‹ Trente ans de théâtre (volume 3)Chapitre 6 sur 17 · MADELEINE BROHAN - MAUBANT · texte numérisé non relu

MADELEINE BROHAN - MAUBANT

Juin i902.

L'ancienne Comédie disparaît. Après Clémentine Jouassain, voici Maubant qui s'en va. M"* Jouassain, c'était la duègne; M. Maubant, c'était le père noble. Chaque comédien, au temps déjà lointain des Jouassain et des Maubant, tenait son emploi. J'ai même ouï dire que cette classification donna parfois lieu à des querelles, voire à des procès. Rien n'est plus malaisé, en effet, que de délimiter les emplois. Où commençait l'emploi dit du fort jeune premier amoureux? Clitandre, des Femmes savantes,

revenait-il au jeune premier Dressant ou bien à Tamoureux Delaunay? L'Orgon, de Tartufe^ qui relevait de l'emploi des financiers, ne pouvait-il être tenu par un grime? Dorine était une première soubrette et — arrangez tout cela ! — Martine n'était qu'une seconde soubrette, Célimène était une grande coquette, Armande une coquette... Les réclamations pleuvaient chez Camille Doucet, qui était alors directeur des théâtres au ministère, el l'administrateur général Edouard Thierry, avec beaucoup d'à-propos, décida un beau jour que, pour éviter toute contestation, l'engagement de l'artiste stipulerait un emploi et, au besoin, un second... Cet « au besoin » contenta tout le monde : Doucet, Thierry et sociétaires. Tous en usèrent si largement que, peu à peu, il u'y eut plus d'emplois... On disait les Trial, les Dugazon à rOpéra-Comique, on disait les Arnal au Palais- Royal, les Lesueur et les Bouffé au Gymnase; on fit de même à la Comédie : la désignation de l'emploi fut remplacée par le nom même du comédien

Maubant était resté fidèle à toutes les traditions de l'ancienne Comédie; il n'admettait pas

de tels changements. La dernière fois que je l'aperçus, c'était le 31 décembre, à la réception officielle du ministre des beaux-arts. Il relevait de maladie, mais pour rien au monde il n'eût manqué au rendez-vous; il présentait ses hommages à son chef, non point comme sociétaire retraité, mais comme ex-vice-président de l'Association des artistes.

— Si je vous avouais, disait le brave homme, que ce jour-là est chaque année une fête pour moi, vous ne me croiriez pas! Cela est pourtant. Voilà comme nous sommes, nous autres!

11 y avait dans ce « nous autres » tout un monde! C'est que Maubant était précisément un des derniers survivants de l'ancienne Comédie. M. Jules Claretie l'a excellemment marqué l'autre jour : il a évoqué les âges héroïques où les débutants faisaient pied à pied, bout de rôle par bout de rôte, à force de travail quotidien, la conquête d'une situation oii l'honneur importait encore plus que le gain; il a rappelé le temps où les comédiens ne s'imaginaient pas qu'ils exerçaient la plus difficile des professions, où ils s'estimaient heureux de gagner leur vie et de la bien gagner, où ils ne mettaient pas à cet

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art plus d'importance qu'il n'en veut avoir, oh tous, sociétaires et pensionnaires de la Comédie, étaient de bons vivants, heureux de vivre, plus heureux encore de faire rire ou pleurer leurs semblables ! . . . C'était alors — M. Clareiie a ingénieusement insisté sur ce point — ce qua Iules Janin appelait le beau temps du théâtre : point de raideur, point de gêne, rien de guindé; des amours-propres de bons garçons et de bonnes filles; des gens qui riaient toujours, véritables enfants du père Molière !

Est-ce parce qu'en avançant dans la vie on est enclin à garder une impression ressentie au temps des jeunes années ? Est-ce parce qu'un charme très doux, très tendre et très particulier se dégage de tous ces souvenirs de jeunesse? Je ne sais. Mais en lisant l'autre jour l'éloquent discours de M. Claretie, je songeais à ces soirées passées, il y a plus de vingt ans, en ce foyer de la Comédie dont Madeleine Brohan faisait si superbement les honneurs. Elle était installée, souriante, sous l'antique horloge placée alors

enlre les deux fenêtres. La grande coquette venait d'aborder, on sait avec quel succès, l'emploi — disons l'emploi ! — des mères. A Célimène, à Elmire avaient succédé la duchesse de Réville et la marquise de Yillemer. Une seconde carrière, infiniment plus brillante, mais hélas ! plus courte que la première, allait commencer pour elle. Durant de longues années, Augustine avait éclipsé Madeleine : la soubrette avait nui à la coquette. Madeleine « Madame Madeleine » allait prendre sa revanche, et quelle revanche! Elle avait le talent, elle avait l'esprit; elle avait aussi la bonté.

