LE SOUS-PRÉFET DE CHATEAU-BUZARD
rait en scène. Dame Censure, qui a toujours bon dos, intervint, et comme j'étais un de ses représentants, j'eus la mission d'aviser Millier que, sur la scène de la rue Montpensier, mieux valait peut-être ne pas revêtir l'uniforme.
— Mais Christian dans Mamzelle Nitouche ! reprit le comédien avec une solennelle assurance. Le Palais-Royal vaut les Variétés, ce me semble...
— On ne vous défend rien, fis-je interloqué... Et puis, vous n'allez pas vous comparer à un roi de féerie, à un compère de revue ?
L'argument avait porté...
— Dites-leur que je jouerai le général ! Ditesleur même que je le jouerai très bien! s'écria Milher...
Il le joua, en effet, avec un art consommé, en grand, en très grand comédien, sans forcer un seul instant la note, retrouvant sous les traits du général du Sous-Préfet de Chdteau-Biizard un pendant à ses fameux rôles des Cloches de Corneville et du Train de plaisir. Et voilà la panne qu'il dédaignait à la lecture!...
Comme Milher, Raimond fut acclamé dans ce personnage si amusant de domestique qui reste,
à mon sens, sa création la plus parfaite. Quant à la pièce, — un véritable petit chef-d'œuvre d'exécution en son genre, — elle alla aux nues et se maintint durant cent soirées consécutives sur l'affiche du Palais-Royal. Elle est devenue classique à celte heure, et il n'est pas une scène de province ou de l'étranger qui n'en fasse chaque hiver, comme aujourd'hui le théâtre du Palais-Hoyal, une fructueuse reprise.
Le drame de la lecture, le voyage do l'auteur à Bruxelles, Fanlre aux sardines, lo refus du comédien, le retour du directeur, la mort de l'étoile, l'uniforme et la censure, le triomphe du général... Que d'aventures ! Que dt- tableaux! Et Gandillot, avec sa douce philosophie, de répéter le plus gentiment du monde :
— Ma pièce ne vaut pas mieux que beaucoup d'autres! Elle n'est pas non plu<=; mauvaise... Toutes les pières se valent... Celle-là a réussi pour une raison bien simple : c'est que les directeurs voulaient la faire réussir!...
JS'est-ce pas, messieurs les auteurs, qu'il y a du vrai dans cet amusant paradoxe?
Octobre 190S.
— Delaunay, me disait son grand camarade M. Mounet-Sully, ne fut pas seulement un des premiers comédiens de notre temps et de tous les temps; il ne se contenla pas de marquer à jamais les amoureux du répertoire, Horace, Acaste, Yalère, Damis, Lélie, Dorante et Mario on passant par des jeunes premiers, tels que Clitandre àe?, Femmes savantes et des premiers rôles comme Alceste ou Alaiaviva du Mariage... Perdican, Valentin, Fortunio, Cœlio, Octave, qu'il chantait de sa voix mélodieuse et éclairait d'un sourire exquis, ne lui suffirent pas, non plus que les triomphales créations d'Augier, de Dumas, de Pailleron et, avant elles, celles de Ponsard (rappelez-vous l'inoubliable « Vive le Roi! » du
Vaiigris du Lio7i amoureux!)... Il fit mieux... Le professeur ne le céda en rien à l'artiste... Un maître merveilleux de diction, certes, mais avant tout un professeur de style.
« Un professeur de style », le mot est exact... Et tandis que M. Mounet-Sully m'indiquait, d'un trait sûr, ses idées sur la science du geste et de l'attitude, sur la largeur du jeu et de la diction, je revivais ces heures charmantes et déjà bien lointaines oij, spectateur attentif, j'assistais aux classes de Got et de Delaunay, de Worms et de Maubant...
La Comédie-Française venait alors de donner ie Monde où ron s'ennuie et Madeleine Brohan avait bien voulu se constituer la présidente des Chevreuillets. Ce qu'était cette amicale Société, je vous le contai, je crois, à cette place : l'unique article de notre règlement stipulait que celui qui n'assisterait pas à toutes les soirées de la duchesse de Réville, autrement dit à toutes les représentations de la comédie de Pailleron, serait passible d'une amende d'un bouquet de violettes... Oh! ces délicieux entr'actes du Monde où l'on s'ennuie! Que de fois Suzanne Reichenberg, la pauvre Jeanne Samary et notre prési-
dente elle-même manquèrent leur entrée, au désespoir du brave Richard Mazure, sévère gardien de la scène ! Jamais le foyer de la Comédie ne fut plus gai. Perrin, qui n'y faisait que de rares apparitions, nous surprit un jour, sociétaires, pensionnaires, chevreuillets et habitués de la maison, Henri Lavoix lui-même, dégustant force limonades, et vous pensez si ce spectacle — le foyer de Molière transformé en bar — effaroucha l'éminent administrateur.
