‹ Trente ans de théâtre (volume 3)Chapitre 15 sur 17 · VICTORIN JONCIÈRES · texte numérisé non relu

VICTORIN JONCIÈRES

lùlos. Un ijallol ayant été, sur la demande même de la direction, intercalé onire le deuxième et le troisième acie, l'ouvrage tenait ainsi toule l'affiche. Mais la guigne, l'horrible guigne du Chevalir poursuivait Lancelol. Les librettistes, défenseurs d<^cidés des duos et des romances, ne se soucièrent pas des exigences de la critique musicale nouvelle. Le compositeur se tira indemme de l'épreuve, et les infortunés auteurs du livret furent une fois de plus rendus responsables d'une faute qu'ils n'avaient qu'à moitié commise. Joncières, désemparé, terrassé par le chagrin, n'avait pas eu le courage d'adapter sa partition au goût du jour.

— Je sais bien ce qui manque à Lancelot, nous disait-il à l'une des dernières répétitions d'ensemble... Ces quatre actes sont dc'yi vieux avant môme qu'ils aient vécu! Il me fallait les relire et les reprendre d'un bout à l'autre... Et quand je pense qu'on tombera sur mes collaborateurs!... Mais mon meilleur collaborateur n'est plus là!... Elle est partie!... J'aurais dû partir en môme temps qu'elle!

Et le malheureux Joncières fondit en larmes.

— Un bon musicien et un brave homme!

me disait, il y a quelques années, M. Ernest Reyer. Je volerai pour lui demain, à l'Institut.

Je me suis souvenu, Tautrc jour, en apprenant la mort de Joncières, de ces réconfortantes paroles de l'illustre auteur de Sigurd. Puis, je consultai les journaux, et je ne trouvai, exception faite du bel arlicle de notre ami Gabriel Fauré, que des notes nécrologiques pour la plu-part inexactes et d'un laconisme désolant. Et je constatai qu'au moment même où Joncières s'éteignait dans son petit appartement de la rue Castiglione, Maurice Rollinat était emporté par le plus terrible des maux... La guigne, toujours la guigne jusqu'à sa minute suprême!,..

La dernière de Rollinat ne devait-elle pas forcément nuire à celle de Yictorin Joncières?...

Le Figaro donnait hier la liste des candidats au fauteuil de M. Henry Roujon, élu secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, et notre distingué collaborateur Emile Berr, examinant les titres de chaque concurrent, ne manquait pas de faire judicieusement remarquer que le grand favori devrait être M. Georges Leygues, empêché jusqu'à ce jour, pour des raisons d'ordre ministériel, de solliciter les suffrages académiques... Et M. Ernest Reyer, toujours fidèle à ses vieilles amitiés, de déclarer que, pour la première fois, il retarderait jusqu'au 5 décembre son départ annuel, afin d'être présent le jour du vote au palais Mazarin.

Au milieu de cette mêlée, se dresse un"^glorieux artiste, le plus grand tragédien de notre temps, M. Mounet-Sully, et déjà nous savons, par de multiples interviews, [que le doyen de la Comédie-Française pose, au nom de ses camarades petits et grands, la question de confiance. Il veut savoir si décidément la profession de comédien constitue un art ou un métier ; il demande si,^comme le proclamait dans un ouvrage consacré à l'Institut l'ancien secrétaire perpétuel M. Delaborde, une « confraternité factice » est seule possible entre les hommes devant leur notoriété, les uns à des œuvres tirées de leur propre fonds, les autres à leur simple talent^^d'interprètes.

C'est contre cette « confraternité factice », sévèrement signalée par M. Delaborde, que M. Mounet-Sully [proteste et a raison de protester. Une telle opinion lui' paraît fausse et démodée, et là-dessus les chroniqueurs les plus autorisés plaident la cause du doyen et citent des témoignages illustres.

Un seul peut-être suffisait, celui d'Alexandre Dumas. N'est-ce pas, en effet, l'auteur du Demi- Monde qui, repoussant ces puériles légendes

DUMAS ET LES COMEDIENS A L'INSTITUT lÔS

accréditées par M. Delaborde, écrivait il y a dix ans : « Ce n'est plus la scène, c'est la vie, c'est la vérilé'prise sur le fait; il y a là une tradition d'art qu'il faut conserver à tout prix, cet ait du théâtre et du comédien étant notre véritable art national, celui oii nous sommes sans rivaux depuis plus de deux siècles. C'est bien] peu de chose, disent certains critiques. Gloires d'histrions ! Triomphes de bateleurs ! Un grand pays comme la France peut-il se contenter d'amuser les autres? Ça vaut toujours mieux que de jles ennuyer d'abord, et ce qui prouve que les autres peuples voudraient bien en faire autant, c'est qu'ils s'assimilent tant qu'ils peuvent notre littérature dramatique, en attendant qu'ils en aient une. » Puis, comme si cette profession de foi ne lui suffisait pas, Dumas invoquait ces comédiens disparus qui avaient mis leur intelligence, leur talent et leur cœur au service de tant d'œuvres et tant de rôles, et tristement, il se demandait ce qu'étaient devenus tous ces visages naguère si expressifs, si lumineux et si mobiles, toutes ces âmes en vibration incessante où tant d'âmes imaginaires avaient puisé la vie. Et que nous voilà loin, avec ces âmes en vi-