— J'aime mieux, répétait-elle, être la plus jeune des vieilles que la plus vieille des jeunes!

Mot profond d'une Célimène qui sait vieillir. Elle ne rougissait pas, quand elle jouait le rôle de la baronne de Vaubert de Mademoiselle de la Seiglière^ de souffler à sa jeune partenaire celui d'Hélène, qui lui avait valu un de ses premiers triomphes. Elle ne croyait pas à la fameuse théorie de Dumas : vingt-trois ans le matin, vingt-trois ans le soir. Elle se riait de ses camarades qui, s'embrouillant dans leurs calculs, comptaient un an de moins chaque fois

qu'elles avaient un an de plus et ne savaient plus ni leur âge ni celui des autres.

— Je ne lis plus les articles de journaux, reprenait-elle. C'est le seul moyen de me dire que j'ai encore trente ans !

Ah! comme on pouvait dire d'elle ce que que Gautier écrivait de sa sœur Augustine : « Rentrez au foyer des artistes après l'étourdissement de votre soirée, et vous y retrouverez la plus aimable femme du monde, qui vous reçoit avec des airs de femme du monde, avec cette verve et cet esprit, cette délicatesse et cette dignité de manières que nulle comédienne n'a hors du théâtre ! »

Elle avait tout cela! Elle était tout cela. Et cependant une chose la troublait en ses dernières années de théâtre : elle ne voulait à aucun prix, sous aucun prétexte, donner sa représentation de retraite.

— Je n'assisterai pas à mon enterrement ! Elle tint parole; elle n'eut même pas ses

dernières représentations. Elle invoqua des raisons de santé qui n'étaient malheureusement que trop vraies; elle demanda un congé, puis deux, puis trois, et elle ne reparut pas

SOUS la grande horloge. C'était fini de notre présidente! Car elle était notre présidente, présidente d'une société qui ne s'est jamais réunie, d'une société toute platonique, qui s'appelait la Société des Chevreuillels...

L'ancienne Comédie ! Les Chevreuillets ! M"* Madeleine ! 11 y a longtemps de cela. Je cherche à me retrouver en ce foyer et je ne m'y retrouve plus... L'horloge a changé de place! Got, Thiron, Maubant, Barré, Madeleine Brohan, Jouassain, Samary, que de disparus ! Suzanne Reichenberg et Blanche Barretta.

Delaunay, Frédéric Febvre et Gustave Worms, que de retraités! Et Constant Coquelin! Julia Bartet arrivait alors... Elle débutait dans Daniel Rachat, puis dans Iphigénie et dans la Camille d'O;?. Jie badine pas avec f amour. Elle venait d'être, au Vaudeville, la délicieuse héroïne de toutes les comédies de Sardou et d'Alphonse Daudet. Julia Bartet n'avait encore été ni Denise, ni Francillon, ni Bérénice, ni Armande, ni Sylvia, mais notre présidente l'avait de-

it.

vinée : elle avait prédit à l'amoureuse, à la jeune première, à la grande jeune première (toujours les emplois!) tous les succès; elle la jugeait moderne et classique, capable de donner à Sylvia un caractère, à Bérénice une âme... La voix de la mignonne Julia Barlet l'avait ravie — une voix douce et touchante, ayant quelque chose de grave et d'ingénu, de sérieux et de jeune ! Et cette voix, à laquelle il était impossible de résister, allait quelques mois plus tard, après l'accessit du Conservatoire, soupirer, au Vaudeville de Léon Carvalho, la Yivette de YArlésie?ine!

Et tandis que Julia Bartet obtenait tous les succès, tous les triomphes, Blanche Pierson faisait son entrée dans le même foyer, mourant de peur... Elle avait été l'étoile du Gymnase et du Vaudeville ; mais l'horloge, l'horloge de M""* Madeleine, la terrifiait... Et M™' Madeleine la rassurait : elle la savait fine, adorant le théâtre, d'une intelligence tout à fait supérieure... Notre présidente ne se trompait pas !...

Et nous voici bien loin de Maubant et des pères nobles, de M""' Jouassaiii et des duègnes !

Mais qu'importe 1 La Comédie dure et survit : elle se rajeunit. Le public français, qui a bien peu de choses en respect, garde la religion du Théâtre-Français. Oui, notre Paris y croit. Le poète l'a dit : vanité, imprévoyance, colères subites, défaillances sans motifs, croyances d'un jour, enthousiasmes d'un instant, répulsions sans causes, adorations au hasard, on lui reproche tout à la Grand.'Ville... Et la Comédie- Française vit, résiste et triomphe, et l'horloge du foyer de l'Ancienne Comédie tourne toujours...

SILVAIN — GABRIELLE THOLER

Juillet 1902.