Un soir que Delaunay avait pris part à nos folles orgies :
— Je vous présente le plus jeune et le plus chauve de nos Chevreuillets, mon cher Delaunay, fil notre présidente... 11 se propose de croquer les professeurs du Conservatoire.
Le lendemain, j'assistais au cours de Delaunay : dans l'étroite loge réservée aux auditeurs, un jeune homme prenait des notes, faisait des portraits et lorgnait les élèves.
— Encore un de mes fidèles, nous dit Delaunay... C'est M. Philippe Crozier, ancien élève de l'Ecole polytechnique et auditeur au Conservatoire.
La leçon commençait le plus souvent par une allocution qui n'avait rien à voir avec le Conservatoire. Faisant appel à ses souvenirs personnels, se conciliant l'affection de ses élèves, forçant la sympathie de ses auditeurs, Delaunay se plaisait à conter des anecdotes sur les artistes disparus : volontiers, il donnait communication d'une lettre secrète qu'il avait retrouvée dans ses archives, et naturellement élèves et auditeurs couvraient d'applaudissements cette lecture.
— Merci, mes enfants ! Mais nous ne sommes pas au théâtre! s'écriait le maître rayonnant. . Vous troublez vos camarades de la classe de Crosti! ,. Ecoutez-les, les mâtins.
Un autre jour, à la lecture de l'épître confidentielle faisait place une imitation d'un camarade célèbre. Car nul — qui s'en souvient seulement aujourd'hui? — n'excella comme Delaunay à montrer et à grossir par un seul geste, par une simple intonation, les défauts d'un interprète : c'était de la charge et de la meilleure, de la parodie et de la plus fine. Rien qu'à entendre
DELALNAY PROFESSEUR . 335
Delaunay débiter une tirade de Robert Macaire^ nous devinions ce qu'avait été Frederick Lemaitre, terrible et comique, élégant el trivial, féroce et teindre. Puis, après cette récitation improvisée, le professeur expliquait à l'aide de quels effets de théâtre les Frederick, les Dumaine, les Taillade, les Lacressonnière, les Paulin-Ménier gardaient le privilège de provoquer ici les larmes et là le rire, et de trouver, pour exprimer les sentiments les plus divers et rendre les chocs de passions contraires, la note juste el vraie.
— C'est qu'ils avaient le panache, concluait victorieusement Delaunay, romantique impénitent, fidèle interprète de Marion Delorme et d'Hernani. Et le panache des acteurs de drame, cela s'appelle, de nos jours, tout simplement «le style! »...
Et alors, mettant ses principes en action, il montait sur la petite scène du Conservatoire : il jouait et disait indistinctement les rôles d'ingénues et d'amoureux, les grandes coquettes et les pères nobles, les soubrettes et les comiques : à M"^ MuUer, il indiquait Angélique de r Épreuve \ à M"" Darlaud, Cécile de Jurer de Rien; à M"*" Barety, Camille de On ne badine
avec r amour \ à Albert Lambert, Oresle; à Laugier, Chrysale; à Henri Samary, Fortuaio. Le mouvement des scènes, les silences, les passades, les traditions que lui avaient léguées Samson, Régnier, Beauvallet et Provost, tout chez lui était classé, catalogué. A la Comédie, au Conservatoire, à la ville, toujours et partout il était le théâtre même : il ne concevait pas — n'est-ce pas le défaut mignon de nombre d'illustres artistes? — qu'on exerçât une autre profession que la sienne...
