La morale de leurs histoires, de leurs romans et de leurs pièces, c'est qu'il n'y a pas de morale, c'est qu'il faut prendre la vie comme elle vient, avec une indulgence clairvoyante. On appelle vos mousquetaires des ironistes. Ya pour ironie! Autrefois, on nous disait que Meilhac et Halévy avaient inventé la blague et que la Belle Hélène était le chef-d'œuvre de la parodie. Ironie, blague ou parodie, le mot ne fait rien à l'aflaire î Vos mousquetaires sont de leur l£mps, et c'est tout ce que vous leur demandez.

Mais me voilà en train de louer vos mousquetaires, alors que je me proposais de refaire avec

208 SOUVENiaS DE THEATRE

VOUS le chemin parcouru depuis la sortie de Chaptal,

La date de votre naissance? Il est convenu que nous ne donnerons pas de date. Les éphémérides théâtrales attestent que vous êtes né le môme jour, la môme année, à la même heure que voire joyeux camarade Félix Galipaux. C'est quelque chose!... On nait toujours le même jour que quelqu'un...

Après Chaptal, où, déjà, vous récitiez de grandes pièces de vers à vos condisciples et à vos professeurs enthousiastes, vous entriez au Conservatoire ; vous y faisiez les années réglementaires : vous en sortiez avec les premières récompenses. Les mémoires de notre Ecole de musique et de déclamation affirment que vous étiez un excellent élève. A peine sorti de l'école, vous débutiez au Gymnase, négligeant les théâtres d'État et repoussant leurs propositions. Vous jouiez la Dame aux Camélias, aux côtés de M"' Aimée Tcssandier. Le lendemain, vous étiez célèbre. Le surlendemain, M. Albert Delpit vous confiait le principal rôle de sa pièce nouvelle, le Fils de Coralie; vous étiez le grand jeune premier dramatique: la voix, la diction, la

jeunesse, la sincérit(^, la passion, vous possédiez tous les dons de la nature et toutes les qualités de l'intelligence ; votre façon de rejeter vos cheveux en arjière était déclarée géniale ; votre avenir capillaire lui-même s'annonçait superbe et ce sont, je crois, les seules espérances qui ne se soient pas réalisées...

Le théâtre Michel vous guettait : il vous prit. A Pétersbourg, vous succédiez à Gustave Worms, ce qui n'était pas une tâche commode, mais la veine vous suivait, et, dès le premier soir, vous aviez enchanté la Cour et la Ville, vous aviez le droit de tenir tous les rôles, même ceux qui ne vous convenaient qu'à demi. Un jour, l'idée vous vint de vous montrer dans Louis Xf, et, après quelques répétitions, vous jouiez le rôle. Comment? Là n'est pas la question. Vous vous êtes offert la fantaisie d'apprendre, pour l'amour de l'art, quinze cents vers de Casimir Delavigne : c'est un péché de jeunesse, bien excusable après tout. Vous appreniez dix rôles tandis que vos camarades, désespérés, en piochaient péniblement un... Et comme si jouer la comédie était pour vous un passe-temps, vous vous amusiez à faire la charge

des grands artistes célèbres. Et quelle charge! Vous souvenez-vous de ces charmantes soirées passées à Croissy, chez notre pauvre ami Raoul ïoché ? D'un trait sûr et précis, avec un sentiment juste, vous indiquiez la note vraie et présentiez de vos célèbres aînés — ne nommons personne — des caricatures extraordinaires. C'était de l'art et du meilleur. Et chaque année, à la mi-septembre, vous nous quittiez... Il fallait bien terminer l'engagement!.. Et pourtant, si Paris allait oublier le créateur du Fils de Coralie ! . . .

Mais Paris vous témoignait sa fidélité lorsque vous reparaissiez, à l'Odéon de Porel, dans Kean... 11 vous fit fête, comme les Russes dans Louis XI... Il n'en restait pas moins certain que votre talent, mûri par l'étude et l'expérience, était plus propre à la comédie moderne qu'à Dumas père ou à Delavigne. Maurice Donnay triomphait au Chat ]Xoir. Ce qu'était alors ce petit théâtre, vous le savez. Sous la coupole de l'Institut, un écrivain, et non des moindres, déclarait que, « pour l'expression des choses épiques, seul, de notre temps, le Chat Noir faisait la pige à Bossuet, et qu'ainsi le Chai de

Montmartre consolait M. de Vogué Je la perte du regretté Aigle de Meaux ». Nous n'avions alors à Paris rien de mieux pensant — je cite mes auteurs — que le Chai Noir, mais il fallait vivre, et seul le bon Salis, maître du Chat, vivait. C'est alors que Donnay, renonçant à des triomphes qui lui rapportaient plus de gloire que d'argent, songea à Lysistrata^ à Réjane et à vous... Le Grand-Théâtre rêvé parPorel, l'établissement jugé insalubre par la Préfecture, la Censure qui voulait arrêter la pièce!... Que c'est loin tout cela! J'étais censeur et le plus jeune des censeurs, et mon rôle d'ami de la direction du Grand-Théàlre devenait terriblement difficile. 11 fallait à tout prix sauver le poète et la direction affolés! Ce court billet de Donnay, que je vous livre,, montre létat d'àme du débutant :

Novembre 1892.

Mon ctier Bernheim,

Il est impossible de faire disparaître quatre personnages sans nuire à l'équilibre et à la couleur de la pièce. Par conséquent, après deux jours de réflexion, j'ai trouvé le moyen de garder les personnages d'Hirondelle et Rosie, et de leurs maris.

Elles existent comme simples Athéniennes, sans qu'il soit fait un seul instant allusion, même de très loin, à un vice que la police tolère et que les Beaux- Arts réprouvent. Je vous donne ma parole d'honneur et je défie qui que ce soit de trouver quoi que ce soit à redire aux personnes d'Hirondelle et de Rosie au point de vue qui nous inquiète. D'ailleurs, venez vous en rendre compte cet après-midi, à larépétition ; au surplus, il n'y a pas moyen de faire autrement.

Agréez, cher ami, l'assurance de mes profondément dévoués et affectueux sentiments.

Maurice Donnât.

Des concessions furent faites de part et d'autre, la pièce fut jouée et alla aux nues... Le censeur, cette fois, vous avait vu à l'œuvre; il avait assisté aux répétitions, à ces intéressants travaux de mise en scène et de déchiffrage de l'ouvrage dramatique, a Mais c'est un Dupuis, un JoséDupuis, que je joue-là ! » répétiez-vous avec insistance, et comme vous aviez raison ! José Dupuis représentait pour vous tout un théâtre, une époque, un monde. Vous aviez, pour cet artiste incomparable, pour le créateur de la Petite Marquise et de la belle Hélène^ de la Vie Parisieiuie et de la Grande-Duchesse, une admiration profonde, un culte véritable... Instinctivement, vous

aimiez la grâce souriante, l'ironie fine, la mélancolie inexprimable de ce délicieux théâtre; déjà vous en étiez l'homme. Et lorsque je vous contemple aujourd'hui, vous hâtant de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer, lorsque je regarde douze ans en arrière et songe à nos répétitions de Lysistrata, je comprends votre manière de vivre, de penser, et aussi celle de choisir vos mousquetaires!...

Citer les rôles que vous avez joués depuis Lysistrata^ c'est dire vos succès et refaire une biographie cent fois faite. J'aime mieux, au moment où vous réalisez le rêve de votre vie et où vous devenez « conducteur d'hommes », vous demander de rester fidèle à ce théâtre de Meilhac et Halévy. Vous allez jouer les œuvres de vos mousquetaires, et, en les jouant, c'est encore du théâtre de Meilhac et Halévy que vous nous donnerez!... Mais, entre temps, entre deux exquises CA«/e/«m?^, relisez la Petite Marquise ou la Cigale : pensez à Dupuis, à notre José Dupuis, un des plus grands comédiens de notre temps; dites-vous que l'an dernier, aux Variétés, en ce théâtre de la Veine, il fut question d'une reprise de la Cigale, jouée par celle

charmante Lavallière et par vous. Songez-y ! Pour une fois, souvenez-vous ! Ce passé-là n'est pas si terrible !... Et puis, qui sait si Meilhac et Halévy n'ont pas été vos véritables premiers mousquetaires?...

Décembre 1902.

11 y a une vingtaine d'années, l'Eldorado — ' qu'on appelait la Comédie-Française des cafésconcerts — était dirigé par un homme aimable, intelligent, M. Renard, qui serait sans doute encore de ce monde s'il n'avait pas eu, comme tant de ses confrères, la folle ambition de prendre un théâtre. C'est lui qui eut l'honneur de découvrir Anna Judic, Louise Théo, Mily Meyer, et les noms aimés de ces étoiles parisiennes flambaient en lettres d'or au plafond de son établissement. Le fauteuil d'orchestre coûtait alors cinquante sous : on pouvait, moyennant cette somme modique, fumer et boire une cerise à

l'eau-de-vie, et, pour comprendre la lomancc de M. Debailleul, on n'avait besoin d'aucune tension d'esprit..

Chez M. Renard, on classait les emplois tout comme à la Comédie-Française : le chanteur comique avait le droit de dire des monologues à refrains, mais la vraie chanson lui demeurait interdite : Mathieu, un comique d'un naturel exquis, et Ducastel, l'émule du joyeux Baron étaient les titulaires en chef de cet emploi; Perrin, le gros Perrin, doué d'une mémoire prodigieuse et d'une articulation étonnante, débitait, avec une volubilité extraordinaire, des histoires inimaginables; la joyeuse Bonnaire chantait, grimaçait, gambadait, toujours applaudie; la brave Amiati nous donnait des conseils patriotiques. Quant aux chansons à boire, elles étaient dites soit, par Arnaud, soit par Bourges. Qui ne vit le poivrot Bourges s'arrêter brusquement, contempler les spectateurs des galeries supérieures, battre la mesure pour laisser à ce public le soin de reprendre en chœur le refrain populaire, qui n'a pas assisté à ces scènes épiques ignore les véritables joies du café-concert 1

Co ?ont, hélas! des spectacles quon ne re verra

plus : le fauteuil d'orchestre à cinquante sous coûte maintenant six francs : les vieux vaudevilles, qui constituaient pour les artistes du concert les meilleurs exercices de comédie, ont été remplacés par des machines à costumes et à décors. Que sont devenues les romances des petits oiseaux et des jolies violettes? Où est le temps des cerises?...

En cet Eldorado, au milieu de ces maîtres du concert, on apercevait une petite femme boulotte aux yeux ardents, aux cheveux noirs, au teint bruni : elle se nommait Juana. Comme ses camarades Bonnaire et Amiati, elle était célèbre. Elle chantait, sans bouger, sans articuler, d'une voix forte et délicieusement endormie, des choses que le programme désignait sous le nom de barcarolles. A l'estaminet du concert, après le spectacle, nous chantions les refrains de la grosse brune et cous ne doutions pas que l'auteur de cette musique serait un jour célèbre dans le monde entier. Le barcarolliste de notre Juana n'était autre en effet, que l'auteur des Paillasses^ M. Leoncavallo.

— C'est pourtant vrai que je fis pleurer les petits Parisiens, me disait hier M. Leoncavallo, tout en me contant l'histoire de ses débuts... C'est peut-être parce que je pleurais avec eux ! Je n'étais pas riche alors... Je donnais des leçons de piano... J'accompagnais les artistes dans les représentations à bénéfice. Et j'étais très fier d'avoir compris la sensiblerie particulière du bon peuple de Paris ! Je vous assure que ces chansons de Juana et d'Amiati — car je commis aussi des chansons patriotiques — n'étaient pas méprisables. Ce n'est pas si commode de chanter le printemps ou de célébrer la patrie! Pensez que c'est toujours le même soleil qui nous éclaire! Pensez que ce sont constamment les mêmes idées, les mêmes opinions qui reviennent chez vous comme chez nous, en France comme en Italie! Nadaud refit ce qu'avait fait Déranger, et les poètes du Chat Noir reprirent Déranger et Nadaud et renouvelèrent de leur mieux le chant des oiseaux, des cerises et des étoiles ! Et après le Chat Noir, d'autres vin-

rent, et ce sera toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose !

Tout cela était dit gentiment, simplement, sans affectation, sans apprêt. Il semblait que le barcarolliste de M"^ Juana avait eu des débuts particulièrement difficiles.

— Si vous racontez mes débuts à l'Eldorado, n'oubliez surtout pas de rappeler que j'ai choisi une Française pour compagne de ma vie! Oui, une Française, une Artésienne qui comprend l'italien et le parle mal, si mal que nous parlons toujours français à la maison.

Ces barcarolles de concert , ces leçons de piano — il fallait bien vivre! — n'empêchaient pas M. Leoncavallo de continuer ses études musicales. C'est au Conservatoire de Naples qu'il apprit la musique, tandis que ses camarades Puccini et Mascagni faisaient leurs classes à Milan.

— Du Conservatoire de Milan notre grand compatriote Verdi est sorti, ajoute en riant M. Leoncavallo. Il en fut même chassé à l'âge de douze ans, sous prétexte qu'il était mal doué, incapable et paresseux!... Et maintenant son nom reste gravé impérissable sur

tous les murs de l'école ! Vous voyez bien que j'ai raison et que c'est toujours la même chose !

Et M. Leoncavallo poursuit et m'explique le fonctionnement des Conservatoires en Italie. Les comédiens n'ont point d'écoles : les Novelli et les Zacconi se font eux-mêmes ; ils s'engagent dans des troupes ambulantes, puis entrent au théâtre par protection et le plus souvent par hasard. Les musiciens et les chanteurs ont, en revanche, nombre de lycées. Le Conservatoire de Bologne, qui est un des meilleurs, a donné Rossini et Donizetti ; Mozart et Mendelssohn euxmêmes y terminèrent leurs études. Ceux de Parme, de Venise et de Naples ne sont pas moins habilement dirigés.

— Oh ! Naples ! soupire alors mon aimable interlocuteur. Naples ! c'est là que je naquis, que j'appris mes notes... Gomme Bellini, l'auteur de la Normal Us sont injustes pour Naples et pour Rgme, vos écrivains français. J'en aurais long à vous conter. Les charpentiers, les menuisiers, les colporteurs, les maçons, viennent de Novare, de Côme et de Bergame, c'est vrai; mais les charcuteries et les boucheries ne sont

pas les seules boutiques de Rome! Il y a autre chose ! Il ne me paraît pas juste de prétendre que l'Italie subit la double fatalité de son climat et du système de société dans laquelle elle est concentrée. Ce qui est vrai , c'est que chaque province reste fidèle à son génie. -Mais cela, c'est le propre de tous les pays!