... Mais ce n'était pas tout que d'assister aux belles représentations de la Comédie moyennant la somme de cinquante sous qui donnait — qui donne encore — le droit de s'installer dans une confortable stalle de parterre et de recevoir les confidences des claqueurs, tous vieux habitués de la maison, tous excellents professeurs de théâtre! Ce n'était pas tout que d'attendre le matin, dès l'aube, le colleur d'affiches, véritable chœur antique annonçant les plaisirs quotidiens! Ce n'était pas tout que de guetter à la sortie,

après une représentation triomphale, ces artistes vénérés! Oh! la sortie des artistes!... Le parterre ne me suflisait plus... Je voulais être inscrit sur le registre de Yerteuil, le registre des entrées. J'avais bien, en une feuille obscure qui ne vécut que quelques numéros, eu l'honneur de remplacer mon cher camarade, M. Fernand Samuel : mais Verteuil restait impassible. J'eus alors l'idée de faire des silhouettes d'artistes. Quel est celui de nous qui ne traça pas une vague silhouette de comédien?

— Le Conservatoire d'abord, nous répétait notre vieux professeur de rhétorique Eugène Talbot... Les silhouettes artistiques, ensuite, et enfin la direction de l'Odéon! Ce sont les trois étapes régulières, les trois rêves du bon jeune homme!

Je fus ce bon jeune homme. Je soumis mon projet au directeur de VEstafette, Léonce Dé- Iroyat; je ne demandai pas d'appointements : je fus donc agréé et m'attelai aux silhouettes. Le pauvre Burani, mort il y a quelques mois, faisait alors dans ce journal la soirée théâtrale : l'auteur des Pompiers de Nanterre triomphait à l'Athénée du père Montrouge avec ses joyeux

vaudevilles, dont le plus connu est le Cabinet Piperlin\ très obligeamment il guida mes premiers pas et me mit en rapports avec Silvain, son voisin de campagne.

La série des silhouettes — il faut toujours annoncer la série! — commença donc par Silvain. Burani nous réunit à dîner dans sa villa d'Asnières, Armand Silvestre, alors bibliothécaire au ministère des finances, Silvain et moi. C'était mon premier dîner de théâtre, et le cœur me battait fort; les anecdotes pleuvaient; je me contentai d'écouter avidement : j'aurais voulu écrire tout ce que disaient ces trois hommes qui me semblaient être les plus grands du monde!...

La carrière de Silvain n'était pas encore bien longue. Le jeune tragédien avait débuté à la Comédie dans Thésée de Phèdre entre Sarah Bernhardt et Mounet-Sully. Maubant restait titulaire en chef de l'emploi — toujours les emplois ! — des pères nobles, et Silvain se voyait contraint de se confiner dans les confidents de la tragédie et les raisonneurs de comédie. Deux rôles surtout, Félix de Polyeucte et Narcisse de Britannicas, lui avaient valu de très mérités succès. IVIais le vieil Horace, Burrhus, don

Diègue et Ruy Gomez, qui l'attiraient, revenaient de droit au vénérable chef de file. Perrin ayant aboli l'usage des tours de rôle, Silvain devait, comme ses jeunes camarades, marquer le pas : il espérait bien qu'un jour Maubant s'attarderait au billard du café de la Régence en compagnie du brave Joliet. Mais Maubant n'oubliait jamais l'heure du Gid!...

En même temps qu'il nous faisait part de sa légitime impatience, Silvain nous traça de Ballande un ingénieux portrait : il sortait du Troisième Théâtre-Français dont il avait été une des gloires avec Leloir, Barrai et Albert Lambert père. Ballande, on s'en souvient, fut, avant la guerre, l'initiateur des matinées classiques, et certes les amateurs du répertoire lui doivent beaucoup. Mais si le directeur ne manquait ni d'intelligence ni de décision, l'homme montrait une solennité dangereuse. Sarcey, qui le tenait admirablement et en faisait parfois, à nos déjeuners hebdomadaires, une charge savoureuse, porta sur lui un jugement définitif :

— Quand, disait Sarcey, ce diable de Ballande, redoutable entre tous, commence un discours et expose une idée, il faut renoncer à l'es-

poir de l'arrêter. Il est de la terrible race de ceux à qui l'on ne peut se soustraire à moins de leur laisser aux mains le bouton d'habit par oij ils vous retiennent.

Silvain partageait cet avis : il n'avait pas oublié que, pour entrer à la Comédie, il dut donner à Ballande cinq beaux billets de mille francs. 11 avait encore sur le cœur ce dédit quand nous nous réunîmes à Asnières, autour de la table hospitalière de l'aimable Burani. Silvain n'était pas bien riche alors : il était pensionnaire... Je crois qu'à cette heure le sociétaire à part entière a oublié les billets de mille qui ne lui portèrent pas précisément malheur.