bration incessante, honorées par Dumas, de la confraternité factice, derrière laquelle s'abritait M. le vicomte Delaborde!...

On pourrait croire que Dumas, lorsqu'il s'extasiait sur cette faculté, chez Je même artiste, de se transformer si complètement dans l'expression des sentiments humains, flattait intentionnellement les comédiens dont il savait les petites faiblesses. Un fait, dont j'eus l'honneur et le plaisir d'être un des témoins, atteste que le grand écrivain mit toujours ses actes en parfait accord avec ses paroles et ses écrits.

La scène à laquelle je fais allusion se passait, si je ne m'abuse — M. Jules Giaretie pourrait en donner la date exacte — au mois de février 1895. Dès l'aube, par un dimanche effroyablement hivernal, j'avais été réveillé par un formidable appel téléphonique. Mon ami Georges Bernard, aujourd'hui receveur des finances, me faisait savoir, de la part de M. Poincaré, dont il était le chef de cabinet, qu'à trois heures précises,^tous les fonctionnaires des théâtres de-

valent se trouver réunis au foyer des artistes de la Comédie-Française. Got paraissait, ce jour-là, pour la dernière fois en public avant sa solennelle représentation de retraite, et c'était dans cet admirable rôle de Giboyer, qu'il a marqué d'une impérissable griffe, qu'il allait faire ses adieux. A l'heure fixée, j'arrivai au foyer, m'imaginant que Got était fait officier de la Légion d'honneur... La cérémonie de la rosette n'eut pas lieu, faute de croix disponibles; elle fut remplacée par un tout petit discours, mais quel discours! Dumas, M. Roujon, M. Claretie, et quelques interprètes de la comédie d'Emile Augier — on n'avait prévenu personne — eurent un véritable régal. Jamais peut-être, M. Poincaréqui, aux concours généraux, au C-entenaire de rinstitut et en maintes autres circonstances avait affirmé son beau talent d'orateur, ne se montra plus avisé, plus spirituel; jamais l'art du comédien ne fut défini en termes plus délicats. Le doyen, qui, on le sait, ne se distinguait pas par un excessive sensibilité, laissa couler une toute petite larme... Quant à Dumas, qui, en spectateur muet, assistait à la scène :

— Je me trompe parfois quand j'écris mes

pièces, me dit-il tout bas... Mais je vous affirme que je ne me trompo ni sur celui qui vient de parler, ni sur celui à qui il a parlé!... Ce sont deux rudes bonshommes!...

J'allais recevoir les confidences de Dumas sur le jeune ministre et le vieux comédien, quand nous fûmes invités à nous rendre dans la loge directoriale. La représentation fut naturellement triomphale. Got, de plus en plus ému, avait désappris son rôle; il perdait la mémoire, il s'arrêtait, mais les spectateurs enthousiastes Fécoutaienl bouche béante et l'acclamaient, semblant lui dire : « C'est impossible ! il faut rester ! »

Et Dumas, attentif, contemplait cette salle en délire et nous répétait :

— Une mauvaise date pour notre Comédie- Française ! C'est dommage qu'on ait oublié la rosette... Bah! On lui donnera l'Institut!... J'en reparlerai à mon ministre...

Mais Dumas mourut quelque temps après, et Got n'obtint ni la rosette d'officier ni la place à l'Institut.

DUxMAS ET LES COMÉDIENS A L'INSTITUT 367

Faut-il aujourd'hui invoquer l'autorité de témoins plus récents? Les plus sévères d'entre nos jeunes auteurs dramatiques ne s'inclinentils pas devant la fertilité d'invention de celui-ci ou devant l'abondance d'idées de celui-là qui, comédien doublé d'un extraordinaire metteur en scène, trouve le moyen, en quelques heures, entre une répétition générale et une première représentation, de transformer tout un personnage, toute une scène, toute une pièce? N'est-ce donc point de la collaboration cela?