Puis, se ravisant et s'esclaffant de rire ;

— Vous voyez encore que c'est toujours la même chose.

M. Leoncavallo a déjà fait nombre d'ouvrages : Les Médicis. Chatterton, La Bohème — cette jolie Bohème que le Théâtre lyrique de la Renaissance nous fit applaudir il y a trois ans — Zaza, d'autres encore... Mais il avoue sa prédilection pour les Paillasses. Ne vécut-il pas son œuvre? Ne pensa-t-il pas ses personnages? 11 avait cinq ans lorsqu'il assista à la fameuse scène... On célébrait alors à Monlalto la fête de la Vierge de la Serra ; une immense foire avait été organisée; le petit Leoncavallo, accompagné de son frère ainéel du domestique de la famille,

était installé dans une baraque foraine. Le spectacle se terminait par une pantomime.

La pantomime touchait à sa fin lorsque l'acteur principal se précipite au milieu de l'orchestre. On baisse le rideau. Qu'y a-t-il?

— J'ai tué ma femme! murmure le mime, essuyant son couteau ensanglanté. J'avais trouvé dans sa poche un billet d'amour !

Et s'élançant sur le domestique des jeunes Leoncavallo :

— Vous êtes l'auteur de cette lettre! Vous êtes l'amant de ma femme! A votre tour maintenant !

L'artiste est arrêté. Quelques semaines après, M. Leoncavallo père, en sa qualité de magistrat, doit juger le double assassinat de la fête de la Vierge de la Serra... Le meurtrier est condamné à vingt-cinq ans de travaux forcés.

Cela se passait il y a exactement trente-six ans. Paillasse compte aujourd'hui quatre-vingts ans sonnés. Il est sorti de prison et est entré comme garde-chasse au service d'une riche baronne italienne...

Voilà d'où naquit l'ouvrage qui dev9,it populariser le barcarollisle de l'Eldorado.

Jeunes Italiens des Conservatoires de Naples, de Rome, de Milan, de Venise, de Bologne, rappelez-vous l'histoire de la fête de la Vierge de la Serra!...

Janvier 1903.

Notre ami Serge Basset vous conta que nous avons, l'autre soir, ressuscité la Chanson française et entrepris la résurrection du Chat Noir aux Funambules. Quand je dis entrepris, j'indique à la fois l'idée et l'écueil: l'idée semblait ingénieuse et nous avait tous charmés ; l'écueil, hélas! c'est que le Chat Noir, ses ombres, ses chansons, ses poètes, exigent des salles spéciales; je me souvenais d'une matinée de gala offerte à l'Odéon avec le concours de Salis : elle fut navrante. 11 faut se méfier du cadre et ne pas exposer à des insuccès les artistes qui vous donnent leur temps et leur talent. Après bien des recherches, nous dénichâmes les Funambules: la salle nous avait été signalée par Léon

Gandillot ou plutôt par sa concierge : la bonne dame prit la précaution de nous apprendre que plusieurs impresarii lancèrent ce petit théâtre pour y faire de déplorables affaires; elle appela notre attention sur le calorifère qui se trouvait dans un état détestable, et sur l'électricité qui, depuis longtemps, ne marchait plus; elle nous montra une petite cabane sur laquelle se trouvait inscrit le mot location, et cette cabane, toute démolie, avait fort mauvaise apparence... Mais nous nous étions mis en tète de remettre à la scène VÉpopée, de Caran d'Ache. Sans tenir compte des prudents avis de la concierge des Funambules, nous retînmes la salle pour la soirée du réveillon.

Nous sommes sortis indemnes de cette périlleuse épreuve, mais j'ai bien le droit de le dire aujourd'hui à tous les présidents et vice-présidents de tous les comités et sous-comités de fêtes : « Gardez-vous de pareilles imprudences ! » Ce sont là des folies (ïnnpresarii que des hommes raisonnables ne doivent pas faire. « Si l'électricité ne marche pas? » me disait celui-ci. « Si le calorifère marche trop? » répétait celuilà. Découragé, je ne soufflais plus mot... La

nuit, j'avais d'inavouables cauchemars... Celait la faute au bon Salis ! C'était la faulekV Épopée!...

h' Épopée^ de Caran d'Ache, nous laissait à tous d'inoubliables souvenirs. N'est-ce pas M. Jules Lemaître qui, dans un article à jamais célèbre, proclama que les ombres de l'Épopée sont une des plus nobles formes de l'art, qu'elles excellent à traduire à la fois les mythes et les légendes, les idées générales et très simples, à nous mettre sous les yeux les figures idéales et largement humaines, les spectacles grandioses, la vie des foules et les plus grands événements de l'histoire?

Oui ! Salis avait, avec beaucoup d'à-propos, renouvelé la Bohème et fait de son cabaret un restaurant et une brasserie, un café et un cénacle, un concert et un théâtre : on y buvait, on y mangeait, on y chantait ; on y jouait la comédie, le drame, la pantomime : on y lâtail de la peinture, de la sculpture, de l'aquarelle: tous les genres étaient bons. Le cabaretier, commerçant supérieur, préparait à ses hôtes de choix la plus

attirante des réceptions : les bocks — les bocks à dix francs — étaient présentés par des académiciens ; le boniment était lancé avec une verve surprenante ; il y avait entre cet extraordinaire compère et ses dociles auditeurs une sympathie charmante et obligatoire.

Au beau temps du Chevalier Salis, en 1888, je débutais à la Censure. J'étais la terreur du pauvre Libert... Le joyeux Amant d'Amanda avait la mauvaise habitude de chanter des couplets interdits : m'apercevait-il blotti dans le fond d'une loge? Vite, il perdait une fois de plus la mémoire, prétextait une indisposition subite et quittait la scène, plongeant dans une profonde stupéfaction les spectateurs alléchés par la chanson obscène. Pauvre Libert! Combien de fois il me répéta mélancoliquement :

— Et Salis ! Vous leur laissez tout dire làhaut, à Montmartre !

Le brave garçon ne se doutait pas que le programme du cabaret Salis ne fut jamais soumis à notre visa ! Pourquoi ? Comment ? C'est un mystère resté impénétrable!...

Nous avons naturellement beaucoup pensé, l'autre soir, au défunt cabaretier. M™" Salis, avec une extrême obligeance, nous envoya caisses, boîtes, accessoires, ombres, mais le grand patron n'était plus là pour conduire le feu ! Par bonheur, les fidèles Fragerolle, Hyspa^ Meusy, Jules Moy, Montoya répondirent à notre appel, réparant ainsi la mauvaise conduite des Ombres. Quant à cette admirable Epopée^ elle avait, comme Libert autrefois, été prise d'un fâcheux malaise... Les scènes comiques semblaient d'une tristesse morne, et les tableaux de la (( Retraite », qui sont d'une réelle beauté, marchaient à l'envers...

La pendule des Funambules — je la verrai éternellement cette pendule ! — marquait alors exactement neuf heures trente-cinq, et le spectacle avait commencé à neuf heures... Les étoiles de la chanson se trouvaient bien là, mais leurs accompagnateurs, comptant — ô ironie ! — sur les bis de V Epopée, n'arrivaient toujours pas!... Que faire ? Que penser ? C'est Maurice Donnay

qui nous sauva. Se souvenant qu'il avait débuté chez Salis, il entra en scène et, sans gestes, sans manières, de sa voix délicieuse, avec un art incomparable, il débita deux poésies d'autrefois — deux chefs-d'œuvre ! Les spectateurs, ravis, firent fête à Donnay : ils avaient oublié les Ombres et V Epopée !... Dans la coulisse, les accompagnateurs arrivaient, et les artistes battaient des mains...

— Je prends une leçon, murmurait une diva de la chanson. Pour dire mieux que nous, il n'y a encore rien de tel qu'un vrai poète !...

Maurice Donnay sortit de scène. Nous étions tous dans la joie, et moi-môme, oubliant nos malheurs, j'embrassai Donnay... C'est tout ce que je sus lui dire...

La partie fut ainsi gagnée. Notre ami Zamacoïs suivit l'exemple et donna au public une nouvelle surprise... Affolés par les Ombres, nous avions appelé au secours une des anciennes gloires du concert, Leoncavallo. L'auteur des Paillasses dormait, on le réveilla ; il sauta dans un fiacre et arriva aux Funambules juste à temps pour se mettre au piano... De la pauvre Epopée il n'était plus trace, et les étoiles de la chanson,

femmes et hommes, reçurent un accueil enthousiaste...

Aujourd'hui le calme est revenu, mais la leçon profitera. Nous avons fait aux Funambules de Gandillot le grand maximum, et de tous côtés on réclame une nouvelle soirée... Mais non! La cabane de la buraliste est cette fois démolie et irrévocablement... Nous ne la reconstruirons pas...

Janvier 1903.

Le hasard, qui fait parfois bien les choses, me conduisit l'autre semaine à Munich, et j'ai pu ainsi assister aux dernières répétitions d'ensemble de Messidor^ l'œuvre d'Emile Zola et Alfred Bruneau. Il y a trois ans, lors de ma visite dans les théâtres populaires d^Allemagne et d'Autriche, je constatai, sans songer à mal, que Munich, la ville du progrès par excellence, ne possédait pas de scène populaire, de « Volkstheater». Mais j'avais, je le confesse, compté sans l'intendant général des théâtres de la ville, M. le baron de Possart, homme fort important, qui n'entend point que les scènes dont il a la surveillance officielle soient traitées avec une telle désinvolture. Rendons donc aujour-

jourd'hui au maître des théâtres de Munich la justice qui lui est due.

M. de Possart a la direction effective des trois grands théâtres de la capitale de la Bavière. C'est un fonctionnaire nommé par la Cour et agréé par l'Empereur : il n'a rien à voir dans les affaires commerciales de ces trois entreprises. On sait qu'en Allemagne les subventions arrivent toujours à temps pour boucher les trous et réparer les désastres s'il en est. Les subventions sont en réalité des fonds secrets. Depuis que le vigilant administrateur de cet admirable théâtre de Wiesbaden, répondant à une indiscrète question que je lui posais, me dit :

— Monsieur, sachez que, chez nous, il y a toujours des subventions, mais sachez surtout qu'il n'en faut jamais demander le chiffre !

Depuis ce jour-là, je compris et me gardai de m'attirer, à Munich, une réponse aussi catégorique. Les trois théâtres de M. de Possart sont, il n'en faut pas douter, richement subventionnés. Cassette royale de Bavière ou cassette impériale de Berlin, peu importe : le résultat est là.

Le premier de ces théâtres se nomme l'Opéra

royal, le second le Residenztheater — théâtre Louis XV, disent les Munichois — le troisième le théâtre du Prince-Régent, situé à quelques kilomètres de la ville. L'inauguration eut, l'an dernier, un retentissement énorme ; M. de Possart passait non sans raison pour avoir créé à Munich un nouveau théâtre-trapèze, sur le modèle de celui de Bayreuth. Munich allait faire au fameux théâtre de la Colline la plus directe et la plus dangereuse des concurrences ! L'avenir nous dira si le théâtre du Prince-Régent est véritablement supérieur au théâtre de Wagner ; telle qu'elle est, la nouvelle salle possède tous les éléments de réussite. L'administration de Bayreuth aura toujours, comme par le passé, dix longs mois pour préparer des spectacles qui ne durent que quelques semaines. Celle de Munich dispose naturellement de forces déjà prêtes, j'entends par là de la troupe régulière de l'Opéra de Munich.

Dirai-je que le théâtre du Prince-Régent de Munich, reste ouvert, durant l'hiver, tous les dimanches en matinée et se transforme alors en grande scène populaire, où, seuls, les chefsd'œuvre classiques de tous les pays et de tous

les temps trouvent leur pJace? Et cela est encore de la très bonne et de la très sage administration. En juillet et en août, des représentations wagnériennes avec des fauteuils à vingt francs; en hiver, des spectacles classiques accessibles aux petites bourses, avec des fauteuils à quarante sous.

— Et des spectacles hebdomadaires, reprend M. Brugmann, le jeune et distingué chef de chant de l'Opéra de Munich, qui nous fait avec tant d'obligeance les honneurs de tous ces théâtres. Hebdomadaires! M. de Possart n'a pas voulu qu'il en fût autrement. Un théâtre populaire ne peut vivre, à Munich, que si les spectacles demeurent espacés. Songez que nous ne comptons ici que cinq cent mille habitants, pas davantage. Et puis, il y a autre chose!... Notre théâtre du Prince-Régent se trouve hors ville. C'est notre théâtre de banlieue, à nous! Les ouvriers de Munich s'y rendront le dimanche et les jours fériés... Mais faut-il exiger qu'ils y aillent le soir, en celte saison, par la pluie ou la neige?... Ne serait-ce pas trop leur demander?

L'argument est, à mon s.ens, irréfutable. Oserai-je faire remarquer que c'est la thèse que

nous avons sans cesse défendue? Parcourir la banlieue, desservir tous nos faubourgs les uns après les autres, aller trouver les petits Parisiens chez eux, leur apporter de belles œuvres bien jouées, leur offrir ces spectacles pour quarante sous, pour dix sous, voilà la forme véritable du grand théâtre populaire, ouvert à la fois à la comédie et à la musique.

Ajouterai-je que M. de Possart se donne parfois la fantaisie de jouer lui-même un beau rôle du répertoire dans ces matinées classiques populaires du théâtre du Prince-Régent? Car M. de Possart n'est pas seulement intendant, et un excellent intendant fort en honneur à la Cour ; il se montre aussi un metteur en scène d'une rare intelligence, un conseiller avisé et un comédien de talent. Visage souriant, soixantedeux ans, tout en n'en portant que cinquante, œil vif, voix grave, et avec cela un état-major actif, des directeurs de musique, des « cappelmeister », des costumiers, des décorateurs, des électriciens, tous bien stylés, exécutant les ordres sans hésitation ni murmure. C'est plus qu'il n'en faut pour être considéré comme le premier directeur des théâtres d'Allemagne et

M. de Possart respire le bonheur : il est nécessaire, il est indispensable; il le croit, il le dit. Ecoutons, d'ailleurs, l'auteur de ce beau Messidor, que les Munichois viennent d'accueillir avec enthousiasme.