Un comédien qui possédait à un tel degré le culte et le respect de son art ne pouvait quitter sans tristesse le public qui l'avait acclamé durant plus de quarante années... L'œil vif, la démarche souple, la voix fraîche, la taille svelte, il avait gardé jusqu'au dernier jour toutes les séductions de l'amoureux, mais il sentait ses forces le trahir et déjà, sous l'administration Perrin, il voulait prendre sa retraite : ses camarades le prièrent de revenir sur sa décision ; après quelques hésitations, il se laissa faire. Un incident qui causa
alors quelque tapage p'clata : le Comité démissionnaire créa l'affaire Dudlay... La presse prit position : Sarcey et Fouquier se firent, comme toujours, les plus acharnés avocats du décret de Moscou; Adolphe Brisson, quelques camarades et moi, nous suivîmes le mot d'ordre de l'Oncle. . . Plus d'entr'actes du Monde où l'on s'ennuie!... Je m'étais interdit l'entrée des coulisses; heureusement la présidente des Chevreuillets me tenait au courant de la petite révolution et m'écrivait ce charmant billet :
... Vous vous êtes fermé, mon cher ami, pour un temps, la porte du foyer... Est-ce un grand mal pour le moment? Des potins, des cancans, des mesquineries... Vous avez été très net dans la question Dudlay. et vous avez bien fait. Vous savez que, pour moi, je n'ai jamais varié là-dessus. Sauf Coquelin qui, ayant plus d'engagements qu'il n'en peut accepter, n'a rien à perdre, je suis silre que les bonzes du Comité se mordent les poings de leur attitude passée. Pourmoi, je suis absolument convaincue que pas un ne partira. Comment fera Delaunay?... Je ne sais... Pour Got, cela ne fait pas un doute... Il restera...
J'ai reçu hier, d'un monsieur que j'ai bien perdu de vue et qui habite la province, une lettre prud'homme et sérieuse où j'ai cueilli cettre phrase char-
mante : '< Voici le printemps... Les dépuratifs s'imposent! B Sanctn poesia!... Quellf^ musique Gounod pouiT lil faire li-dessus.., Excma polkn!...
Je suis très contente, mon cher ami, quand je vous VOIS et peux causer avec vous, mais je ne vous en veux p:is, encore une fois, quand vos occupations vous empêchent de venir.
' Au revoir, mille amitiés de voire vieille présidente et amie,
Madeleine Brodan.
Notre présidente disait vrai : Got resta, Coquclin alla promener le répertoire à travers le monde ; <|uaiil à Delaunay, après une magnifique soirée d'adieux, il s'adonna tout entier à son enseignement du Conservatoire.
Uclas ! il n'était plus professeur lorsqu'il y a exactement sept ans, j'allai lui demander, au nom de M. Rambaud, ministre de Tlnstruction publi(jue, de prendre part à la soirée organisée à Versailles en l'honneur de l'empereur de Russie. L'implacable et injusie limite d'âge venait de l'allcindre ; il n'avait même pas été, comme Got, nommé juré des examens du Conservatoire et cet oubli l'altrislail.
— Alors, je ne suis pas tout à fait enterré? me d'-manda-t-il mélancoliquement... Ma ren-
DELAUMAY PROFESSEUR 339
trée au théâtre ! au palais Je Versailles!... C'est donc vrai, bien vrai?...
Il hésita un instant; puis reprenant courage et retrouvant toute sa jeunesse, il me récita avec un art incomparable : V Espoir en Dieu, la Soirée perdue, la Lettre à Lamartine... Musset, encore et toujours .Musset!
— Allons, inscrivez-moi au programmo pour la Soirée perdue. C'est convenu! Dix heures pour le quart... Vous m'enverrez un bulletin !
Cette rentrée fut triomphale... Ministres, ambassadeurs, tous lui firent fête et lui rendirent visite après la représentation. Et comme le Président Félix Faure le présentait à l'Empereur de Russie :
— Ma dernière, irrévocablement, cette fois, monsieur le Président, balbutia-t-il, maîlrisant mal son émotion et soutenu par son ami Constant Coquelin. Je n'en puis plus!
Perdican, il me l'avoua plus tard, goûta ce soir-là sa dernière joie de comédien...
Octobre 1903.
M. Georges Claretie, avocat de talent et écrivain distingué, publiait récemment, sous le titre : Une comédienne du siècle passé, des lettres pleines d'intérêt dues à Suzanne Brohan, la mère d'Augustine et de Madeleine, la marraine de Suzanne Reichenberg, la tante de Jeanne, Marie et Henri Samary.