Je fis donc la silhouette du tragédien et je décrétai qu'il idéalisait les pères nobles. J'avais peiné Maubant, mais j'avais conquis Yerteuil, qui m'accorda mes entrées.

Je priai Silvain de me présenter à sa camarade Gabrielle Tholer, à laquelle je devais consacrer ma seconde silhouette.

Gabrielle Tholer habitait une villa à Auleuil,

là-bas, bien loin, rue Molitor. Elle rentrait de Pétersbourg et venait de faire à la Comédie- Française une éclatante rentrée dans les Fausses Confidences. A l'amoureuse gracieuse, mais quelque peu conventionnelle, que nous avions applaudie du bout des doigls sous les traits d'Henriette, d'Angélique et de Valentine de Santis du Demi-Monde ^ faisait place une grande coquette véritable. Elle avait trente ans à peine et était dans tout l'éclat de sa beauté. Elle me retraça sa carrière ; elle me rappela qu'elle n'avait obtenu au Conservatoire qu'un second prix et elle n'admettait pas une telle injustice : elle me déclara qu'elle fonderait au Conservatoire, par testament même, un second prix de consolation destiné aux jeunes filles déshéritées du sort et victimes des sévérités du jury. Elle tint parole et, trop tôt pour elle et pour nous, nous avons eu le prix Tholer. 11 y a, en effet, chaque année, au Conservatoire, une somme réservée à l'élève femme ayant obtenu le second prix de comédie. Cela l'ennuyait d'avoir été la seconde, toujours la seconde ! Elle voulait être la première et allait peut-être réaliser son rêve, la grande coquette en chef, la favorite

de la Comédie, Sophie Croizelte, quittant le théâtre.

Gabrielle Tholer n'eut pas le temps de mettre son projet à exécution! Elle est restée une grande coquette : la force physique lui manquait lorsqu'elle jouait la baronne d'Ange. Elle se montra une Araminte parfaite; nulle comédienne ne lança avec plus de légèreté spirituelle au duc de Richelieu de Mademoiselle de Belle-Isle : « L'ingrat! » de la marquise de Prie; elle indiqua, avec un sentiment rare, les deux faces du personnage de la comtesse du Mariage de Figaro et l'on apercevait, sous la grande dame langoureuse, ennuyée, prête à se réfugier aux Ursulines, l'ancienne Rosine du Barbier^ enjouée, fùtée, inventant les fameux marronniers. Elle ne jouait pas un rôle sans consulter M""' Arnould- Plessy dont elle fut l'élève préférée. Comme elle était intelligente et instruite, comme elle adorait son art, elle se plaisait à analyser ses personnages. C'est ainsi que, lorsque je la vis pour la première fois, elle me lit une véritable conférence sur Araminte et Sylvia. Elle avait un désir fou déjouer Racine, s'appuyant sur ce que Bajazet c'est les Fausses confidences et qxiAndr arnaque c'est le Legs.

— Marivaux, disait-elle, est le cousin, et le cousin très germain, de Racine.

Sa théorie sur les affinités de ces deux génies semble, à coup sûr, très défendable. Qui sait si M""' Bartet ne devint une incomparable Sylvia que parce qu'elle fut une incomparable Bérénice? Il y a tant de nuances, tant de « sentiers » en ces deux cœurs de femmes!

Lavéritéest que Gabrielle Tholer qui naquit en Lorraine, à Faulquemont, patrie d'Anna Thibaud, la diva de café-concert, et d'Alice Panot, la mère de la jeune M"* Pierat qui gagna l'an dernier au Conservatoire un prix (et un premier, elle!), nous apparut comme la vraie comédienne du dix-huitième siècle. Elle n'était ni une grande jeune première, ni un premier rôle : elle fut par excellence la comédienne du répertoire, la comédienne d'un temps où, comme le dit si bien Michelet, l'âme française, un peu légère, mobile et refroidie par le convenu et l'artificiel, gagne déjà un degré de chaleur. Elle eut la beauté, l'éclat, la préciosité et aussi cette sensibilité particulière ou, pour mieux dire, cette sensiblerie de théâtre, qui restent les dons essentiels de la grande coquette.

Dois-je dire que la silhouette consacrée à Gabrielle Tholer fut dithyrambique? Détroyat l'accepta; il n'y changea pas un mot : il eut tort. Je viens de relire l'article qui, par bonheur, n'était pas signé de mon nom. Qu'importe! Je fis plaisir à une charmante femme. Et puis, Verteuil, qui, après l'article sur Silvain, m'avait donné mes entrées pour un an, me fit l'amitié, après l'article sur Gabrielle ïholer, de doubler la dose et de me les donner pour deux ans. J'étais sauvé!

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