— A peine étais-je entré à l'Opéra de Munich, me conte Alfred Bruneau, que j'eus l'occasion de me trouver dans une maison vraiment consacrée à la musique, une maison oii la musique règne en reine aimée, admirée et respectée. Me souhaitant la bienvenue, l'intendant M. de Possart, et le direteur général, M. Zumpe, me déclarent que le théâtre m'appartient jusqu'à la première représentation. Faites - en absolument ce que vous voulez, reprennent- ils, vous êtes chez vous! En effet, le personnel se met à ma complète disposition avec une simplicité, un entrain et une cordialité qui me touchent profondément. L'œuvre avait été préparée de la façon la plus remarquable par M. Hugo Rohr, un « cappelmeister » hors ligne, qui savait déjà la partition par cœur et qui m'a donné d'incom-

parables joies. Sous sa direction, l'orchestre — vous n'avez pas manqué de vous en rendre compte — n'est qu'un seul et unique instrument, tantôt de douceur délicieuse, tantôt de rudesse formidable. C'est un ensemble aux mille jeux, souple, précis, obéissant et magnifique. M. Rohr avait deviné tous mes mouvements, toutes mes intentions. Cependant, à chaque instant, debout au pupitre devant ses artistes, il se tournait vers moi, m'interrogeant du regard, me priant de ne point lui ménager les observations, ne craignant point de diminuer son autorité de chef. Le compositeur, vous l'avez vu, est le maître souverain dont les désirs sont immédiatement contentés. A la fin d'une longue et fatigante répétition, par exemple, j'éprouvais la sensation qu'une séance d'étude supplémentaire serait utile pour le tableau de la « Cathédrale d'Or ». On s'en aperçut, et aussitôt, le corps de ballet fut convoqué, le soir même. Pas une danseuse ne manqua à l'appel. Toutes acceptèrent en souriant ce surcroît de besogne inattendu et recommencèrent à travailler gaiement de huit heures à onze heures. Les choristes, concourant à la vive et pittoresque mise en scène que vous avez vue.

les artistes interprètes que vous avez entendus, ne me témoignèrent pas un moindre dévouement. Certes, il y a dans ce dévouement de la sympathie pour moi, sympathie que je suis très heureux d'avoir gagnée, mais j'ai cru y découvrir aussi et surtout une sorte de satisfaction passionnée à servir la musique. Et c'est ce qui m'a frappé et ravi... Et cela double ma fierté de raccueil qui m'est réservé ici... J'en rends grâce à mon cher el glorieux ami disparu, à Zola, car c'est à son admirable génie que je dois de pouvoir aujourd'hui chanter, dans le pays des dieux de l'Harmonie et de la Mélodie, un peu de notre bonne terre de France!...

J'assistai, en effet, aux deux dernières répétitions, et je pus me rendre un compte très exact de l'intelligence ou, pour mieux dire, du génie musical de tous ces artistes d'orchestre, au milieu desquels s'était glissé — Alfred Bruneau oublia de nous l'indiquer — le neveu du roi de Bavière, (( Son Altesse », qui vient, chaque matin, suivre les cours d'orchestre de l'Opéra de Munich...

Je dis chaque matin, car, contrairement à ce qu'on croit, il n'y a pas, dans les ttiéàtres d'Allemagne, deux répétitions : une le matin et une le soir; il n'y en a qu'une seule. Elle commence à dix heures du matin et finit à deux heures de l'après-midi, et cela pour la raison que, de deux heures à six heures, le théâtre doit rester vide par mesure de salubrité publique édictée par la police. Tous ces travaux préparatoires se font sans bruit et sans joie : tels les exercices de chambre exécutés dans les casernes par les soldats sous l'œil vigilant des officiers et des sous-officiers. Casernes de théâtre ! Je vous l'ai dit : écoles du soir, Abendschule !

Toutefois, je ne puis que regretter que M. de Possart, qui passe pour un homme de théâtre si averti, offre aux Munichois, comme spécimens de la musique française, le Postillon de Lonjunieau et la ^Luette de Porlici. Les Munichois ignorent les noms de Saint-Saëns, de Reyer, de Massenet, et le chef de chant du théâtre, déjà nommé, pour s'excuser de ces incompréhensibles oublis, me répond :

— Mais nous avions monté Gwendoline, nous avions monté Louise^ et Messidor est notre troi-

sième ouvrage! Avant, nous avions donné Faust et même Carmen.

Voilà où en est notre musique à Munich... Le Postillon de Lonjumeau^ qu'on ne joue plus que rarement dans nos théâtres de France et que Léon Carvalho offrait jadis en fin ou en commencement de spectacle avec le Pré aux Clercs ou la Dame Blanche, a les honneurs de toute une soirée... On 'le joue seul, comme Tannhaiiser. L'auteur de Giralda et du Chalet représente la musique française... Art sensible, je n'en disconviens pas, art complaisant, art câlin, qui, au lieu de s'imposer violemment à notre pensée, nous enveloppe, nous caresse, nous entraîne et nous repose des soucis et des angoises de la réalité! Mais l'art câlin se bornet-il vraiment à la Muette et au Postillon? Y a-t-il, chez les grands directeurs des grands théâtres allemands, une telle ignorance de la musique française? Lorsque je visitai les Volkstheater d'Allemagne, je m'aperçus que nous avions plus fait, en deux années, pour le développement du théâtre populaire, que tous les Allemands, les Autrichiens et les Belges qui depuis des siècles méditent des projets grands

comme le monde. Est-ce qu'il en serait de même pour la musique moderne? Le grand Opéra de M. de Possart, c'est-à-dire la première scène musicale d'Allemagne, n'a encore représenté ni Samson, ni Sigurd^ ni Manon!

Février 1903.

Un comédien excellent, poète délicat à ses heures, M. Jules ïruffier, vient d'être chargé de fonder une école de déclamation à Athènes, et voici que, sans y prendre garde, le distingué sociétaire remet à Tordre du jour l'intéressante question de la propagation de notre théâtre à l'étranger. Weiss eût dit, en son langage imagé : c< M. Truffier va porter à Athènes un rayon de France! »

Je me souviens, à' ce propos, qu'un soir, un soir de grande première, il y a une vingtaine d'années, une belle discussion s'engagea, pendant l'entracte, entre les deux rois de la critique d'alors, Sarcey et Weiss. Il ne s'agissait pas de savoir si la scène à faire de l'ouvrage nouveau

semblait conçue et exécutée selon les lois régulières du théâtre; sur ce point, les deux illustres normaliens étaient d'irréductibles adversaires : celui-ci voulait que le théâtre fût un genre particulier, soumis à d'inviolables règles ; celui-là, au contraire, s'amusait à prouver, et l'on sait avec quelle ingéniosité, que le prologue d'At7ipJdtnjon demeure la genèse à" Orphée aux Enfers que Thérésa était une seconde Rachel et que Ma Camarade^ de Meilhac et Gille, décèle une psychologie racinienne.

Ce soir-là Weiss prétendait que les tournées de théâtre rehaussaient la gloire de notre art dramatique. Vous pensez bien que Sarcey, tranquillement installé dans son fauteuil et attendant la sonnette du dernier entr'acte, se mit dans une colère folle. Eh quoi! il avait fait contre les tournées une ardente campagne, et c'était un de ses plus honorés confrères qui le désavouait de la sorte! Weiss repartait de plus belle, lançait les grands mots, proclamait que les ordonnances royales et les décrets impériaux ne ■ comptent pas et que l'essentiel c'est de répandre à l'étranger, toujours et partout, par tous les moyens possibles, notre littérature dramatique.

— Et VOUS n'avez pas le droit de vous révolter, continuait-il, vous, Sarcey, le premier! Qui donc accompagna la Comédie à Londres dans ses deux expéditions? Vous, Sarcey! Qui donc nota avec amour les émotions des sociétaires, enregistra leurs triomphes? Vous, Sarcey! N'étaient-ce donc point là les véritables tournées dramatiques dans toute leur splendeur?

— Erreur! Vous ne comprenez pas qu'il y a tournée et tournée, vous, Weiss, qui fûtes le directeur du plus important des ministères de France, vous, ex-conseiller d'État! Je vous dis, moi, que la Comédie-Française qui ferme ses portes et se transporte, armes et bagages...

— Armes, les sociétaires ! bagages, les pen-

sionnaires

— Si vous voulez!., ne peut être assimilée à une tournée composée de comédiens recrutés au hasard. Vraiment, vous n'avez pas l'air de vous douter que ces promenades ont ruiné nos théâtres de province qui, autrefois, étaient des écoles pour nos jeunes lauréats du Conservatoire. Aujourd'hui, que se passe-t-il, avec vos express, vos rapides, vos wagons-lits?

— Je vous ferai remarquer que je n'ai jamais

été directeur d'exploitation d'une compagnie de chemin de fer...

— Possible. Que se passe-t-il?Nos provinciaux viennent à Paris...

— Vous ne pouvez pourtant pas les en empêcher!

— Cela ne serait rien encore! Mais les provinciaux qui — quand nous étions, vous et moi, professeurs dans un bon lycée de province — s'abonnaient au théâtre, savez-vous ce qu'ils font aujourd'hui? Ils se réservent, ils attendent la tournée annoncée à grand fracas; le fauteuil d'orchestre qui, sous forme d'abonnement, coûtait jadis 3 ou 4 francs, est maintenant fixé à

10 ou 12 francs pour la soirée de la tournée. Eh! parbleu! il faut bien payer le cachet de l'étoile, car il n'est pas de tournée sans étoile, sans vedette... L'entrepreneur fait le maximum, c'està-dire une recette de 7 ou 8.000 francs et, du coup, il rafle les économies de nos provinciaux.

11 leur a donné la pièce nouvelle, mais il les prive de théâtre pendant des jours, des semaines, des mois... Et, à la fin de la saison. Je directeur présente ses comptes à la municipalité, sollicile une augmentation de subvention qui lui est im-

pitoyablement refusée, et le théâtre est contraint de fermer ses portes, et la ville se trouve, pendant toute une année, privée de son plaisir favori... Vous appelez cela répandre notre littérature dramatique au dehors, vous !

— Je ne demande pas mieux, reprenait doucement Weiss, que de compatir aux malheurs de nos impresarii, mais leur « doit et avoir » ne m'inquiète pas, je vous le confesse.. . Vous avez votre opinion? Vous me permettrez de garder la mienne. Vous écrivez : « Cette pièce n'aura sans doute pas une longue carrière », autrement dit : « elle ne fera pas d'argent. » Vous le dirai-je? Les carrières courtes ou longues des pièces mauvaises ou bonnes m'importent peu, et ces assemblées d'hommes, de femmes et d'enfants, que vous appelez le public, n'exercent qu'une action fort médiocre sur mon âme naïve.

— Ah ! je sais soupirait Sarcey, nous ne nous entendrons jamais !

Le dimanche suivant, dans leurs feuilletons respectifs, les deux critiques reprenaient la scène de l'entr'acte, Sarcey pestant contre la vedette, la liberté des théâtres et l'extension des tournées, et Weiss, nous déconcertant par une

exquise placidité, méprisant les théories toutes faites et alignant le plus spirituellement du monde, sans prendre la peine de les ajuster, des opinions souvent quelque peu contradictoires...

Weiss et Sarcey, il faut bien le dire, avaient tous les deux raison. Que les tournées et les étoiles aient porté un coup décisif à l'exploitation des scènes de province, nul n'en disconvient aujourd'hui, et l'argument de Sarcey reste, de tous points, irréfutable. Il n'en est pas moins très exact que, suivant la théorie de Weiss, un comédien qui donne des représentations à l'étranger contribue, personnellement et directement, à la propagation de notre théâtre.

J'en fis moi-même la constatation, lorsque je visitai les théâtres de l'étranger. Les représentations françaises qui, depuis la guerre de 70, étaient devenues en quelque sorte exceptiontionnelles, redeviennent aujourd'hui normales, et cela est sans doute un grand bien. A La Haye, par exemple, le portier du théâtre (c'est le

fonctionnaire que je me fais un devoir de consulter toujours le premier lorsque je débarque dans une ville) m'indiqua, dans un patois effroyablement hollandais, que les représentations du cru alternaient aujourd'hui avec les représentations françaises.

— Et ça marche très bien, voyez- vous. Monsieur, ajouta-t-il.

Puis, d'un air malicieux, il reprit :

— Lisez ce programme. Monsieur : il en dit plus long que tous vos guides, allez! Voyez! l'heure du commencement du spectacle, et celle de la fin, c'est-à-dire l'heure de nos repas... Comme ça, vous savez tout!

C'est encore un portier, un portier belge celui-là, qui m'apprit qu'à Gand la lutte s'était engagée entre les spectacles allemands et les spectacles français. Ce portier ne savait pas si bien dire... Renseignements pris, la ville de Gand, intelligente et laborieuse entre toutes, échappe à notre langue : l'allemand et le flamand ont envahi peu à peu la rue et le théâtre; c'est donc tant mieux si des troupes françaises, ainsi que nous l'annoncent des notes officieuses, portent à Gand les chefs-d'œuvre de notre littéra -

ture en y multipliant les représentations et les conférences.

En déléguant M. Jules Truffier à Athènes l'administrateur général de la Comédie-Française a, avec beaucoup d'à-propos, mis en pratique la doctrine de Weiss, si tant est que le célèbre critique ait jamais eu une doctrine! M. Truffier fondera-t-il à Athènes une école de déclamation? Organisera-t-il des cours? Fera-t-il des conférences? Il est homme à mener de face cette triple besogne, et je suis assuré qu'il s'en tirera à son honneur et à celui du grand théâtre qu'il représente. Oui, grand théâtre, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse... Il faut avoir parcouru les théâtres de l'étranger pour savoir ce que représente la Comédie-Française aux yeux de nos voisins. Est-il d'ailleurs besoin d'aller si loin pour se rendre compte de cet état très particulier? 11 suffit, un soir de représentation classique populaire, de gagner un théâtre de faubourg. Quels applaudissements! Quels bravos! Quels rappels! Et quelle joie, pour tous les interprètes, de se

2b0 SOUVENIRS DE THEATRE

trouver face à face avec nos petits Parisiens et de leur présenter les clairs génies de Molière, de Racine et de Corneille!

Bon et heureux voyage, donc, moucher sociétaire! Je n'oublie pas que c'est vous qui, le premier, il y a un an, avez fait connaître et aimer nos grands poètes dans nos faubourgs de Paris. Vous allez reprendre à Athènes cette saine et utile besogne et c'est là encore une forme du vrai théâtre populaire!...

Mars 1903.