« Madame Madeleine! » La présidente des Chevreuillets!... C'est toute la Comédie-Française d'autrefois qui revit avec elle!... Et comment — je remercie M. Georges Claretie de me suggérer cette idée — résisterai-je, à mon tour, au plaisir de rendre publiques certaines lettres que Madame Madeleine voulait bien m'adresser sur son grand camarade Dressant, sa mère
Suzanne, son administrateur Perrin, son divorce avec Mario Uchard, sou départ du Théâtre-Français, sur tous et sur tout enfin? Commenter cetle correspondance, ce serait, ce me semble, la déparer. La voici :
Vendredi.
J'arrive de la campagne. Je suis allée à Nemours voir mes pauvres amis Bressant. Voyez-vous... 11 n'y a rien de plus affreux... Paralysé complètement et la tête absolument nette, parlant encore,, mais sentant que le mal gagne etpensant que bientôt il faudra deviner ce qu'il ne pourra plus dire ! Il a, au milieu de cette désolation, le bonheur d'avoir auprès de lui deux êtres admirables de dévouement : sa femme, puis Jean. Jean est depuis trente ans dans la maison... Il aie culte, l'adoration absolue de son maître, il le fait vivre positivement, et ce garçon, qui nuit et jour veille, n'a jamais eu un mouvement d'impatience, un froncement de sourcils. Pour nous, les amis, Jean, c'est la personnification du dévouement serein, heureux du bien quil apporte à ce pauvre être I De quel cœur nous lui tendons la main! C'est rare...
Je ne vais pas bien... J'étouffe, j'étrangle... C'est éternel, ce mal!... Il est vrai que le temps est bien mauvais! Encore merci, mon cher enfant. On dit Perrin fort malade et ne reposant plus qu'avec de la morphine. Cela me fait de la peine comme amie...
J'espère que sa vie n'est pas menacée, mais je crois qu'on lui impost^ra le repos absolu. Perrin hors du théâtre... lien mourrait!
On dit qu'il a un rhumatisme goutteux dans la tête et une maladie du pharynx et puis... soixantedix ans! Tout cela est tristel
Je vous serre bien la main, Adrien, et encore merci.
M. Brohan.
Mardi.
Si vous vouIpz rester en bonne amitié avec votre présidente, petit chevreuillet, jamais, jamais de cadeaux, enlendez-vous ! L'ne bonne poignée de main et un t)onqiiet de violettes de deux sous parfois, voilà le programme. C'est dit. Toutel'ois, je remercie de la belle gravure, mais c'est tini, pas vrai!
J'arrive de Nemours où je suis allée voir mes amis Bressant. Toujours le même état. La lêle absolument saine et le corps emièrement perclus. Si vous voyiez quelle joie c'est pour lui de causer théâtre, de voir les vieux, les amis!... Âh ! il ne laul être ni malade, ni malheureux!... Ils se font rares, les amis, en ce cas!
J'ai passé une bonne journée... J'ai été patauger dans la neige comme le bonhomme Hiver et j'avais l'air d'un ours en gaieté avec mon attirail de campagne... Mais j'ai respiré l'air pur, les sapins... C'est bon...
On me remet, pendant que j'écris, un mot qui m'annonce la mort de la petite fille de Jeanne. Ah! la malheureuse enfant! Dans quel désespoir elle doit être! Lagarde me fait dire de n'y pas allerî que Jeanne a pris la maladie de l'enfant. C'est affreux!
Au revoir. Je vous serre la main. Amitiés.
M. Brohan.
21 août.
Bonjour, petit chevreuillet, vous m'avez écrit une bonne lellre, hiim affectueuse et je vous en remi-rcie. Nous sommes encore ici pour dix jour-^ Le pays luimême n'i st pas beau, mais Ips environs sont superbes. Je sale Paul tant que je peux : il prend des douch'S, des bains, il marche, boit de l'eau thermale et, en somme, se porte très bien. Moi, je prends des douches sur les jambes, et comme j'ai horreur des inutiles, je ne fais aucune nouvelle connaissance. Je me fais monter au plus haut point possible, et une fois là, je Irolte, je cueille des (leurs très belles et d'un éclat incomparable, je mange des mûres, des fraises, des cornouilles: je vais deci de-là, comme il me plaît, sans voir âme qui vive et respirant le grand air pur et vif. Cette vie-là me plaît.
A propos de liberté, vous savez que le divorce a été prononcé entre moi et M. Uchard. J'en suis absolument ravie.
