LE FONCTIONNEMENT DES REPRÉSENTATIONS CEINTURE
Pour répondre aux observations qui nous ont été présentées à propos du théâtre populaire, il était nécessaire que les représentations classiques, inaugurées l'an dernier et régularisées pendant la saison 1902-1903, eussent pris fin. Elles ont, ainsi que M. Gustave Larroumet le constatait avec sa grande bienveillance, dépassé toute attente. Partout, à Grenelle, à Montparnasse, à Belleville, à Montmartre, à Passy, dans les quartiers les plus divers, les petits Parisiens, heureux d'applaudir chez eux les chefs-d'œuvre joués par nos plus illustres artistes, sont venus en foule. Après cette concluante épreuve, il est bien permis d'affirmer que le théâtre populaire — dramatique ou lyrique si l'on veut, ou plutôt
lyrique et dramatique, ce qui vaudrait mieux — est viable, mais à certaines conditions que nous avons déjà énumérées et qu'il convient aujourd'hui de préciser.
Une de ces conditions, c'est que ce grand théâtre soit nomade, c'est que les organisateurs desservent tous les faubourgs de Paris les uns après les autres : les Bellevillois ne doivent pas être jaloux des Grenellois ou des Montmartrois; il faut que tous les quartiers trouvent leur compte à ces représentations. Encore ne doiventelles pas être trop nombreuses : un théàire populaire, nous ne cesserons de le répéter, qui ouvrirait ses portes le 1" janvier pour les fermer le 31 décembre, serait condamné à la ruine, même s'il déléguait sa troupe à Grenelle pendant un trimestre, à Belleville pendant un autre, et les six autres mois de l'année à Passy ou aux Gobelins. Il semble indispensable '— et les recettes le prouvent d'indiscutable manière — que ces représentations soient espacées. Dirai-je quelques-unes de ces recettes? Le 30 janvier 1903, salle Wagram (quartier des Ternes), Horace donnait une recette de 2.199 francs; le 18 février, salle Huyghens (quartier Montpar-
nasse), le Malade imaginaire faisait 2.112 francs ; le 13 mars, à Grenelle, Tartufe 1.509 fiancs; le 16, aux Gobelins, Andromaque 1.490 francs; le 2 avril, à Trianon (quartier de Montmartre), le Misanthrope 2.240 francs; le lendemain, 3 avril, aux Bouffcs-du-Nord (quartier de la Villette), le \ Cid 1.817 francs.
Partout, on le remarque, le maximum était atteint, maximum assez faible, puisque, suivant la méthode adoptée, le tarif habituel du prix des places de chacun de ces ihéâlres n'était pas haussé pour ces représentations. Mais si les places se prenaient d'assaut, ce n'est point seulement parce qu'elles restaient accessibles aux bourses les plus modestes, c'est aussi et surtout parce que le programme contenait des noms d'artistes célèbres, parce que ce public savait gré à la Comédie d'être venue à lui et chez lui. Quant aux noms de Molière, de Racine et de Corneille, — disons-le loyalement — et les conférenciers ne me démentiront certes pas, — nos petits Parisiens ne les connaissent que bien imparfaitement. Voilà l'écueil, voilà le mal.
Accoutumés aux mélodrames, aux cafés-concerts, aux music-halls et aux fêtes foraines, les ouvriers de Montmartre, de Grenelle^ de la Villette et de Belleville ne descendent pas dans Paris, le soir, après la fermeture de l'atelier. J'ai assisté aux 27 représentations de faubourgs de l'année 1903 et, suivant une méthode chère à nos anciens et particulièrement à notre Oncle, j'ai consulté nombre de spectateurs, j'ai recueilli leurs opinions, leurs impressions...
— Le jour où notre troupe habituelle aurait l'aplomb de jouer Tartufe, ce jour-là, me disait un habitué du théâtre de Grenelle, voyez-vous, Monsieur, la salle serait vide!...