C'est encore l'Oncle — toujours l'Oncle! — qui, ne songeant pas à la mort et plein de confiance dans l'avenir, nous disait gaiement, à l'un de nos déjeuners d'avril 1899 :

— Attention, mes amis! Encore deux gros qui viennent de s'éteindre !

Le troisième fut l'Oncle lui-même, et ce déjeuner a été le dernier de tous...

La mauvaise série des gros de théâtre recommence aujourd'hui. Après Courtes, Riga, et, sans doute, le vieil artiste et le consciencieux régisseur valaient mieux qu'un communiqué officiel. Tous deux firent du bien autour d'eux : Riga en fondant de nombreuses sociétés de secours mutuels ; Courtes en aidant, sans rien en

dire et de la plus délicate manière, des camarades malheureux.

Je ne vis Courtes qu'une seule fois, et je garde de cette entrevue un souvenir charmant. Le brave comédien désirait obtenir les palmes académiques. Comme il n'avait jamais fait de démarches que pour les autres, il se montrait fort embarrassé quand ses affaires personnelles étaient en jeu. Il délégua donc auprès de moi un de ses camarades ; il savait que lorsqu'il appartenait au Vaudeville, j'avais, avec mon regretté ami Raymond Deslandes et quelques confrères, réclamé son entrée à la Comédie-Française. Le. pauvre Barré, qui souffrait d'une maladie d'yeux, était alors forcé de prendre sa retraite, et Courtes semblait, avec Daubray, le seul comédien capable de nous rendre le domestique du Mariage de Victorine, le Verdelet du Gendre de M. Poirier^ ou même Chrysale des Femmes savantes. Mais on nous objectait, non sans une apparence de raison, que si Daubray fit jadis, au théâtre de La Tour d'Auvergne, de solides études classiques — il avait été un Orgon exquis ' — Courtes, lui, ne possédait pas la tradition nécessaire pour prendre l'emploi des grimes, des

financiers et des manteaux du grand répertoire. Puis»^ le malheur voulut qu'au moment même où ces pourparlers s'engageaient avec la Comédie, le pauvre Courtes perdît, dans de mauvaise» spéculations, les petites économies qu'il avait péniblement amassées.

Il avait été mis au courant des démarches qu'on faisait pour lui et, avec une naïveté charmante, il dit à Deslandes :

— Ne continuez pas, je vous en prie! J'ai trop de soucis, voyez- vous... La Comédie-Française était le rêve de ma vie, c'est vrai... Pour y entrer, et aussi pour y rester, il m'eût fallu travailler, et beaucoup travailler... Je puis, au besoin, refaire ce que j'ai fait, c'est-à-dire jouer de bons prêtres... Je continuerai, à minuit moins vingt, à châlier les coupables et à récompenser les innocents... Tout cela me connaît... Mais entreprendre une nouvelle besogne, non! Je ne m'en sens plus la force : je suis trop découragé !

Quand, il y a quatre ans. Courtes me rendit visite pour me remercier du ruban violet, il balbutia, me serrant bien fort les mains :

— Raymond Deslandes!

Mais le brave homme voulait cacher son émotion, et bien vite, il reprit :

— Oh! vos six étages! J'étouffe... Pensez que, pour rien au monde, nous ne nous servirions d'un ascenseur, nous, ]es vieux! C'est comme ça! Ni ascenseur, ni téléphone, ni automobile! La vieille école!... Ne vous moquez pas !

Et, tout en pestant contre le progrès, il dépliait un paquet.

— Tenez! Regardez et acceptez! Ce sont les vues de nos vieux théâtres du boulevard du Temple. J'ai débuté là... Vous accrocherez ces histoires-là dans votre antichambre et, quand je ne serai plus là pour jouer mes rôles, vous penserez de temps à autre au vieux Courtes et vous direz que ce ne fut pas im trop mauvais homme !...

Tout cela était conté avec une exquise bonhomie. L'homme semblait heureux de vivre : la voix était enrouée, fatiguée et déjà malade; quant à la mimique, elle était cordiale, mais non excessive : je retrouvai, dans ses moindres gestes, le personnage sympathique, tendre et bon des plus célèbres drames de d'Ennery. Je

savais gré à l'acteur de rester à la ville ce qu'il était à la scène... C'est très rare cela !

Il fut convenu avec Courtes qu'après les cinq années réglementaires, j'interviendrais pour lui faire obtenir les palmes d'officier d'instruction publique à la condition que, sans messager celte fois, il me rendrait une nouvelle visite. Je reçus le 1*"^ janvier dernier, la carte traditionnelle des souhaits de bonne année, mais la seconde visite ne devait être que pour l'année prochaine.

Ruban violet ou rosette, qu'importe! C'est un comédien, et un bon comédien de l'ancien temps qui disparaît. Courtes aurait pu, avec un peu plus de chance, devenir un artiste supérieur, un" grand sociétaire de la Comédie-Française; la destinée ne l'a pas voulu. Mais c'est déjà quelque chose de laisser im nom intact et d'avoir mené une vie — une vie de soixante-dix années ! — qui peut être donnée en exemple aux jeunes comédiens.

Riga, lui, s'essaya d'abord dans la féerie et

l'opérette : il jouait et chantait invariablement le troisième mousquetaire — quand il n'était pas le quatrième! — des jolies pièces de Varney. Le comédien savait son métier et le chanteur n'était pas maladroit. Avec cela, un physique excellent une face épanouie et gaie... Et, cependant , les années passaient et les rôles ne venaient pas... Fatigué d'attendre, Riga s'adonna à la régie. Intelligent et laborieux, il fit un stage dans différents théâtres ; mais c'est surtout auprès de Fernand Samuel qu'il sut se rendre utile, indispensable. 11 était le Coleuille des Variétés.

Comme le régisseur de l'Opéra dont je contai l'histoire, Riga était un fonctionnaire modèle. Il arrivait le premier au théâtre et en sortait le dernier; il exécutait, sans se donner le droit de les juger, les ordres de son chef, prenait des notes, et sténographiait les pensées directoriales. Le soir, quand le service de la scène était assuré il allait s'installer dans un affreux petit bureau d'une rare incommodité ; il y rédigeait son rapport de la journée.

Je lai vu personnellement à l'œuvre quand, il y a trois ans, pendant l'Exposition, il mit en

scène les délicieux Refrains (COffenbach, de Gandillot et Varney, qui obtinrent tant de succès dans les fêtes ministérielles. La tâche n'était pas commode, car les interprètes se recrutaient dans tous les théâtres, et c'était le plus populaire des artistes de la Comédie, notre joyeux ami Cadet, qui jouait le compère. Mais Riga était là, veillant à tout, dissipant les malentendus, montant, en quelques jours, une véritable pièce nouvelle et accomplissant un réel tour de force. Il fallait le voir, au Ministère de l'Intérieur, sur cette scène exiguë, spécialement construite pour ces fêtes! Il avait, d'un côté, reçu, de la Préfecture de police, les ordres les plus rigoureux; de l'autre, il était bien forcé de laisser pénétrer, dans les coulisses ministérielles, les souverains pour lesquels étaient préparés ces gala«. Il faut rendre à Riga cotte justice qu'il sut, avec un tact rare, contenter les uns et les autres sans jamais enfreindre la consigne.

Quelques mois après, je retrouvai un second Riga qui n'était pas moins pittoresque que le premier.

Alfred Capus, fétichard comme pas un, avait lu pour la première fois, sa délicieuse comédie,

la Veine, chez moi. Il exigea que la lecture des iJeyx écoles se fit dans la même maison, dans la même chambre, à la même place. Ce qui fut dit fut fait et le succès, comme on pense, tourna au triomphe. Avec un art infini, l'auteur indiquait chaque Irait, chaque mot. Ce fut un enchantement général. Tandis que directeur et artistes remerciaient l'auteur et s'extasiaient sur la forme exquise de cette jolie comédie, Riga, lui, son crayon à la main, minutait exactement chaque acte, chaque scène. Quant à son opinion sur la pièce, elle était bien simple :

— Tous des rôles à effet, tous de bons rôles ! Donc la pièce est bonne et fera beaucoup d'argent. Cest couru !

Car Riga, bien que relégué au second plan, n'en gardait pas moins ses idées sur la vedette, la cherté du prix des places, les répétitions générales. Il était ce qu'on appelle, en argot de coulisse, un homme de théâtre...

L'autre soir, quand j'allai féliciter les étincelants interprètes du Beau Jeune homme, je trouvai close la petite porte de la chambre minuscule.. . Je revécus les Refi^ains (TOffenbach. l'inoubliable lecture des Deux écoles, et je me souvins

d'un petit drame dont nous fûmes, Jeanne Granier, Riga et moi, les trois seuls interprètes.

C'était, il y a quelques années, à l'une des dernières répétitions d'ensemble du Vieux Marcheur. Le dernier acte venait de finir. Il était deux heures du matin, et les employés, fatigués et pressés, avaient éteint la rampe et les lustres. Nous restions plongés dans l'obscurité. Le trou du souffleur était resté ouvert, béant. Bêtement je m'y précipitai : je poussai un cri formidable; Jeanne Granier d'une main, Riga de l'autre me sortirent du malheureux trou. Une seconde de plus et c'en était fait de moi !...

Comment donc ne pas remercier aujourd'hui le brave régisseur disparu? Il m'a tout simplement sauvé la vie...

CLAQUE ET GLAQUEURS

Mars 1903.

Qu'aurait dit Emile Havez, le plus aimable des chefs de claque, s'il avait pu supposer que les Tribunaux de France trancheraient un jour cette question : c Un chef de claque doit-il être considéré comme un employé de théâtre et a-t-il droit à une retraite? >> Tel est, on le sait, le cas que l'ex-organisaleur des victoires de nos sociétaires, autrement dit le préposé au service des applaudissements de la Comédie-Française, soumet à la justice de notre pays. Il veut qu'on apprécie ses états de services; il exige une retraite, sinon pour lui, du moins pour ses mains laborieuses.

— Nous sommes des critiques, me disait un jour Havez.

CLAQUE ET CLAQUEURS 26i

— Comment? Des critiques?

— Certainement! Nous ne pouvons rendre bonnes des pièces qui sont mauvaises, mais nous forçons les succès et nous masquons les échecs. Croyez-moi!... Auteurs, directeurs et artistes ne peuvent trouver de meilleurs avocats que nous. Le jour où vous nous supprimerez, c'en sera fait du théâtre. Détruire la claque? Jamais!

Emile Havez lançait ces opinions avec tant de conviction qu'il était impossible de lui résister. C'était charmant. Vous entendez bien qu'il tranchait ainsi, d'un seul coup, deux affaires qu'il tenait pour les plus graves du monde : celle du trafic des billets et aussi celle de la claque, car vous savez que le chef de claque surveille les applaudissements à l'intérieur des théâtres et la vente — et quelle vente ! — des coupons au dehors.

Eh oui ! marchands de billets et claqueurs, c'est tout un... Ces bonnes gens qui vous accostent le jour à la porte des théâtres, regardez-les bien : vous les retrouverez tous le soirs, réunis aux galeries supérieures, ayant deux missions distinctes : d'un côté, applaudir les entrées, les

sorties et les effets des artistes; de l'autre, irriter les nerfs des spectateurs. Leur mot d'ordre? Vous le connaissez!... Si la pièce va bien : '< Numéroté pour ce soir, 20 francs! ». Si elle marche mal : « Moins cher qu'au bureau 1 » N'est-ce pas, précisément, un de nos plus sympathiques directeurs qui, ayant la manie de s'installer chaque soir au contrôle de son théâtre, fut surnommé par les marchands de billets eux-mêmes : « Moins cher qu'au bureau »?

Je n'ai pas connu l'illustre Fournier qui laissa un nom dans l'histoire de la Claque française, mais j'ai été en relations avec son successeur, Emile Havez, qui resta un des plus dévoués amis d'Eugène Bertrand et de Victor Koning, et avait des intérêts considérables dans les principaux théâtres de Paris. Quand je pense qu'on parle aujourd'hui de trust théâtral et d'accaparement! Mais je le demande aux auteurs, aux directeurs et aux artistes, est-il donc si éloigné le temps oij certains comédiens ne pouvaient appartenir qu'à certains théâtres? La combinaison était d'une in£;éniosité rare :

— Yous me quittez, disait tranquillement le directeur à son pensionnaire; où irez-vous?Vous

savez que vous ne serez nulle part aussi bien qu'ici!

Et le comédien, naïf, allait rendre visite à l'imprésario voisin. Il ne se doutait pas qu'un traité en bonne et due forme avait été signé entre plusieurs directeurs qui, tout bonnement, se syndiquaient. Je sais des artistes, et des artistes excellents, qui se virent contraints, devant un tel état de choses, de s'expatrier pendant plusieurs années. N'était-ce pas là le trust secret?

Havez, il faut lui rendre cette justice, se plaignait d'être l'instrument de tels marchandages. Un jour qu'il avait été appelé devant la Commission des auteurs pour fournir des explications sur une méchante affaire de lever de rideau, je le vis arriver pâle, la mine défaite.

— Vous savez qu'on me condamne à une amende de douze mille francs ! soupira-t-il. Mais, an moins, j'aurai la satisfaction de n'avoir trahi personne!

Une fois encore, Havez payait des pots qu'il n'avait pas cassés... Mais il était heureux et fier

de jouer un rôle, et il continuait... 11 aurait pu, ayant placé toute sa fortune dans les exploitations théâtrales, prendre un théâtre et caresser la douce joie de se faire appeler « monsieur le direcleur », lui qui commença là-haut, au quatrième étage des Variétés, sous les ordres de son père... Mais non! Il aimait mieux garder, ici et là, son influence, tirer d'embarras un directeur, faire des démarches pour un auteur, protéger une débutante...

Ce fut, en vérité, un type bieia amusant qu'Emile Uavez, et je crois qu'avec lui la race des grands chefs de claque s'est à jamais éteinte. Ses amis — ils furent nombreux, car il aimait à rendre service — disaient :

— Ilavez, un chef de claque? Un marchand de billets? Allons donc! Un banquier de théâtre!