Voyez la loi ! Le divorce eût été refusé sans la
naissance de Paul, car c'est moi qui avais demandé et obtenu la séparation de corps contre M. Uchard. La demande eût donc été repoussée, puisque c'était lui qui demandait le divorce, mais la naissance d'un fils constituant une injure grave, ça a passé sans aucune difficulté. Et voilà comme quoi, ô petit chevreuillet, votre présidente serait libre, à cette heure, d'épouser un jeune homme de vingl-cinq ans qui la prendrait pour son argent, la battrait comme plâtre et la ferait mourir de chagrin!
Au revoir, mon cher enfant, respirez le bon air, vous aussi.
Mille vieilles amitiés.
M. Brohan.
Samedi.
J'ai là accroché un porlrait de Perrin dans son cabinet de la Comédie. C'est Adrien Marie qui me l'a donné. Perrin l'a fait prendre un jour dans ma loge et a écrit ceci dessous :
A Madame Madeleine Brohan.
Ceci est l'image fidèle d'un petit coin de cette grande maison que vous avez si bien servie et avec tant d'éclat, de celte maison où vous avez été aimée, applau^lie, adorée, et que vous avez promis de ne pas quitter tant que la lumière de cette lampe éclairera à cette même place.
Votre très dévoué serviteur et ami.
Emile l'errin.
Il y a un an qu'il a écrit cela, et nous voilà partis tous deux !
J'ai du chagrin, Adrien, et, comme je l'écrivais hier à son fils... La Comédie-Française perd un grand administrateur et moi un ami. Les rangs s'éclaircissent!
Au revoir. Je vous serre bien la main.
M. Bruuan.
Hermogor (Tyrol).
Mon cher enfant, je reçois votre lettre et cela me fait doublement plaisir, parce que j'y retrouve beaucoup de mes propres sentiments. — Oui, c'est ignoble de permettre que l'on trouble l'agonie si longue et si cruelle de ce pauvre Perrin. Certes, il a des défauts; qui n'en a pas?... Et puis laissons le directeur pour qui on est absolument injuste... N'est-ce pas odieux, cette volée de corbeaux qui n'attend pas la mort? Je suis révoltée et j'ai gros cœur... — Ma voix va bien, mais j'ai des oppressions et des étouffements terribles. Je ne pourrais rejouer sans souffler comme un marsouin, et d'ailleurs je suis partie, c'est fini et je m'en réjouis chaque jour. Je suis fort contente : Paul est admissible à Saint Cyr... et sera admis, je l'espère; il se dit sûr de son oral. Pierre est marié selon son goût et va bien mieux. Maman va bien. Le reste... au petit bonheur! 11 faut, dans la
346 SOUVENIKS DE THEATRE
vie, je crois, bien réfléchir sur ce qu'il y aurait à faire dans telles ou telles éventualités, s'occuper de ceux à qui l'on se doit et puis attendre les événements; ainsi fais-je, mon cher enfant.
Je ne peux pas vous dire, Adrien, la réelle aflFection que j'ai pour vous. Vous vous révoltez encore des petites saletés devant lesquelles on courbe l'échiné, à cette heure, sans rien dire... J'aime ça.
Je serai à Paris à partir du 31 ou du 1"... Vous seriez bien aimable de venir me serrer la main. Au revoir, mon cher enfant. Bons souhaits pour vous et les vôtres.
M. Brohan.
... Quand on pense que dans deux mois, mon cher ami, il y aura un an que le pauvre Perrin est mort! Je ne peux pas cesser d'aimer mes amis morts, pas plus que mes amis vivants. Voyez-vous, Adrien, Perrin vieilli, malade, était comme une coquette qui se désole en regardant le passé. Il avait 4 toujours été aimé, adulé, flalté. Les banquiers, les I princes et les directeurs de théâtre trouvent toujours des femmes qui leur disent qu'ils ont vingt-cinq ans. Puis arrive, comme l'a dit ce pauvre Perrin, le supplice de l'incertitude, et alors le désespoir s'empare ■ de ces êtres gâtés, quelle que soit leur valeur. J entends encore Perrin me dire : « Voyez-vous, quand on ne-t plus un homme dans toute la mâle acception du mot... mieux vaut crever! »
LETTRES DE MADELEINE BROHAiN 347
J'en arrive à ceci : l'article de Wolff disait la vérité : Perrin était un homme et un monsieur.
