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Voici un petit livre dont la fortune est assurée. Il entretient Le public de son plaisir favori, et il le fait savamment. Parmi les amoureux du théâtre, son auteur passe pour l'un des plus avisés et des plus fervents. Adrien Bernheim se réclame volontiers du souvenir de Francisque Sarcey, C'est un neveu authentique du bon Oncle, et un neveu qui a hérité. Sarcey lui a légué la faculté, précieuse entre toutes, d'aller tous les soirs au spectacle avec une joie nouvelle. De son vivant, il le désigna pour un poste qui exiiiv.
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non pas seulement le goût, mais le culte de l'art dramatique. Aussi Adrien Bernheim est-il un fonctionnaire heureux. Heureux parce qu'il adore son métier et qu'il y croit. Heureux parce qu'il ne saurait imaginer, ni dans ce monde ni dans l'autre, de plus bel emploi de l'intelligence.
Un livre signé de lui et traitant du théâtre n'a besoin d'aucun patronage. Le présenter aux lecteurs est au moins inutile. L'alourdir d'une estampille officielle serait maladroit. En écrivant quelques lignes d'avant-propos, je ne cède qu'au plaisir naturel de féliciter un ami et de remercier un collaborateur déjà fort ancien. J'indique à peine, au courant de la plume, pourquoi ces pages m'ont instruit et amusé.
Tous les citoyens ont le droit imprescriptible de posséder et d'émettre une opinion sur les quatre scènes de l'Etat, leurs qualités et leurs défauts, leur passé, leur présent et leur -avenir. Et c'est une justice ta leur rendre, ce droit, ils ne se privent point de l'exercer. Par
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contre, il y a deux hommes en France qui ont le devoir de se faire, sur ces questions complexes, des idées très nettes, mais qui ne jouissent pas du droit de faire pari de leurs réflexions à leurs semblables. Ces deux hommes sont Bernheim et son préfacier. Aussi n'ai-je pu me défendre d'un léger frisson lorsque mon excellent collaborateur m'a annoncé qu'il préparait un livre où il parlerait de la Comédie-Française, de l'Opéra, de l'Opéra-Comique el de l'Odéon. J'ai frémi, d'abord parce qu'un administrateur vigilant doit toujours commencer par frémir, et parce que je me voyais dans la situation d'un maire de campagne à qui son garde champêtre demanderait la permission de tirer quelques perdreaux dans une chasse gardée, lîernheim m'a prouvé que je m'alarmais sans raison. Avant d'ôlre commissaire du gouvernement, il a été journaliste, et j'ai quelque idée qu'il l'est encore. Il sait distinguer entre ce qu'on peut imprimer tout vif el ce qu'on doit garder pour les carions verts.
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Il vient de démontrer une fois de plus que la Presse, lorsqu'on sait en tirer les leçons qu'elle comporte, est, à tout prendre, une école de tact.
Que sont, au juste, ces vastes machines des théâtres d'Etat, comment manœuvrent leurs équipages, quel labeur représente leur fonctionnement, quels services elles rendent au travail, voilà ce que Bernheim explique et démontre avec autant de bonhomie que de compétence. Il se complaît dans ces vieilles maisons dont il sait le moindre recoin, nous initie à tous les secrets de leur organisme, nous les fait visiter, du quatrième dessous aux frises, avec l'empressement réjoui d'un principal locataire. Il en aime de tout cœur les hôtes, ce personnel étrangement calomnié du théâtre, si vaillant pourtant, si généreux, si charitable, qui a tous les défauts, et cette vertu maîtresse de se passionner pour ce qu'il fait. Ce livre est un guide, discret et informé, à travers des institutions dont tout le monde jase et que peu de gens connaissent. Il re-
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dressera des erreurs Irop répandues, il vulgarisera des vérités précieuses. Il est clair, exact et sincère. On le posera, après l'avoir lu, dans le bon coin de la bibliothèque, au rayon des livres qu'on consulte. Et dût Bernheim en concevoir un orgueil incompatible avec la réserve qui sied au commissaire du gouvernement, j'ose lui prédire qu'il sera relié.