Banquier de théâtre! Pour un peu, Havez l'aurait inscrit sur sa carte de visite... Au mot banquier de théâtre, je bondissais autrefois et, pris d'une belle ardeur, je consacrais de violenl,s et hélas! inutiles feuilletons au commerce des des billets, à la claque, au jeune et intelligent directeur du Gymnase Victor Koning et au banquier lui-même que je ne connaissais pas

alors... J'étais censeur et critique... Havez me rendit visite... Il s'agissait d'une pièce de caféconcert interdite : l'auteur mourait de faim, et Havez se chargeait de ses intérèls; il présenla la défense du malheureux en termes ?i hahiles que l'interdiction fut levée. Bien entendu, il ne souffla mot des articles contre les clnqueurs... Mais le soir même de la première représentation de la pièce autoi-isée, je reçus du banijuier de théâtre une invitation à dîner. Je me trouvais, je l'avoue, fort embarrassé, d'autant plus embarrassé que le billet se terminait ainsi : « Prouvezmoi que vous ne me tenez pas rancune de tout le mal que vous pensez de moi ! Soyez gentil et ne vous souvenez que du service que vous avez rendu à mon auteur ! Vous serez en pays de connaissance : Raoul Toché, Céline Montaland et quelques autres amis Une surtout! »

L' « Une surtout» me décida. J'acceptai l'invitation. La cuisine fut exquise, la réunion fort gaie. La pauvre Céline Montaland chanta ses plus jolis refrains, que Toché, musicirn charmant, accompagna au piano. Quant à 1' « Une surtout », elle fit si bien que, durant une

année, je devins, avec elle, un des habitués de cette hospitalière maison.

Havez possédait alors, en Seine-et-Oise, à Yillennes, propriétés, chevaux et voitures. Celait lui qui y faisait nommer les employés des postes, les buralistes de tabac (d y dirigeait la pêche à la ligne... Il était le gros monsieur de l'endroit, organisait des fêtes de charité, des concerts dans les églises des environs, et amenait à Yillennes toute une petite colonie. Pour le récompenser de ses services, les Villennois le firent maire : il était devenu fonctionnaire dans l'âme et négligeait son service habituel. Koning était mort, Bertrand quittait les Variétés pour l'Opéra; Havez restait donc seul, se débattant au milieu d'nuteurs nouveaux qui avaient leurs idées et leurs exigences.

Hélas! je devais causer un nouveau chagrin au nouveau maire de Yillennes. Gomme lui, j'étais fonctionnaire et le fonctionnariat, chacun le sait, comporte ses devoirs. 11 avait donc été décidé que, pour mettre un frein à la fureur ex-

liaord inaire de certains trafiquants, la claque de nos grands the'âlres serait confiée à un employé appointé qui ne pourrait, sous aucun prétexte, exercer les fonctions de marchand de billets. C'était un coup droit porté à l'Association des Claqueurs...

Le lendemain de la publication de l'ukase, je fus inondé de lettres anonymes me menaçant de mort : je reçus même la visite du sous-chef révoqué de la claque d'un des théâtres en question — du sous-chef, vous entendez! — accompagné de ses commis principaux, rédacteurs, expéditionnaires, auxiliaires. Ces fonctionnaires, qui constituaient le Ministère de la claque, me déclarèrent que je mettais des familles entières sur le pavé de Paris. Après le soiis-chcf et ses employés, ce fut le chef lui-même de l'Association, le Ministre de la claque, Emile Havez, qui vint me trouver :

— Vous brisez ma carrière, mon pauvre ami, soupira-t-il.

Dois-je dire que les familles mises sur le pavé se portent à merveille, que le sous-chef prit sa retraite — une retraite dorée! — et que le nouveau système donne les meilleurs résul-

tats? Ce n'en fut pas moins une vraie révolution dans ce petit monde...

Aujourd'lîui, le calme renaît et ces messieurs ont tous trouvé de solides emplois... Quant à la Claque, malgré les prédictions d'Uavez, elle est bien malade : ici, elle fut supprimée; là, elle est faite gratuitement, et je sais des petits employés, d'honnêtes ouvriers, de braves coiffeurs qui sont maintenant, à l'Opéra, abonnés de la claque, et abonnés des trois jours, s'il vous plaît!...

Le droit du chef de claque de la Comédie à une pension de retraite! La claque gratuite! Qu'aurait dit de ce nouveau bouleversement Emile Havez?,.. N'en doutons pas! Il se serait consolé de cet échec en se retirant définitivement chez les Villennois; il eût été nommé maire à perpétuité et fait chevalier de la Légion d'honneur!... Et nous aurions tous applaudi à cette récompense — et moi, sans nul doute, tout le premier!...

Avril 190 S.

La judicieuse annexion d'un des chefs-d'œuvre de Dumas, la Princesse Georges, au réperloiie de la Renaissance, avec M"^ Brandès dans le rôle principal, m'amène à rappeler les intéressants débuis de lartisle. Donc, un soir de réveillon, dans un modeste appartement, rue de Paradis, nous fêlâmes l'entrée au Conservatoire de la jeune élève de M. Gustave Worms.

Le repas fut d'une gaîté extraordinaire : celait à qui lancerait le plus d'abracadabrantes folies et c'est tout juste si, au dessert, nous n'installâmes pas un loto avec le 22 — les deux cocottes — ou le 11 — les jambes à ma tante. Réunion épique que Paul de Koch n'eût pas désavouée ! Quelques douzaines d'huîtres commandées chez

le troquet du coin, de bonnes côtelettes de porc, constellées de vertes rondelles de cornichons, que les fournisseurs livrent tout accommodées, les boudins de la nuit de ^N'oël, et le tout arrosé de quelques médiocres bouteilles de jeune chablis, que faut-il de plus pour s'amuser? Et nous nous amusions, en effet, d'une joie facile, un peu grosse, mais franche et honnête, inspirée par le mauvais vin, excusée par la traditionnelle charcuterie, surveillée enfin par la maman de la débutante qui contemplait, triomphante, le premier succès de sa fille.

Les assistants? Notre pauvre ami Henry Régnier qui, impassible, présidait à ces agapes et représentait l'administration française; Georges Boyer, qui, débutant dans la carrière, faisait d'aimables vers et occupait ses loisirs à inaugurer avec douceur les « Mille regrets » du secrétariat général d'un théâtre; Georges Baillet alors jeune pensionnaire de la Comédie, qui déclarait que la jolie Marthe deviendrait la première de nos comédiennes; Adrien Vély qui, comme moi, sortait du collège, oîije lui infligeai — superbe joueur de barres que j'étais — de formidables raclées; la gracieuse Berthe de

Choudens, escortée de son papa et de sa maman : elle aussi, entrait au Conservatoire et devait, quelques mois plus tard, devenir Bertlie Cerny; enfin notre ami Philippe Crozier, aujourd'hui ministre à Copenhague, qui, au sorlir de Polytechnique, hésitait entre la diplomatie et le théâtre, suivait assidûment les cours de MM. Got, Delaunay, Worms et Maubant, et honorait de son amitié les trois étoiles naissantes du Conservatoire : Marie-Louise Marsy, Marthe Brandès et Rosa Bruck — oh! le beau concours de juillet 1883!

A tous ces aimables compagnons de Réveillon s'adjoignait un protecteur important, illustre, qui n'assistait pas a notre fête, l'auteur de la Princesse Georges lui-même, Alexandre Dumas.

La jeune élève de Worms avait-elle, au moment d'entrer au Conservatoire, rendu visite à l'éniinent dramaturge, comme le veut l'usage et le défend le règlement de l'école?. Je ne sais ! Mais la vérité, c'est qu'entre ces deux cents petites filles, débitant ou plutôt balbutiant leurs scènes

de concours, une seule, JVF^ Marthe Brandès, intéressa Dumas, lui rappelant par le geste, l'attitude, la mimique, le sentiment qu'elle apportait dans la compréhension du personnage, une grande comédienne trop tôt disparue : Aimée Désolée, Il suffit de relire l'éloquent, le douloureux, l'admirable discours — prononcé par Dumas sur la tombe d'Aimée Desclée, pour deviner ce qu'il pensait de la comédienne et de la femme. Elle était son artiste... Il adorait cette exquise Froufrou éclose dans un éclat de rire, évaporée dans une larme :il connaissait loutes les faces de ce talent multiple, tous les contrastes de celte organisation nerveuse, toutes les délicatesses, toutes les poésies, toutes les violences, toutes les ressources de cette imagination tourmentée... Un jour (c'était précisément lors de la première représentation de reprise de la Princesse Georges à la Comédie-Française) qu'une jeune pensionnaire demandait à Dumas, qui écoutait la pièce dans le guignol, de caractériser la nature d'Aimée Desclée.

— Ça ne s'explique pas, voyez-vous ces choseslà! Ça est ou ça n'est pas... Ainsi le veut le théâtre et là se manifeste la supériorité incontes-

table du théâtre moderne sur le classique. M"" Mars, par exemple, dont on vous parle et dont on vous parlera bien longtemps encore, appela à son aide — relisez Jules Janin ! — deux amis excellents.

— Deux amis ? fit la pensionnaire effarouchée.

— Ne riez pas ! C'étaient Molière et Marivaux : l'un austère, sérieux, solennel, l'autre bienveillant, aimable, gracieux... Et Ton vous contera que le jour où M"^ Mars a dit adieu à la scène, elle emporta Marivaux qu'elle avait, délicieuse Araminte des Fausses Confidences, ravissante Sylvia des Jeux de l'Amour^ ou parfaite marquise du Legs^ ressuscité d'un sourire. Erreur que tout cela. Mademoiselle ! Après M"'= Mars nous avons applaudi M"" Arnould Plessy, Madeleine Brohan, des grandes coquettes, elles aussi ! Et, après elles, nous eûmes M"^^ Sophie Croizette et Gabrielle Tholer, et la liste ne s'arrêtera pas là ! Des interprètes du répertoire, il y en aura toujours, vous entendez bien, tant que nous posséderons une école de déclamation, une Comédie- Française et même un Odéon. Les commentateurs pourront se querellera perte de vue... Nul ne nous dira si le « Je vois clair dans mon cœur »

274 SOUVENIRS DE THEATRIi

de Sylvia doit être lancé à pleins poumons ou, au contraire, prononcé à voix basse. Le seul juge, c'est Marivaux, et Marivaux nest plus là... Dites-vous bien qu'un auteur a toujours son artiste : un homme ou une femme ; un favori ou une favorite. Emile Augier eut Got; Meilhac et Halévy eurent José Dupuis... Moi, j'ai plus de chance... C'est une femme, Aimée Desclée. Quant à Sardou, il les a tous, hommes et femmes!... La raison est qu'il passe, merveilleux amuseur, de la comédie au drame, du vaudeville à l'opérette, de l'opéra à la féerie. Vous-même, petite, vous aurez votre auteur. Tout arrive !

Dumas, visiblement inquiet, continuait, ponctuant ses phrases, martelant ses mots, guettant les effets des comédiens qui achevaient la scène capitale de la pièce. Un silence se fit, long, terrible, vrai silence de théâtre.

— Ils n'ont pas compris ! s'écria Dumas. Elle a pourtant bien enlevé la scène. Ce n'est pas sa faute après tout! Elle n'a pas vu Desclée. Elle ne jouera complètement le rôle que dans dix ans... Je suis tranquille !

Dix années ont passé... Dumas n'est plus et la pièce, comme M"' Brandès, quille la Comédie pour se réfugier sur une autre scène. La prédiction de l'écrivain sera, j'en suis sûr, réalisée et larliste donnera, dans ce rôle, difficile entre tous, une nouvelle preuve de son talent assagi par l'expérience et mûri par le succès.

Que nous voilà loin du Réveillon de la rue de Paradis ! Que de rôles créés ou repris au Vaudeville et à la Comédie depuis le jour où, toujours sur le conseil de Dumas, Raymond Deslandes engageait la jeune lauréate et la faisait débuter, au Vaudeville, dans une reprise de Diane de Lys cette Diane de Lys que la Comédie nous rendit il y a trois ans avec les costumes de l'époque. Mais n'est-ce pas que Dumas avait cent fois raison de proclamer qu'il est des rôles qu'un artiste ne peut jouer qu^après bien des années d'étude et de planches?

« Elle n'a pas vu Dcsclée », soupirait-il, découvrant ainsi l'extrême fragilité de l'art du comédien, montrant que nul ne peut peindre

telle intention, noter telle inflexion de voix. Hélas! Dumas, non plus que le poète, ne prévut les prodiges du phonographe! Se doutait-il qu'on pourrait un jour conserver, suspendues à la muraille, les cavatines d'un ténor, les imprécations de Camille ou les inflexions d'Aimée Désolée, et pourrait-il redire, aujourd'hui, que cette intelligence du comédien ne laisse pas plus de traces que la barque sur l'eau ou le vol du papillon dans l'air!...

SYBIL SANDERSON

Mai 1903.

La dernière fois que je vis Sybil Sanderson, c'était il y a trois mois, au Grand-Opéra de Nice. On reprenait, ce soir-là, Marie-Mari deleine\ il s'agissait de savoir si cet ouvrage, qui, comme on sait, fut « l'envoi de Rome » de M. Massenet, était bien fait pour la scène. IXous assistions donc à une véritable grande première bien plutôt qu'une reprise, et la salle de l'Opéra de Nice, qui, par son cadre même, se prête merveilleusement à ces solennités, était superbe : toutes les étoiles, comédiennes et chanteuses, se trouvaient à leur poste, et l'auteur, blotti dans le fond de l'avant-scène directoriale, était acclamé après chaque acte et contraint, suivant la coutume provinciale, de répondre aux applau-

dissements enthousiastes du public par d'aimables et nombreux saluts.

La triomphante créatrice (ïEsciarmonde occupait une loge; j'allai, au premier enlr'acte, lui rendre visite : elle était entourée d'un comte russe, d'un baron italien et d'une duchesse espagnole. Aussitôt les présentations faites, le comte et le baron se levèrent, saluèrent et prirent congé de nous.

— Ne faites pas attention, dit en souriant l'aimable Sybil... Cela vaut mieux! Ils ne parlent pas plus le français qu'ils ne le comprennent!

Et alors, avec une volubilité singulièrement inquiétante, la pauvre artiste, agitée, nerveuse, me parla de ses projets de théâtre, des engagements qu'elle allait signerj des rôles qu'on écrivait pour elle : elle s'informa de tous et de tout me demanda si les directeurs de l'Opéra et de l'Opéra-Comique étaient dans la salle, s'ils voudraient bien venir causer un instant avec elle, et si, à la fin de la représentation, elle pourrait aller complimenter son maître.

— Mon auteur favori, vous le savez bien! faisait-elle.