Maman va bien, malgré l'approche de ses quatrevingts an*. C'est pour moi un grand bonlieur. Pierre est toujours bien souffrant, mais pas pire. Moi, j'ai mal aux pattes, le cœur trop gras, un peu essoufflée. Mais, en somme, ça va pour mon âge. Et puis, vous savez, Adrien, le chagrin m'abat; mais le mal physique, pas beaucoup.
Au revoir, bon voyage, bon retour, mon cher enfant.
Voire vieille présidente et amie,
M. Brouan.
Mercredi 6.
Mon cher enfant, je viens de passer par une cruelle épreuve. Maman a failli mourir. Elle est sauvée à cette heure. Mais quels moments! Elle a eu des suffocations effrayantes... Aujourd'hui, elle est bien affaiblie, mais il n'y a plus de danger.
Hélas! on ne peut pas la guérir du plus terrible... quatre-vingts ans! Je reste ici tant que j'y jugerai ma présence nécessaire et réconfortante. Tout le monde est bon pour ma pauvre veille mère : elle est adorée dans ce village.
Au revoir, mon cher Adrien, je vous vois peu, mais vous savez que mon amitié pour vous est toujours la même.
Que Dieu vous garde vos chers parents!
Je vous serre bien affectueusement la main.
M. Brohan.
Fontenay-aux-Roses, 2 mai 1887.
Ah! mon pauvre Adrien, quel chagrin d'assister à la lente agonie de cette pauvre chère mère et ne rien pouvoir pour la soulager, rien!
Je suis ici depuis un mois, ne la perdant pas de vue une minute. J'ai espéré pendant quelques jours, mais le mal est le plus fort, et le médecin me dit qu'elle va mourir. Une lumière qui s'éteint... Oui, c'est bien l'expression vraie, l'image exacte. Par instants, des lueurs qui redonnent l'espérance, puis la nuit, et dans quelques jours, c^ sera la grande, l'éternelle nuit. Voyez-vous, Adrien, pendant ces heures que je passe là, près d'elle, je fais mon examen de conscience et je suis bien heureuse de ne me trouver que quelques torts de caractère vis-àvis de cette chère femme qui va disparaître, et encore. Dieu sait si je me les reproche, ces torts!
Elle me l'a dit, il y a quelques jours : personne ne viendra que la famille et elle sera transportée d'ici au cimetière de Fresnes. Nous avons là — j'ai plutôt — un caveau de famille pour ma grand'mère, ma mère, moi et mes enfants.
Fresnes est un village où maman avait une mai-
sonnette où nous avons tous été élevés ! C'est près de la Croix-de-Bemy.
Si vous voyiez ce qui reste de ma pauvre mère... Rien !... Une enfant!
Par instants, la tête n'y est plus... Puis, à mon grand désespoir, la mémoire revient. Alors c'est horriblement cruel. Pendant quinze jours, j'ai dû la veiller en me cachant. Elle m'avait en haine, prétendant que je voulais l'assassiner, appelant les voisins au secours, voulant mettre le feul Aujourd'hui, elle est abattue, oppressée; j'ai dû reprendre l'appareil à oxygène. Elle étouffe, veut partir pour Paris, aller au jardin chercher de l'air, puisque je lui en refuse!
Le médecin, le docteur Faure, est admirablement bon pour elle et la soigne très bien; mais maman a eu quatre-vingts ans le 29 janvier. Vous avez eu bien du chagrin, Adrien, mais pensez à votre mère!... Vous comprendrez quelle doit être ma douleur.
Au revoir, merci de votre visite, mais je ne bouge pas d'ici.
Amitiés,
M. Brohan.
Jeudi.
Voyez-vous, mon cher enfant, il faut savoir bien mourir!... J'ai été touchée de votre lettre, votre affection pour moi vous a rendu clairvoyant. Oui, certainement, je suis triste. On ne quitte pas sans un
serrement de cœur une maison où l'on a été longtemps heureuse... Mais c'est la vie, cela. Ma voix est absolument intermittente, je ne peux me risquer ainsi. Jetais résolue à partir au mois de juillet, je suis maliide et je ne veux pas être payée deux mois encore à ne rien faire.