Telle était l'opinion que me formula^ l'an dernier, le directeur même de Grenelle.
J'en conclus que les spectateurs de banlieue ne sont pas du tout ceux des petites places de nos grands théâtres, non plus que ceux des représentations gratuites de la Comédie et de l'Opéra : ce sont, qu'on ne s'y trompe
pas, les habitués des théâtres, des cafés-concerts et des cirques de leurs quartiers : ce sont des ouvriers, des employés qui, une fois la besogne de la journée terminée, ne se dérangent pas, qui se refusent à changer de toilette et à monter dans l'omnibus ou le métropolitain pour gagner, à l'autre bout de Paris, un autre théâtre que celui de leur voisinage : ces braves gens veulent leurs aises, et voilà pourquoi un théâtre populaire, fonctionnant dans un quartier qui ne serait pas le leur, ne les intéresserait aucunement. Ce théâtre-là, ils l'exigent chez eux, à leurs portes.
— Et encore! ajoutait mon Grenellois... Pas trop n'en faut de vos soirées classiques ! Une ou deux par saison... Croyez-moi, ne changez pas nos habitudes!
Leurs habitudes!... Voilà la vérité, et cette vérité est que, pour lutter contre cet envahisse- J ment et cette incrustation du café-concert, pour arracher ces publics aux f vends les crottins des chevaux de bois, Tcherche les puces du Lion
d^Belfort^ ou aux f vends du buis l'jotir des Rameaux (excusez ces souvenirs d'ancien censeur ! ), la plupart des directeurs des théâtres de faubourgs font de louables efforts : ils constituent des troupes homogènes et des répertoires solides de drame et de comédie; chaque semaine, ils varient leurs affiches, et il n'est pas de jour oii leurs pensionnaires ne répètent deux ou trois rôles à la fois. La lutte s'engage aujourd'hui entre le directeur de théâtre de quartier et le tenancier de café-concert, et l'imprésario de théâtre aura la tâche d'autant plus difficile que son collègue du concert peut maintenant offrir des pièces — de véritables pièces en trois, quatre ou cinq actes — à des spectateurs qui, eux, ont le droit de fumer et de boire. Ainsi se pose la question : elle a été portée d'abord devant la commission supérieure des. théâtres, ensuite à la tribune de l'Hôtel de Ville, et l'on ne saurait trop remercier les conseillers municipaux qui l'ont placée sur son véritable terrain... Mais, en attendant qu'elle soit tranchée, en attendant que la délimitation entre le théâtre et le café-concert soit nettement fixée, il faut que, quelque opinion que nous gardions sur la forme à donner
au théâtre populaire, nous défendions les directeurs des théâtres de faubourgs contre cet envahissement du café-concert, contre cet empiétement que rien ne justifie; il convient aussi que la Société des auteurs s'inquiète de cet état de choses : il ne faut surtout pas que des auteurs, pour le simple plaisir de voir leur noms flamboyer sur l'affiche durant quelques soirées, donnent aux directeurs de cafés-concerts l'autorisation de jouer leurs pièces.
— Des cafés-concerts, Monsieur, me répétait mon interlocuteur, nous en avions un, un seul, autrefois, dans notre quartier! Nous en avons trois, quatre, maintenant... Et c'est partout la même chose, dans tous les quartiers de Paris! Le nom seul change! On les appelle musichall... Nous, nous disions simplement : des cafés-chantants !
Il nous faudrait maintenant répondre à la question que voulut bien nous poser M. Larroumet : pourquoi TOdéon ne prendrait-il pas part aux soirées de faubourgs?