Hélas! ces engagements dont elle parlait

SYBIL SAXDERSOX 279

nélaient pas signés, ces rôles n'étaient pas faits, et les directeurs n'étaient pas là... Elle savait bien que, lors de ses dernières représentations à Paris, sa santé déjà chancelante l'obligea à abandonner son poste; elle savait bien que ses forces et sa voix la trahissaient, mais elle voulait reparaître et elle se débattait contre le mal qu'elle sentait terrible et inguérissable. Oh! les cruelles angoisses de l'artiste, qui se sent diminuée, amoindrie, presque oubliée, qui appelle au secours, qui veut des rôles et encore des rôles et qui n'ose même plus, tant elle redoute les comparaisons, s'aventurer dans ceux qui firent sa gloire !

... Et je regagnai ma place, et tristement je songeai à ma première rencontre avec l'aimable Sybil. Elle était alors en plein succès, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de son talent et de sa beauté : à Paris et à l'étranger elle menait nombre d'ouvrages à la victoire; les portes de notre Académie nationale de musique s'ouvraient toutes grandes. M. Massenet venait

d'écrire sur un livret de M. Anatole France un rôle qu'elle allait promener dans son pays natal. Car si ùotre délicieuse Thaïs, dont le nom seul faisait partout recettes, s'essayait dans la Juliette de Roméo et dans Rigoletto, c'était par pur amour-propre de chanteuse : mais comme elle était intelligente et fine, elle se rendait un compte très exact de ses qualités et de ses défauts et n'ignorait nullement que le répertoire lui convenait peu : elle était Esclarmonde ou Manon — et Manon même après Marie Ueilbronn! — elle était Phryné ou Thaïs; ici comme là elle idéalisait ses héroïnes et les adaptait à sa nature, mais elle n'était — elle le disait elle-même avec infiniment de gentillesse — qu'une demi-Juliette, et je l'entends encore, répétant à ses directeurs qui, séduits par les recettes de Thaïs, voulaient l'utiliser dans le répertoire :

— Souple, bien découplée, bien plantée, oui! Les poignets minces... Les jambes, vous les avez vues, mes chers directeurs, faisait-elle, en éclatant de rire, ce sont les jambes de Thaïs ! Des chevilles assez fines si vous vouh'z! Mais la voix, n'est-ce pas Monsieur Gailhard, qu'elle

SYBIL SANDERSON 281

n'est pas une voix de répertoire? Dites-le-moi, je ne m'en fâcherai pas; je ne me fâche jamais d'ailleurs... Les Américaines, elles sont bien moins sensibles que les Françaises! Ne me ditesvous pas que je suis peut-être la seule chanteuse n'ayant jamais pleuré chez son directeur? Je suis un phénomène, hein?

Cette histoire était narrée dans un français d'une incorrection amusante. Elle avait une façon particulière de chercher, de lancer et aussi d'estropier ses mots et elle riait de ce jargon franco -américain. Avec cela, de la gaîté, de l'esprit, beaucoup de malice et une constante bonne humeur : il n'en fallait pas plus pour imposer à ses directeurs ses moindres volontés et voilà comme MM. Bertrand et Gailhard résilièrent à l'amiable, sans le moindre dédit, l'engagement de la jeune étoile!...

Le lendemain de cet entretien, auquel j'avais eu l'honneur d'assister, je recevais la visite de Sybil Sanderson

— Gela vous étonne de me voir chez vous, monsieur?

— Un peu !

— La raison de ma visite est simple. Je voudrais les palmes et, comme je suis étrangère, je voudrais les « supérieure» ».

Les « supérieures », vous le devinez, c'étaient les palmes d'officier d'instruction publique.

Et pendant qu'elle me contait pourquoi elle cachait de telles ambitions, elle se promenait dans la chambre, lisant les lettres qui traînaient sur ma table de travail, ouvrant les dossiers verts, décrochant les portraits pendus au mur, les sortant de leurs cadres, déchillVant les dédicaces et continuant à agrémenter ses monologues de délicieux barbarismes. Tout d'abord, un peu décontenancé, je tentai de remettre en place les lettres, les dossiers, les portraits et les cadres, mais c'était peine inutile... Elle se disposait à s'en aller, non sans m'avoir recommandé d'obtenir les « supérieures » et un indispensable passe-port pour ses malles qui étaient au nombre de douze, lorsque, dans l'antichambre, elle aperçut plusieurs minuscules biscuits de Sèvres; c'étaient les médaillons en porcelaine très fine de

SYBIL SA.NUERSON 28?

tous les rois, reines, princes et princesses de France et de Navarre; elle me pria de lui en pro- ^ curer une collection avec les « supérieures » et le passeport pour les douze malles!... Je télégraphiai à Sèvres; la collection était épuisée; le plus simple était encore d'envoyer les médaillons à la voyageuse. En même temps, je fis part à mon obligeant ami Philippe Grozier des désirs de la gracieuse Sybii. Le soir même, elle était munie du passeport; le lendemain elle possédait les souverains de Sèvres et, le surlendemain, elle obtenait les « supérieures ».

Commeot vous remercier, cher Monsieur, ni'écrivait-elle bien vite, et surtout comment le faire en français? Et cependant je tiens à vous faire savoir combien je vous suis reconnaissante et apprécie votre délicate attention. Je veux vous dire tout cela et je sens que je le dis mal. Enfin merci mille fois et bien cordialement.

Sybil Saxderson.

P.-S. — J'aimerais bien l'adresse de votre encadreur !

Je n'entendis plus parler d'elle durant de longs mois : les uns prétendaient qu'elle voya-

geait pour son plaisir, les autres qu'elle gagnait des monceaux d'or à l'étranger. Un beau jour, on nous apprit qu'elle allait se marier et se retirer du théâtre. Elle se maria en effet et devint M™* Terry. Elle réalisait son rêve lorsqu'elle tomba dangereusement malade; elle avait la nostalgie du théâtre et elle n'osait se l'avouer. 11 y a quelques mois, elle recevait une dépèche de Paris lui dcmundaiit si elle voulail participer à un gala et soudainement, à la stupéfaction de ses médecins, elle guérit... Elle reparut sur la scène, elle reprit ses rôles favoris, et le public, toujours fidèle, l'acclama, mais la fcle fut de courte durée...

— Je ne suis plus la belle Manon, je suis la petite Mcinetle, répétait-elle alors.

De guorre lasse, elle quitta son théâtre : elle abandonna ses grands rôles et parut dans les concerts à V^ienne, à Londres, attendant anxieusement l'heure du retour à Paris ; de temps à autre elle venait passer ici une quinzaine : elle entr'ouvraitson hôtel, et vite elle téléphonait aux couturiers; elle se promenait dans les allées perdues du Bois et elle se cachait au théâtre; elle invitait à sa table quelques intimes amis et elle

SYBIL SANDEHSON 285

essayait de revivre durant quelques jours!... Mais la lutte n'était pas égale, et la désespérance augmentait chaque jour... Qui sait même si la radieuse Manon, désolée d'être devenue la petite Manette et si peu faite pour souffrir, n'est pas partie à temps!...

Juin 190S.

Si je n'étais, depuis trois longues semaines, livré aux mains de la chirurgie, j'aurais sans doute présenté ma modeste déposition en cette amusante affaire du Gant rouge qui, d'après les com muniqués officiels, doit s'arranger. Certes, mes révélations n'auraient pas jeté un jour bien nouveau sur ce petit drame; mais je n'en reste pas moins le premier, — oui, le premier, vous entendez! — qui prit connaissance du manuscrit

de MM. Marol, Henri Lee et Edmond Rostand .

C'est quelque chose...

Je venais alors de faire mes débuts à la Cen- i

sure, et la tradition exigeait que le plus jeune

SOUVENIR DE CENSURE ET Di: "fiANT ROUGE " 287

des censeurs se chargeât de la lecture des chansons de cafés-concerts. Mes anciens avaient la noble mission de surveiller les grandes scènes, et, pour rien au monde, ils n'y auraient renoncé... Dirai-je que je ne considérais point du tout ma besogne comme une corvée, et que les longues discussions avec les chansonniers et les interprètes défendant leurs couplets furent parfois fort réjouissantes ? On se trouvait . alors en plein boulangisrae : Victorine Demay, ronde, cordiale, malicieuse, raillait le « brav' général » ; Paulus, beau, superbe, triomphant, popularisait le cheval noir: quant au chansonnier, c'était Delormel, l'ancien collaborateur du brave Péricaud et de feu Yillemer; il était à la fois le régisseur du concert de l'Alcazar d'été et le fournisseur attitré de toutes les étoiles — et quel fournisseur! Chaque samedi, il adressait au bureau de la censure cinquante chansons, prétendues nouvelles, qu'il dénichait dans de vieux bouquins et adaptait au goût du jour. Sa fécondité était prodigieuse, et ce merveilleux rebouteux avait ceci de particulier que toutes les semaines il changeait d'opinion. Écrivait-il pour Demay? il malmenait le général, alias Ernest.,^

Travaillait-il pour Paulus? le général devenait le plus sublime des héros! Et, très naïvement, Delofmel s'excusait de son insinccrilé :

— Que voulez-vous, répélait-il. A l'Alcazar, ils sont contre le général. Aux Ambassadeurs, ils sont pour ! Il faut bien marcher avec le public !

Des cafés-concerts, je passais aux petits ihéâtres. J'attendais anxieusement le jour oii je pourrais faire mes preuves de grand Caton et montrer, dans un rapport substanliel, que j'élais très capable de discerner le bien du mal, le moral de l'immoral. Mais, hélas! je ne voyais rien venir. Mes anciens, en cette môme année, avaient eu au Châtelet Germma/etlaMouquette; ils reçurent même — ah! que je les enviai! — à propos de Skobeleff, une pantomime représentée à l'Hippodrome, des réclamations diplomatiques extraordinaires, tandis que moi, pauvre débutant, je n'avais comme pâture que le Coq rouge^ de Louise Michel, au théâtre des BatignoUes. Ce Coq passa inaperçu, et je restais toujours le censeur de Delormel... Quelques jours après la représentation des BatignoUes, j'eus une lueur d'espérance: les Folies-Dramatiques soumet-

talent à notre visa un vaudeville de MM. Jaime fils et George Duval, intitulé Coquin de pr intemps l... Le titre paraissait alléchant, et je savais que Jaime fils avait été la terreur de l'ancienne censure... Mais George Duval, qui prit la peine de m'apporter lui-même ces quatre actes, me disait, ne se doutant pas qu'il me causait une grosse déception :

— Vous verrez qu'il n'y a pas un mot à changer dans notre pièce!

Georges Duval n'avait pas tort : sa pièce, très amusante d'ailleurs, ne pouvait effaroucher la censure. J'en fus pour mes frais et je restai, une fois encore, le censeur de Delormel!...

L'été arrivait : la plupart des théâtres fermaient leurs portes et ceux qui, comme la Porte- Saint-Martin et le Châtelet, restaient ouverts, nous offraient l'un, les Chevaliers du brouillard^ l'autre, les Environs de Paris... Que faire? Que couper, que tailler dans la classique prose db D'Ennery ou dans celle, non moins classique, de nos amis Monréal et Blondeau? Je n'espérais

plus qu'en un seul homme : le directeur^ de Cluny. La scène du boulevard Saint-Germain se trouvait alors en pleine prospérité. Léon Marx, en même temps qu'il avait formé une troupe solide de bons comédiens, reconstituait avec des comédies oubliées de Labiche un riche répertoire. Georges Feydeau, qui n'avait donné que Tailleur pour darnes^ à la Renaissance, s'essayait alors à Cluny dans les Fiancés de Loches^ un charmant vaudeville qui n'obtint pas le succès qu'il méritait ; le nom de Grenet-Dancourt, justement célèbre depuis le colossal succès de Trois femmes pour un mari, reparaissait sans cesse sur l'affiche ; Léon Gandillol allait, quelque temps après, triompher sur cette même scène avec sa délicieuse Tournée Ernestin et, suivant le bon exemple, certains d'y trouver d'excellents interprètes, MM. Paul Gavant, Victor de Cottens, Georges Berr délaissaient le café-concert et faisaient leurs premiers pas d'auteurs dramatiques sur la petite scène du boulevard Saint-Germain. Et, à chaque première représentation, Charles Garnier, fidèle compagnon de l'Oncle, de répéter :

— AUart, Vérel, Lureau, Dorgat, mais Bras-

seur, GeofTroy, Lhérilier, Gil Pérès ne valaient pas mieux!... C'est l'ancienne troupe du Palais- Royal !

Il y avait quelque exagération dans ces éloges. Ce théâtre avait la veine, et la presse, d'accord avec Charles Garnier, était unanime à célébrer en fermes dithyrambiques l'intelligence et le savoir-faire de Marx. Mais encore un directeur aussi parfaitement heureux avait-il le devoir de découvrir de temps à autre des jeunes auteurs. Rendons à Marx cette justice qu'il risquait de préférence en été de telles aventures. C'est ainsi qu'en plein mois d'août 1888, entre une fructueuse reprise des Cinq francs (Viin bourgeois de Paris et une remise à la scène de la Clé, un bon vaudeville de Labiche, il donna l'hospitalité à deux écrivains absolument inconnus, MM. Henri Lee et Edmond Rostand.

Le Gant rouge devait-il être pour moi cette pièce décisive que je rêvais depuis des mois?... Les jeunes auteurs me permettraient-ils de débuter dans mon rôle de Caton? Hélas! le Gant rouge ne me satisfît pas plus que le Coq de la même couleur!... La pièce était d'une chasteté rare : un premier acte qui se passait au musée

Grévin séduisit Marx ; les deux autres lui parurent un peu longs et demandèrent à être mis au point par un vieux routier. Cet « homme de théâtre » fut M. Marot : connaissant tous les secrets de la dramaturgie, il était merveilleusement qualifié pour cette tâche. J'espérai alors que cet homme, — j'allais dire ce médecin de théâtre ! — transformerait la pièce. Mais non ! Le Gant rouge, visé sans ombre de correction, disparut de l'affiche après quinze représentations et je restai le censeur de Delormel !...