Donc finie Magdalena, qui restera, faute d'une sociétaire, une bonne amie à vous et sera toujours heureuse de vous voir, petit chevreuillet. Votre
M. Brohan.
Mercredi.
Bonne et sincère amie, oui, Adrien, certes, mais femme incomparable! C'est beaucoup! Je vais un peu mieux, m.iis ce mieux est encore bien précaire. Voilà cinq mois que je suis tenue au lit par cette horrible chute. Merci pour ce que vous dites d'Augustine. C'est vrai. Son fils a été admirable de dévouement pendant les longs mois de son agonie. Il y avait bien longtemps que l'esprit était parti. Quelle fin! A mon tour! C'est sans effroi que je dis cela, Adiien, croyez-moi, c'est ce qui pourrait m'arriver de plus heureux. A la volonté de Dieu! Mille bonnes amitiés,
M. Bkohan.
LETTRES DE MADELEINE BROHAN 3ol
J'aurais voulu donner d'autres lettres encore... La vérité, c'est que Madeleine Brohan ne se montra pas seulement une comédienne admirable qui, après avoir triomphé dans Côlimène, Elmire, Sylvia, Araminte et toutes les grandes coquettes du répertoire, sut assouplir et perfectionner son talent à un tel point qu elle trouva, vers la fin de sa carrière, de consolants et inoubliables succès. Elle fut aussi et surtout une femme vraiment supérieure : une intelligence toujours prêle et ouverte à toutes choses, un esprit vif et pénétrant, une érudition large et, avec cela, une bonté rare...
— Mieux et plus qu'une femme! disait Dumas... Une âme!
A ces inappréciables dons elle en joignait un autre; elle eut l'art de vieillir sans tristesse, avec un délicieux sourire... Elle pensait que mieux vaut devenir la plus jeune des vieilles que de rester la plus vieille des jeunes. Ce fut sa façon de changer d'emploi, à la scène comme à la ville.
3o2 SOUVENIRS DE THÉÂTRE
Eu publiant quelques-unes de ses lettres, peutêtre ai-je donné un peu de joie à ceux qui eurent le bonheur de connaître la femme, et aussi un peu de regret à ceux qui durent se contenter d'applaudir l'artiste.
VIGTORIN JONGIÈRES
Novembre 19 OS.
C'était il y a quelques mois.s. Le Conseil supérieur du Conservatoire tenait séance; je me trouvais, autour de la lable verte, voisin de Victorin Joncières ; on traitait une question technique particulièrement difficile.
— Qu'en pensez-vous, mon cher Joncières? lui demanda notre président.
— Je n'en pense plus rien! répondit-il d'une voix affaiblie.
Et, comme la discussion se poursuivait, Joncières se pencha vers moi et me dit tout bas, avec un accent d'une indicible tristesse :
— Je craignais de rester en route !...
Il n'en pouvait plus, en effet... Depuis sept longues années, le chagrin faisait son œuvre
lente, impitoyable... [Quand nous lui demandions des nouvelles de sa santé, que nous savions , depuis la mort de sa femme, irrémédiablement compromise :
— A quoi bon vivre! soupirait-il. C'est fini! Je ne me rendais pas assez compte de mon bonheur !
Rien de plus vrai. Joncières mena près de trente ans la vie la plus calme et la plus heureuse. Il choisit la compagne de ses rêves, et tandis que Dimitin vengeait superbement, au Théâtre-Lyrique d'Albert Yizentini, l'échec, immérité d'ailleurs, de Sardanapale, c'était cette charmante femme qui, se cachant sous le pseudonyme de Jennius, préparait les notes savantes du critique et les nouvelles parisiennes du courriériste de théâtre.
Compositeur |de talent, critique averti, Victorin Joncières paraissait alors appelé aux plus brillantes destinées. Chaque semaine, Pasdeloup et Colonne faisaient entendre des fragments d'œuvres françaises inédiles ; ils se gardaient bien d'oublier d'inscrire à leurs programmes Victorin Joncières, lequel, dans son feuilleton, ne manquait pas de rendre un éloquent et re-
VICTORIN JONGIÈRES 353
connaissant hommage à ces intéressantes matinées.