Que de fois, en leurs savantes conférences et en nos réunions hebdomadaires, Sarcey d'abord, Larroumet ensuite — celui-ci successeur de l'austère M. Delaborde ! — nous montrèrent, nous découvrirent, nous déchiquetèrent ici le comédien toujours égal à lui-même, retrouvant chaque soir, à la même minute, à la même seconde, la voix, la pose et le geste en quelque sorte quotidiens ; là, au contraire, l'artiste inégal, obéissant à son cerveau et à son cœur, ne sachant rien des choses convenues, répudiant le

convenable et le correct, tantôt détestable, tantôt sublime, mais jamais médiocre. Avec quel art exquis et quelle malice suprême, toujours à l'instar de Dumas et à l'inverse de M. Delaborde, ils affirmaient, après de superbes discussions, qu'un comédien dépend surtout du camarade qui lui donne la réplique, tout comme un bon joueur de dominos dépend de son habile partenaire !

Disons que toutes ces théories provoquent, par leur subtilité même, d'éternelles contradictions. Le comédien, qui tient avec une égale perfection un emploi toujours le même, est-il supérieur ou inférieur à celui qui opère les plus diverses transformations? Que de problèmes tous plus inextricables les uns que les autres ! A la vérité, les temps ont marché depuis le jour où le très honorable M. Delaborde criait à la « confraternité factice » et proclamait l'infériorité de r« interprète ».

Mais ne suffît-il pas, je vous le demande, d'avoir suivi la mise en marche, les répétitions, les travaux, les progrès, la naissance d'une œuvre de théâtre pour apprécier chez cet « interprète » les plus rares qualités d'intelligence

et de cœur? Et voilà pourquoi aujourd'hui, ne me préoccupant ni des personnes ni des talents, je félicite le doyen de la Comédie-Française d'avoir hardiment pose la question de confiance devant l'Institut. Nous savons — nous n'avons pas autre chose à savoir! — que M. Mounet- Sully est le plus autorisé représentant de l'art tragique, comme M. Goquelin reste le premier de nos comédiens.

POUR BEGQUE

Décembre 1903.

Pour Dumas! s'écrient fièrement aujourd'hui ses amis, relevanl l'incroyable défi jeté au glorieux auteur de Francillon. M. Jules Glaretie, qui monta l'ouvrage et en connut Ja genèse, a ici même donné des textes concluants et cité des lettres décisives. Après un tel plaidoyer la question est jugée, la cause entendue.

Cette victoire en appelle une autre aussi légitime, aussi littéraire... Ici encore, l'administrateur de la Comédie-Française ne nous refusera pas son appui ; je l'ai vu, il y a quelques mois, dans des circonstances particulièrement douloureuses, tendre les deux mains à un adversaire prétendu irréconciliable; j'ai su avec quelle loyauté cette réconciliation- s'opérait, et pas plus

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tard qu'hier, M. Jules Claretie, très simplement, m'écrivait au bas d'une modeste lellre de palmes académiques qu'il voulait bien me signaler : « Larroumet s'y intéressait ! »

Eh bien ! à mon tour, je demande au victorieux avocat de Francillon de jeter un voile sur le passé et de nous aider dans l'accomplissement d'une tâche que nous entreprenons en l'honneur de Becque...

L'an dernier M. Paul Mounet,au sortir d'une représentation classique populaire offerte dans un théâtre de faubourg, me confiait un projet artistique, que je jugeai alors d'une exécution difficile.

Il s'agissait de remettre à la scène, pour une fois seulement, une œuvre aujourd'hui oubliée, d'Henry Becque : Michel Paiiper. La dernière reprise, l'unique reprise d'ailleurs , remonte à quinze ans ; nous la devons à M. Porel, alors directeur et excellent diiecteur de l'Odéon: les principaux protagonistes de cette pièce s'appelaient M°" Weber et M. Paul Mounet, aujour-

d'hui sociétaires de la Comédie-Française. L'ouvrage n'obtint qu'un succès d'estime et disparut de l'affiche après une série de représentations honorables. La critique d'alors se contenta d'établir une comparaison entre le sujet de Michel Paiiper et celui du Maître de Forgea, lequel venait de triompher bruyamment sur la scène du théâtre de Madame. Les amateurs de la pièce bien faite et les partisans du « ça c'est du théâtre » décernèrent la palme à M. Georges Ohnet; les autres, plus soucieux de vérité et d'observation, tout en reconnaissant que Michel PaKper pouvait passer pour une œuvre de jeunesse, louèrent la grande scène qui termine le second acte, et plus encore les deux derniers tableaux où à chaque réplique, à chaque mot, on découvrait la marque puissante, tragique, impitoyable, de l'écrivain auquel nous devons les admirables Corbeaux et l'impérissable Parisienne.

Mais une belle scène et deux tableaux bien venus suffisent-ils à assurer la réussite d'une pièce qui, en somme, n'est point nouvelle? Telle fut la première remarque que je fis à M. Paul Mounet. D'autres objections se présen-

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