On sait le reste... Le successeur de M. Marx, se rappelant, non sans à-propos, que l'auteur de Cyrano débuta à Cluny, veut reprendre le Gant -rouge. M. Marot ne dit pas non, M. Rostand ne dit pas oui, et M. Lee ne dit trop rien. Les uns objectent que le brillant académicien n'a pas tort, les autres que M. Marot a tous les droits : les'.courriéristes posent la question, les chroniqueiirs la discutent et la Commission des auteurs ne la tranche pas... Oii commence la collaboration ? Oii finit-elle? Grave et inextricable

problème ! Collaborateurs ! Mais quel est l'homme en ce monde qui se passe d'aide et d'appui? écrivait un critique qui n'élait pas une bête. Collaborateurs ! Un roi est entouré de ses collaborateurs qu'il appelle des ministres; un général d'armée est à la tête de quatre cent mille collaborateurs à la même gloire ; un musicien a trois cents collaborateurs de son génie : l'orchestre, les chœurs et les chanteurs. Et voyez cette aimable femme, est-elle assez jeune, assez charmante?... Eh bien! elle a pour collaborateurs (le sa beauté non pas seulement sa vingtième année et ses deux grands yeux pleins de feu, mais le tisserand qui a lissé ces belles étoffes, le ver qui les a filées. Pas un brin de sa dentelle, pas une pierrerie à sa parure et pas un fil de son lacet qui n'indiquent la collaboration d'une foule d'ouvriers que la statistique seule oserait compter !

Et j'imagine que ce critique, en sa large sagesse, eût tenu à M. Marot le langage suivant : « En 1888, vous n'avez pas signé la pièce, monsieur ! Vous en restiez le collaboi ateur anonyme ! Eh bien ! que M. Rostand devienne aujourd'hui ce collaborateur anonyme que vous

étiez autrefois. Votre Gant roucje fut, il y a quinze ans, la pièce de MM. Lee et Rostand : il sera aujourd'hui la pièce de MM. Marot et Lee... Chacun son tour! » Et je vous demande si, à tout prendre, cette solution ne semble pas très acceptable...

Juillet 1903.

Dans un joli et pilloresque « Tableau de Paris », consacré au Conservatoire, M. Jules Claretie, insistant sur l'inutilité des recommandations auprès du jury, faisait, l'autre jour, une discrète allusion à cette élève qui, autrefois, pria un dramaturge célèbre de lui préparer une scène de concours; elle s'imaginait que pour obtenir le premier prix, la voix prépondérante du plus influent des jurés suffisait...

A cette époque, l'important, c'était d'offrir du nouveau à un public fatigué d'entendre les ingénues dans Agnès, les grandes coquettes dans Célimène, les soubrettes dans Toinon et les amoureuses dans Henriette. Les règlements étaient alors d'une sévérité quelque peu excès-

sive, et le répertoire moderne (peut-être était-ce un bien!) ne tenait qu'une place restreinte dans les concours de fin d'année.

Après de longues recherches, auteur et interprète dénichèrent, dans les Trois Sultanes de Favart, une vraie scène de concours, une scène à effet et à premiers prix, dont le seul défaut était d'être longue : l'auteur, sentant le péril, tailla dans le vif et prit le parti de coudre plusieurs scènes en une seule : ce tout, il faut le dire, fut jugé exquis, si exquis que la scène, maintes fois reprise sous la même forme, est aujourd'hui consacrée : la jeune élève, — elle était déjà l'intelligence, la vivacité et l'esprit mêmes! — remporta un succès fou auprès du public qui, par ses frénétiques applaudissements, lui décernait d'emblée le premier prix. Mais les jurés avaient été indiscrèlement mis au courant de l'incident, et, lorsqu'on dépouilla le vote, la triomphatrice n'obtenait que le second prix; pour le premier, elle avait une voix, une seule voix : celle de son auteur... En dépit de l'enthousiasme du public, les jurés voulurent donner une leçon, pas bien méchante après tout, à leur illustre collègue et à sa brillante protégée.

Le héros de cette aventure était, vous le ])onsez bien, Dumas... Un de ses plaisirs favoris, c'était de mettre au point un acte soi-disant classique, et de se livrer à cette petite cuisine théâtrale... Quelques années, bien des années après ce concours, la Comédie-Française remit à la scène la pièce de Favart, tout exprès pour la pauvre Jeanne Ludwig. Dumas, suivant son habitude, assistait, sur le théâtre, à la représentation, car il préférait le guignol, le parloir des comédiens disait-il, à la loge d'oii l'on voit mal et à la baignoire d'où l'on n'entend guère...

Jeanne Ludwig sortait de scène, heureuse de son nouveau succès...

— Venez, que je vous embrasse sur les deux joues ! mon enfant, fit Dumas... Vous n'avez pas l'air de vous douter que c'est à moi que vous devez votre triomphe de ce soir?

— A vous, maître?

— Oui, à moi!... Sans moi, vous entendez bien, votre Favart et ses sultanes n'auraient jamais été tirés de l'oubli auquel ils ont droit, elles, toutes les trois, et lui encore plus!

Et Dumas conta son histoire du Conservatoire,

vieille déjà de bien des années, ajoutant en riant :

— Je vous enverrai demain ma version, celle qui me fit, à moi, rater mon premier prix!

— Et voire victime, c'est?

— C'est la comédienne à laquelle vous ressemblez le plus!... N'allez pas lui rappeler l'histoire, au moins!... Le secret professionnel, vous savez!

Ces temps ont disparu... Les jurés ne préparent plus les scènes de concours et les élèves ne se donnent plus tant de mal pour faire des découvertes dans le vieux répertoire. Seul, le public gronde, réclame des réformes déjà accomplies, peste contre des traditions depuis longtemps abolies et maudit invariablement le jury...

— Ce que votre jury a distribué de récompenses, c'en est indécent! me disait, au sortir du concours de comédie, un auteur dramatique venu là pour découvrir une étoile.

Ah! comme j'aurais voulu pi*ouver, à mon

interpellateur, que cette générosité n'est pas si indécente et a des causes infiniment respectables. Uu grand critique le dit naguère dans un retentissant feuilleton : le spectateur des concours du Conservatoire est un être très particulier ; il ne pense à rien : il trouve seulement qu'il fait chaud et il se dit qu'il serait beaucoup mieux sur quelque terrasse ombragée de tilleuls, ou près de quelque belle eau courante bordée de saules et de peupliers ; il est paisible, il est amoureux de la paix, et tout à coup, sans que rien l'y prépare, un gaillard, tout de noir habillé, hurle Othello tandis qu'une jeune fille, toute revêtue de blanc, hurle, sur le môme ton, Desdémone. Ce défilé de jeunes gens qui crient et gesticulent sans rime ni raison, autrement dit sans accessoires ni mise en scène, constitue un spectacle extraordinaire, nul ne le conteste...

Mais ce spectateur — M. Théodore Dubois l'indiquait, l'autre jour, dans un malicieux rappel à l'ordre — est un invité, un simple invité ; il n'a pas payé sa place : il l'a obtenue difficilement, par faveur, car la salle, démesurément petite, ne peut contenir tous

les quémandeurs ; sa présence n'était pas indispensable, et si, par malheur, il avait été absent, la journée n'eût pas été moins chaude et le jury ne se fût pas montré moins clément! Il sait tout cela, l'invité...

— Oh ! ce Corneille ! soupirait tristement, l'autre jour, un de ces inutiles... Le Cid, passe encore!... Mais Bajazetl...

Je laissai aller ï « invité » et, malgré moi, je ^ songeai à ce brave juré qui, durant près d'un | quart de siècle, attribua, à la satisfaction de ses ^ collègues, les Plaideurs à Corneille et le Menteur à Racine... Et je me demandai si, à tout prendre, l'ignorance du bon juré n'est pas moins dangereuse que la sévérité, chaque année grandissante, de ces éternels fâcheux... Crieraientils encore à l'indécence et à l'excès d'indulgence, s'ils savaient ce que cachent de misères inavouées ces Macbeths dont les mèches font sourire, ces Chimènes dont les bandeaux semblent ridicules, ces Scapins qui semblent porter Molière sur leurs jeunes épaules?... <( Celle-ci,

objecte-t-on, joua la comédie à la Renaissance cent cinquante fois de suite; celui-là figura à l'Athénée dans une pièce à succès... Ils ont enfreint le règlement! Ils ne devraient pas être admis à concourir. » Mais l'affreuse vérité est là ; elle fut dite et redite aux juiés par le secrétaire général du Conservatoire. M. Fernand Bourgeat, qui s'acquitte des difficiles fonctions de préfet de police de l'École avec une rare circonspection : sans l'Athénée, sans la Renaissance, ils n'auraient pas eu de quoi manger, ces indociles élèves!

Et le service militaire qui guette ce « premier accessit » s'il ne décroche pas le premier prix! Et sa mère, comédienne excellente, dont la vie est toute de travail, attend la proclamation des récompenses; elle sait que le concours de son fils a été médiocre, que sa scène parut mal choisie, mais elle espère encore en la suprême indulgence des jurés! Mais les jurés n'ont rien pu faire, et voilà le soutien de famille qui, demain, faute du premier prix, partira pour le régiment, jetant à bas toutes les espérances maternelles!... Et cet autre élève qui, pour suivre les cours du matin au Conservatoire et pour

302 SOUVEiNIRS DE THEATRE

jouer le soir, sous un faux nom, dans un théâtre de banlieue, a dû demander l'autorisation à son contre-maître, car il est ouvrier et gagne le pain de toute la maisonnée!... Et cette petite fille de quinze ans, qui, en cachette, apprit par cœur tous les rôles, qui se présenta à l'Ecole malgré sa mère, qui assista à toutes les classes du Conservatoire sans négliger celles du lycée et qui gagne son premier prix!... La voilà célèbre, la petite maudite! Elle devient l'honneur, l'orgueil et la gloire de toute sa famille repentante !,..

Ah! s'ils savaient, les « invités », avec quelle joie, en janvier, ce jury distribue secours, indemnités, bourses, pensions, à tous ces petits débutants qui, pleins d'illusions, ignorent ce que cette vie factice du théâtre cause de déceptions!... Comprennent-ils, par ces divers exemples, que la tâche du jury se trouve parfois singulièrement délicate et douloureuse? Pour ma part, j'ai eu l'honneur de faire partie de nombre de Comités et de Commissions; j'ai jeté, dans les urnes, des boules et des bulletins de toutes les couleurs... Eh bien! de toutes les assemblées administratives auxquelles j'assistai,

il n'en est pas de plus haute que celle qui, présidée par le directeur du Conservatoire, juge, en pleine indépendance et en toute liberté, nos futurs comédiens!

Août 1908.

Cela est vrai, absolument vrai : la représentation d'Horace au théâtre antique d'Orange fut superbe. J'ai obtenu à l'Hôtel de ville la double salve et je me hâte de dire que Théophile Gautier, dont j'invoquai les paroles, reste seul responsable de ce succès oratoire; enfin j'ai été embrassé par Paul Mounet... Voilà trois faits dune haute importance, que mon ami Serge Basset vous signala avec une extrême bonne grâce, et que je livre, à mon tour, à la postérité théâtrale!...

Après de telles fêtes je n'eus pas le courage de reprendre le train de Paris; à l'exemple du poète à qui je dois ma victoire municipale, j'erre et je m'attarde sur ce lac, qu'il déclarait

RETOUK D'ORANGE 305

le plus beau du monde, le lac Léman. Ici, je revois Genève rayonnante, dessinant ses toits surmontés par les tours de Saint-Pierre; et là, entre deux sommets, je dislingue, lorsque le temps est pur, une mince ligne de neige : c'est le mont Blanc, gc'ant des Alpes, qui, dégagé de toute vapeur, domine l'horizon : sur la cime du géant, le capitaine du bateau nous montre Napoléon couché sur son lit de mort; c'est la classique énigme que connaissent les habitués du lac... Puis les nuages disparaissent et se fondent : la cime du grand mont prend alors cette couleur rose qui, suivant l'expression même du poète, est la pudeur de la neige, quand le soleil lui donne le baiser du soir! N'est-ce pas que cette image, qui sans doute vous fait sourire, produirait un très gros effet dans un discours d'inauguration ?

Il n'avait donc décidément pas tort, ce fameux cocher d'Avignon, dont je contais naguère ici même l'histoire et qui ne trouvait rien de mieux pour séduire ses clients que de leur débiter avec un accent du cru (un accent plein d'ail, répétait notre regretté ami Henry Fouquier, qui s'y connaissait) des pages entières

tirées de Loin de Paris et des Vacances du lundi! J'ai tout naturellement, dès mon arrivée en Avignon, demandé des nouvelles de l'aimable automédon qui nous divertit si fort en 1894 : il a filé pour Pompéi, il a vendu ses chevaux, il est descendu de son siège, et c'est lui-même qui mainlenant guide les visiteurs à travers les célèbres ruines; il reste fidèle à Gautier et continue à agrémenter ses promenades quotidiennes de récitations savantes.

Et voilà comme, m'inspirant des sages avis du cocher d'Avignon devenu guide de Pompéi, je proclamai, en plein hôtel de ville d'Orange, qu'il est impossible de rien voir de plus majestueux que cette triomphale descente du Rhône... Les seuls noms de Montélimar, de Viviers, de Pierrelatte, de Saint-Andéol, éveillaient chez mes auditeurs des souvenirs exquis, et quand je rappelai le fameux mot : « La Provence c'est l'Italie, et Avignon c'est presque Rome! » j'avais visiblement gagné la sympathie de tout l'Avignon. Un mot de plus et je devenais conseiller municipal.

Au fond, l'ingénieuse méthode de noire cocher d'Avignon ne date pas d'hier...

— Pour honorer une gloire, répétait jadis le doyen de la Comédie Française, Edmond Got, il n'est rien de tel que de s'adresser à une autre gloire.

Et là dessus, ce paradoxe posé, il partait en guerre contre les traditionnels à-propos, consacrés, chaque année, à Molière, à Racine et à Corneille.

— Qu'on célèbre nos écrivains illustres, soit! s'écriait, dans un accès d'extraordinaire grognerie, notre incorrigible doyen. Seulement, prenez garde, mes enfants. A quand le lour de Beaumarchais, de Marivaux et de Regnard? Les anniversaires de théâtre, c'est comme les statues, il en pleut... Et le malheur veut qu'avec ces fêtes périodiques, les faiseurs d'à-propos sortent de tous les coins du globe! Ainsi, en ce moment, je suis, moi, en train d'ap-

prendre une poésie en l'honneur de Molière... Écoutez-moi ça!

Nous sommes tes enfants et ton anniversaire Nous permet l'humble hommage et les simples discours; L'accent plus familier montre un cœur plus sincère; Père, c'est nous encore, puisque c'est toi toujours I

S'appliquant à balbutier aussi mal que possible ces quatre malheureux vers et à en montrer le convenu et l'artificiel, Got repartait de plus belle :

— Cette histoire de mirliton que je viens de vous débiter est d'un grand, d'un très grand poète, sachez le... Franchement, vaut-elle les vingt-cinq louis qu'on octroie à chaque faiseur d'à-propos et ne vaudrait-il pas mieux charger l'un de nous de lire ou de dire l'admirable morceau de La Bruyère, sur Molière, Racine ou Corneille ? Pensez-vous qu'une semblable lecture ne serait pas autrement digne et des grands disparus et de notre compagnie que ces mauvais petits actes à deux vers pour un sou (j'ai fait le compte) ennuyeux pour tout le monde : le public qui ne les écoute pas et les artistes qui apprennent, pour une fois seule-

mont, des rôles inutiles et insipides?... Et alors, pas de droits d'auteurs!