Tout marchait donc à souhait au concert. Au théâtre, à l'Opéra, la Reine Berthe ne réussissait pas; mais suivant l'exemple de Dimitri, le Chevalier Jean réparait, à l'Opéra-Comique l'échec de son ainée à l'Opéra. Emma Calvé, alors inconnue, faisait ses débuts dans le drame de Victorin Joncières et demandait à notre pauvre amie Gabrielle Tholer — c'est chez elle que j'eus le plaisir de la voir pour la première fois — des leçons de comédie. Elle allait si je ne me trompe, chanter les Noces de Figaro^ et, tout naturellement, l'interprète de Mozart, douée déjà d'une voix merveilleuse, mais se sentant encore inexpérimentée comme comédienne, sollicitait les avis de l'artiste qui jouait de si piquante façon la comtesse du Mariage de Figaro.
La carrière du Chevalier Jean devait être malheureusement interrompue par la catastrophe de l'Opéra-Comique. L'ouvrage, très chaleureusement accueilli à Paris, obtenait un succès en-
Ihoiisiaste à^ l'étranger, et Joncières se voyait traîné en triomphe sur les scènes de nos voisins. Mais, il ne le savait que trop, ces victoires-là ne comptent pas; il confessait volontiers que, suivant le mot de Gautier, l'auteur qui ne reçoit pas l'applaudissement de Paris n'a qu'une réputation de province.
— Mon pauvre Chevalier Jean! faisait-il... Dire que c'est lui qui m'a fichu la guigne !
Puis, se ravisant, il ajoutait :
— A Garvalho encore plus qu'à moi, d'ailleurs...
Ce maudit Chevalier porta, en effet, malheur au musicien et au directeur. Mais alors qu'au milieu de terribles luttes Garvalho se rebiffait et reprenait pleine confiance, Joncières, lui, se décourageait et ne cessait de se lamenter sur les misères du pauvre héros...
Puis, comme si l'affreuse malchance poursuivait Joncières, une nouvelle déconvenue l'attendait. Par deux fois, il brigua les sufrages de ses confrères de l'Institut, et par deux fois les portes du palais Mazarin lui furent fermées.
Il faut le dire franchement : cet échec parut de
VICTOIUN JO.NCIERES 337
tous points immérité. Dimitri^ le Chevalier Jean et les nombreux ouvrages de Joncières applaudis au concert, sa parfaite érudition musicale, tout devait lui concilier l'estime des graves académiciens de la section musicale... Mais ceux-ci ne lui pardonnaient .pas d'exercer une fois par semaine, avec .autant de talent que d'indépendance, les lourdes fonctions de critique.
— C'est bien fait pour moi! Ils m'ont retoqué, répétait-il. J'ai eu trop souvent la dent dure... Je n'avais vraiment pas besoin de faire de l'esprit!...
Ce nouvel échec l'affligea profondément; mais un suprême espoir lui restait. Il cachait dans ses tiroirs un grand opéra, intitulé Lancelot.
Eugène Bertrand, nommé directeur de l'Opéra, reçut l'œuvre et promit à Joncières de la monter immédiatement. Rappellerai-je que les promesses de l'aimable Bertrand n'étaient parfois, pour les auteurs, que de vaines espérances? Cela se passait en 1892. . . Au mois de mars de l'année
358 SOUVENIRS DE THÉATKE
suivante, M. Gailhard, éloigné de l'Opéra depuis le départ deRill, faisait sa rentrée directoriale... Bertrand lui soumettait les engagements pris avec les auteurs et les artistes. Rendons à l'associé de Bertrand cette justice qu'il exécuta scrupuleusement les contrats... Certes, le jeune directeur avait de bonnes raisons pour se méfier du nouvel ouvrage de Joncières ; il avait été un des créateurs de la Reine Berthe\ mais par un sentiment de coquetterie artistique dont il convient de lui savoir gré, M. Gailhard voulait préparer une éclatante revanche à Joncières. Oubliant les petites rancunes assez légitimes, en somme, de l'interprète de la Reine Berthe^ M. Gailhard. se fit un malin plaisir de tenir les promesses de son associé... Bien plus, par un singulier hasard, un véritable hasard de théâtre, la première pièce représentée, en 1900, par la direction Gailhard fut celle qui avait été la première reçue, en 1892, par la direction Bertrand. Les répétitions marchèrent sans encombre, et le compositeur, naguère quelque peu exigeant, se montra d'une douceur extrême. Ses principaux interprètes, MM. Renaud, A^aguet et M"" Delna, se déclaraient enchantés de leurs