Il se trouve que notre Grenellois — il fut autrefois régisseur de théâtre! — avait d'avance répondu à cette judicieuse critique. Quand il nous disait : « C'est la Comédie-Française seule que nous venons applaudir ! » il indiquait, sans y prendre garde, une des conditions essentielles de réussite des soirées de banlieue, et quand il ajoutait : « Une ou deux représentations par an, pas trop n'en faut! » il dissipait nos craintes sur la composition et la variété des programmes. Du moment, en effet, que nous ne visiterons qu'une ou deux fois par saison chaque théâtre de faubourg, le grand répertoire classique sera toujours assez riche pour former le corps de spectacle. Dirai-je qu'il me paraît indispensable d'apporter à ces publics des chefs-d'œuvre? Le Cid, Horace, Polyeucte seront applaudis par tous les publics, mais pourrait-on, sans imprudence, afficher à Belleville Nicomède, Rodogime ou même Cinna'} On jouera toujours et partout Tartufe^ le Misanthrope et le Malade imaginaire, mais ne doit-on pas se méfier du délicieux Etourdi et même, hélas ! des impérissables Femmes savantes? Andromaque a été acclamée à Ba-Ta-Clan, à Grenelle et à Passy,et M""' Bartet
n'obtint jamais un plus retentissant succès que le soir oh elle se montra aux Montmartrois dans Bérénice^ mais Bajazet serait-il aussi chaleureusement accueilli (\\XQ Bérénice? hB. tentative faite avec le Jeu de V Amour et du Hasard a réussi, mais rien ne nous dit que les Fausses confidences seraient appréciées à leur juste valeur ! On a applaudi aux Gobelins une scène de Démocrite de Regnard, mais les cinq actes du Légataire universel auraient-ils sur nos petits Parisiens la même action que sur les spectateurs 4e la Comédie ou de l'Odéon? Lorsque nous avons voulu afficher le Barbier de Séville^ un directeur de faubourg, prudent, trop prudent sans doute, nous confessa que Rossini fait maintenant tort à Beaumarchais.
Il y a, en somme, de fort importantes classifications à établir et les programmes demandent à être préparés avec circonspection... Ce qui plaît aux Bouffes-du-Nord ne plaît pas toujours à Belleville. N'est-ce pas encore M. Larroumet lui-même qui, avec raison, constatait que cha- <;un des théâtres visités par ces tournées a sa physionomie propre, qu'à Montparnasse, par exemple, ce sont les petits commerçants qui
affluent, alors qu'à Belleville c'est le véritable public populaire qui domine ?
Il y a autre chose.
La troupe du second théâtre français peutelle, comme celle du premier, se transporter et se dédoubler? J'en doute! Quand, au mois de février, nous avons organisé à Passy une représentation de VArlésienne, il a fallu que la direction de l'Odéon prît ses précautions et affichât, ce soir-là, une pièce nécessitant raccords et répétitions. L'Odéon joue tous les soirs le même ouvrage et y emploie ses principaux artistes; la Comédie-Française, au contraire, varie chaque jour son spectacle; elle a pour chacune de ses œuvres classiques et modernes, deux, trois ou quatre distributions, tandis que l'Odéon n'en a qu'une seule. Voilà une difficulté matérielle contre laquelle les meilleures volontés du monde ne pourraient rien...
Déjà, grâce à la bonne volonté des directeurs de nos grandes scènes musicales et à l'adhésion de leurs artistes, nous avons offert des
actes d'opéra et des opéras-comiques tout entiers : les musiciens de l'orchestre, les choristes, tous sont venus à nous et nous permettent de mettre debout un projet que nous croyons ] irréalisable... Certes, il y a encore bien des progrès à accomplir : il faudra veiller à ce que les frais de ces représentations ne soient pas excessifs, à ce que les recettes couvrent toujours les dépenses, et c'est pour atteindre ce but — nous pouvons bien le confesser aujourd'hui! — que nous avons décidé de donner, chaque saison, au Trocadéro, plusieurs spectacles hors série, gardant un caractère classique et demi-populaire et nou& permettant, la salle étant immense, d'emplir notre caisse de secours. Mais il faudra qu'à tant d'appuis, matériels et moraux, viennent s'en ajouter d'autres, et tout d'abord ceux de l'Assistance publique et delà Société des auteurs.
L'ANGIENjNE COMEDIE