Pas de droits d'auteurs! Ces actes à deux vers pour un sou! De quel ton de pitié et de mépris notre homme lançait ces mots! D'un seul Irait, il enterrait tous les à-propos... Puis, négligemment et non sans une indulgente mélancolie, il ajoutait :

— Mais Perrin ne voudra jamais admettre une telle réforme! Elle n'est pas assez compliquée!

Enfin, comme s'il voulait payer d'exemple et donner une sanction à sa méthode :

— J'espère bien que le camarade chargé de vanter, sur ma tombe, mes exceptionnelles vertus, ne se mettra pas la cervelle à l'envers! Entre toutes les oraisons funèbres qui m'ont été consacrées de mon vivant, je lui recommande celle de Banville... Qu'il la lise à l'entrée du cimetière — côté cour! — et je lui promets un joli succès de larmes — côté jardin !

J'étais en (rain de conter les tliéories de Got à une clmrmante comédienne venue à Orange pour applaudir ses camarades de tragédie, quand la représentalion ^ï Horace commença.

Le ciel devenait d'une pureté rare, d'un bleu léger transparent, pénétré de lumière, oii flottait un petit nuage blanc destiné à mieux faire valoir encore ce fond d'azur attendri...

— A l'Acropole, derrière le Parthénon, murmura ma voisine qui avait de la littérature, le ciel n'est pas plus beau !

Le fait est que, dans un tel décor, toutes les tragédies trouvent leur place. L'expérience est décisive : elle réussit il y a quelques semaines avec Phèdre, elle a été renouvelée avec Horace, et à la fin de ce mois c'est Britannicus qui triomphera.

Jamais M. Mounel-SuUy qui, non sans quelque raison, considère le rôle d'Horace comme particulièrement ingrat, ne fut plus maître de sa voix et de sa diction. Que dire de Paul Mounet, superbe vieil Horace, d'Albert

Lambert fils, le plus parfait Curiace qu'il nous ait été donné d'applaudir, de M"* Weber, Camille à la fois savamment classique et délicieusement moderne, de M""" Moreno, qui, g;râce à une impeccable diction et à un jeu d'une rare sûreté, met au premier plan le rôle de Sabine? Que dire de M"*' Delvair et de M. Fenoux, qui tinrent à faire le voyage d'Orange et se sont montrés dignes de tels partenaires?

Et je songeai, en écoutant Horace, à ce premier pèlerinage de 1888 où, avec Sarcey, Fouquier, Adolphe Brisson et Gustave Larroumet, alors directeur des Beaux-Arts, nous allions, en quelque sorte, à la découverte du théâtre de la colline. Nous pleurions tous d'émotion et nous frémissions d'admiration... Et je me demande aujourd'hui ce qu'aurait dit notre Oncle de la représentation d'Horace, lui qui jugeait cette tragédie indigne du grand nom de Corneille, et pestait contre l'inintelligente brutalité d'Horace, la nervosité agaçante de Camille, et ce terrible maladroit — je cite ses termes mêmes — de vieil Horace.

H n'est plus douteux aujourd'hui que le théâtre antique d'Orange doit rester ouvert à la tragédie

et à la musique classiques. Le fait d'offrir, cette année, trois séries de représentations constitue ' une indication précise. Il n'est pas un arliste de tragédie ou de chant qui ne rêve aujourd'hui de se faire applaudir sur cette scène unique au monde. Quelle joie le jour où Rose Caron y apparaîtra triomphante dans Iphigénie ou dans Fidelio, où Tadmirahle Litvinne y sera acclamée dans VOrphée de Gluck, où Emma Calvé, réalisant le rêve de sa vie d'artiste, chantera Armide, où Lucienne Breval y retrouvera son succès de 1894! Quelle joie le jour où Julia Bartet, naguère ■ acclamée en Antigone, nous rendra les divines héroïnes de Racine : Andromaque, Iphigénie, Bérénice ! Il y a là tout un plan de représentations classiques que doivent étudier les fidèles du théâtre antique.

Et je m'aperçois, en terminant cet article, que je ne souffle mot de l'aimable accolade de Pau] Mounet : elle n'avait rien à voir avec l'allocution de l'Hôtel de Ville. J'avais, il y a bien des années, fort injustement traité l'artiste, lorsqu'à son entrée à la Comédie-Française, il s'essaya dans le répertoire moderne; j'étais fort jeune alors, et, par conséquent, souvent fort

injuste; il ne m'en coûte rien de reconnaître mes torts. J'ai appris à apprécier PaulMounet comme artiste, comme maître de déclamation au Conservatoire, et j'ajouterai comme homme. 11 est de ceux qui honorent leur profession. Quand on a commis une injustice, il faut avoir le courage et la loyauté de le reconnaître.

UN AMT

Septembre 1903.

— Tu sais qu'en 1906 j'aurai mes trente ans de Parlement, c'est-à-dire mes trente ans de théâtre... J'espère bien aller jusque-là... J'aurai droit alors à ton oraison funèbre... Tu me la promets, au moins!

C'était le langage que me tenait, il y a quelques semaines, notre pauvre ami Edmond Millaud : il ne se doutait pas alors que la fin approchait, et nous-mêmes nous l'avions vu si souvent, à force de volonté, résister au mal et en triompher, que nous ne désespérions pas... Il a devancé l'heure : il n'avait que vingt-sept ans de théâtre, et me voici dans l'obligation de tenir parole...

— Surtout n'oublie pas de dire que je m'ap-

pelle vraiment Millaud, ajoutait-il en riant... Ils croient tous qu'Edmond est mon nom de famille!...

11 y avait bien un peu de vrai dans cette boutade. Ses arlicles étaient signés tantôt Paul flémery, lantôt Edmond Millaud; mais à la Chambre, au Sénat, dans les ministères, au théâtre, au café, partout à Paris, on disait « Edmond », et cette appellation même, dont au fond il élait fier, avait quelque chose de particulièrement cordial. Que de fois les huissiers de la Chambre (il était adoré de tous ces braves gens qu'il obhgeait sans cesse), bousculés par les préparatifs d'une grande séance et ne sachant plus où donner de la tête, me trouvèrent un strapontin dans une tribune, sur la recommandation expresse de « Monsieur Edmond »!... Ses confrères de la presse parlementaire, à quelque journal et à quelque parti qu'ils appartinssent, savaient parfaitement qu'il élait l'objet de ces petites faveurs, mais nul n'y trouvait à reprendre... C'est qu'il était exceptionnellement bon, serviable et généreux : il cherchait à rendre service, il aimait à faire plaisir, il prenait une joie infinie à donner une heureuse nouvelle, et

la façon avec laquelle il l'apportait était toujours d'une extrême délicatesse. Comment oublierais-je, pour ma part, tout ce que je dois à cette amitié toujours en éveil? J'ai naguère compté, à cette place, par quels moyens Sarcey, il y a dix ans, obtint du ministre Spuller la promesse de me confier la surveillance des théâtres subventionnés. Notre Oncle venait de faire une conférence à l'Odéon : il se trouvait en habit, et comme la chose pressait fort, de rOdéon il courut au cabinet du ministre; il avait, et, avec quelle bonne grâce, épuisé les arguments en ma faveur; Spuller, fin diplomate, ne disait toujours rien... Fatigué d'attendre la réponse de l'Oracle, l'Oncle s'écria :

— Alors, Eugène, mon cher ministre, vous ne tiendrez pas compte de la démarche d'un vieil ami en habit noir, et en habit, à cinq heures de l'après-midi !

— Excusez-moi, Francisque, reprit stupéfait, de sa voix tonitruante, le grand-maître de l'Université, Je n'avais pas vu votre queue de morue... S'il en est ainsi, il est nommé!

Mais ce que le ministre, séduit par la grave

tenue de l'illustre conférencier d'Odéonie, ne disait pas, c'est que tous les jours, dans les couloirs du Sénat, durant trois longues semaines, Edmond Millaud revenait, insistant, suppliant, désolé de ne pouvoir le soir me porter l'officielle nouvelle...

— Tu demeures favori, répétait-il., , Mais je crains toujours l'outsider!. .

Un soir de décembre 1893, quelques minutes après la visile de l'Oncle, le ministre fit venir l'informateur parlementaire :

— C'est signé!... Vous m'avez diablement embêté, mais vous pouvez vous vanter d'être un rude ami, Edmond!

Car le ministre, lui aussi, l'appelait familièrement, et comme tout le monde, par son prénom... Mais, cette fois, Edmond ne laissa pas le temps au ministre d'achever sa phrase : il sauta dans une voilure et alla embrasser mon père. Il avait de ces exquises tendresses...

Bien qu'il ne fit jamais ni vaudeville, ni comédie, ni chanson, ni article de critique, il

adorait le théâtre, et s'il n'avait que vingt-sept années de Parlement, il avait certainement plus de trente ans de coulisses. C'était son cousin Albert qui, il aimait à le rappeler, lui donna le goût des gens et des choses de théâtre; c'était lui qui, pour la première fois, le conduisit aux Variétés... Bertrand en était alors directeur et les artistes de la troupe se nommaient José Dupuis, Baron, Christian, Cooper, Léonce, Lassouche, Anna Judic. Qu'il fût le collaborateur de Meilhac et Halévy, celui d'Ernest Blum ou d'Arnold Mortier, Albert Millaud triomphait toujours : les Variétés lui appartenaient. Le petit Edmond — il avait alors vingt ans — assistait, heureux, à toutes les répétitions et aux moindres raccords; il voyait les artistes de près, et peu s'en fallut alors qu'au lieu de devenir rédacteur politique du Figaro^ il ne prît une autre roule : il ne rêvait que théâtre. Auteur ou directeur, comédien ou musicien? Il ne savait pas au juste, mais il voulait tâter du métier et bien souvent, en des jours de découragement — il en eut de cruels — il me disait :, — J'ai eu tort I J'aurais mieux fait... La politique est une triste chose!...

Puis, oubliant ses déceptions, il nous contait des sujets de vaudeville ou, pour parler plus exactement, ses idées de pièces... Il était en cela de la vieille école : il n'admettait pas les prétendues tranches de vie; il tenait le théâtre pour un plaisir et non pour une chaire : Lili, la Femme à papa, la Roussotte, Nitouche, Niniche — Niniche surtout! — lui semblaient être les chefs-d'œuvre du genre; il appréciait mieux qu'en amateur cet heureux mélange de fine et délicate comédie avec l'adroit et conventionnel vaudeville; il admirait ces extraordinaires fantoches qui, à force de fantaisie légère et d'ironie gracieuse, s'élèvent parfoisjusqu'à l'observation vraie et arrivent à faire penser; bref, au théâtre d'Albert Millaud un seul était, selon lui, supérieur, celui de Meilhac etHalévy. .. Les Variétés, toujours les Variétés ! José Dupuis, qui fut, à lui comme à moi, un de nos plus aimables camarades, nous répétait avec emphase, mais non sans justesse :

— Auteur ou interprète, pour réussir chez nous, il faut posséder la note des Variétés!...

Et plus pompeusement encore, le grand comédien ajoulait :

— Rue Richelieu, ils sont les fils de Molière! Nous, nous avons trois pères : Henri Meilhac, Ludovic Halévy et Jacques Offenbach !

Et comme Edmond faisait la moue, Dupuis reprenait, d'un ton théâtral du plus amusant effet :

— Ton cousin Albert est notre père-adjoint!...

Oh! ces premières des Variétés! Point alors de répétitions générales; seuls quelques critiques et soiristes du lendemain et une douzaine d'amis de la maison assistaient aux dernières répétitions d'ensemble.

Et vers deux heures du matin, en cette toute petite brasserie de la rue Saint-Lazare où nous nous réunissions chaque soir, Edmond débarquait enûévré, joyeux : il sortait de la répétition de la pièce nouvelle; régulièrement, toujours optimiste, il prédisait un triomphe, et jamais un des joueurs de dominos, installés là jusqu'à trois heures du matin, n'eût manqué de lui poser la classique question :

— La note des Variétés, alors, Edmond?

Le soir de la première arrivait. Toute la journée il avait correspondu avec le directeur et envoyé des chasseurs au secrétaire : il voulait que tous ses amis assistassent à la fête; à celui-ci il envoyait deux fauteuils, à celui-là une loge; il avait acheté, à prix d'or, les places chez les courtiers d'Emile Havez, et bien vite il grimpait chez Bertrand :

— Faites-moi mettre ces billets en blanc, en faveur ! C'est tout ce que je vous demande !

— Alors, vous ne voulez pas montrer à vos amis que vous les avez payés! Vrai?... Comme vous êtes naïf, mon bon Edmond! Vous seriez un bien mauvais directeur de théâtre, soupirait Bertrand interloqué.

Et le fait est que ces « premières » des Variétés gardaient une saveur toute particulière : la lecture seule de l'affiche donnait confiance. Il y avait dans toute la salle un frémissement de plaisir; d'avance, dès que Marius Boulard montait au pupitre, nous étions prêts à rire, à chanter, à applaudir et à passer une bonne soirée... Toujours la note des Variétés!...

Les deux cousins sont partis maintenant, le grand et le petit, Albert et Edmond, et la note des Yariéiés, seule, reste encore celle d'autrefois!... Hélas! que de morts sur le chemin! A 1 chaque instant, une halle siffle invisible, mortelle ; un vide se fait dans nos rangs déjà si éclaircis; un jour, c'est un guide sûr que nous perdons; le lendemain, c'est un compagnon de jeunesse qui s'en va!

Jules Cardane a, l'autre jour, éloquemment retracé la carrière du journaliste averti et avisé, qui savait écouter, garder et choisir; il a loué, comme il convenait, le camarade qui avait l'afTection aussi fidèle que la mémoire. J'ose ' dire, quant à moi, que celui-là fut un des meilleurs d'entre nous : il savait que, dans la vie, il est plus difhcile d'être indulgent et bon que d'être sévère et méchant, et il eut l'exceptionnelle vertu de pratiquer cette maxime jusqu'au lier jour!

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