Parler de théâtre aux Parisiens, c'est leur parler de tout et de tous. Les anecdotes, les traits comiques, les souvenirs amers ou joyeux, douloureux parfois, se pressent sous la plume. En croyant écrire un chapitre de ses Mémoires, on raconte surtout l'histoire des autres. Cette lecture m'a vieilli. Que d'amis chers, que d'utiles adversaires, que de bons compagnons semés sur la route !
Je vois encore, dans le cabinet de mon bienaimé et à jamais regretté maître Jules Ferry, la silhouette osseuse et énigmalique d'Emile Perrin. Cet administrateur général de la Comédie-Française cachait derrière un œil inquié-
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tanl un diplomate de première force. Sa tâche n'était pas des plus faciles. Très attaqué, il se défendait en tacticien consommé contre une véritable horde d'ennemis. Depuis sa mort, on s'accorde généralement à lui attribuer toutes les vertus de son emploi. 11 n'en allai I pas tout à fait ainsi de son vivant. Un directeur de théâlre ne commence à être sérieusement aimé de ses contemporains qu'à daler du jour de ses obsèques. Perrin savait cela ; n'ayant de tendresse que le slrict nécessaire, il souffrait médiocrement des hostilités. Lorsque les affaires de la Comédie marchaient bien, on le voyait peu au ministère ; il se montrait alors très jaloux de l'autonomie de la maison de Molière. En revanche, dès qu'une difficulté se présentait, il venait, en fonctionnaire correct, la déposer aux pieds de son ministre, en lui demandant respectueusement de la résoudre ; il concevait ainsi les droils de TEtat. Un homme supérieur, au demeurant, capable de briller dans toutes les carrières, esprit subtil, volonté de fer, une de ces na-
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iures exceptionnelles organisées pour le commandement.
Quel contraste avec Carvalho, si plein d'aménité, si séduisant, si bonhomme, et non moins confit en finesse ! Parler affaires avec Carvalho, les rares fois où c'était possible, vous donnait un plaisir délicieux. 11 sollicitait deux ou trois vétilles avec un grand luxe de précautions oratoires, les obtenait aisément, puis, sur le pas de la porte, en homme pressé qui répare un léger oubli, il vous demandait une énormité. S'il devinait une résistance : « Vous ne répondez pas aujourd'hui... », faisait-il. Et il s'en allait tout souriant, avec sa jolie politesse d'autrefois. 11 vous avait mis tellement à l'aise qu'on se sentait affreusement gêné. Il a mené ses intérêts en beau joueur, en serviteur de l'art, en grand seigneur fantasque et prodigue. Tout Paris a élé tour à tour intimement lié et mortellement brouillé avec lui, et tout Paris l'a pleuré sans phrases.
Nous avons fait, Eugène Bertrand et moi, nos débuis ensemble, lui comme directeur de
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l'Opéra, moi comme directeur des Beaux-Arts. Nous étions aussi inexpérimentés l'un que l'autre. Mais je crois bien que cela ne le troublait point. Ce diable d'homme, doué d'une confiance imperturbable dans son étoile, avait imaginé un système de représentations à prix réduits qui transformait la caisse de l'Opéra en tonneau des Danaïdes. Plus son idée réussissait, plus il perdait de l'argent; il appelait cela « faire un essai intéressant ». Avec une exactitude scrupuleuse, il venait m'apporter toutes les semaines le chiffre des perles. Les premières fois, il jugeait bon de prendre un petit air détaché et satisfait. Au bout de quelque temps, il m'avoua en riant aux larmes : « Je commence à croire que c'est un four ». A la fin, il me déclara qu'il en était sûr. J'avais devancé sa conviction. Excellent Bertrand : « Nous avons appris le métier ensemble », me disait-il toujours. Mon métier, hélas! est de ceux qu'on ne sait jamais. Il avait fini, lui, par dominer le sien. Ses audaces nous ont valu de belles soirées. Il m'est
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doux d'évoquer le souvenir de ce charmant homme qui n'a pas laissé un ennemi.
Combien d'autres noms, cités dans le livre de Bernheim, me feraient radoter si je l'osais! Au premier rang, mon ami Henry Régnier, de si bon conseil, si dévoué, si sûr. Et Scholl, et Fouquier, qui exerçaient si gentiment au comité de lecture de l'Odéon une magistrature quasi officielle! Et Henri Becque! Celui-là n'était pas commode. Pourtant, je crois l'avoir assez pratiqué pour affirmer que ce prétendu féroce élait un timide et un tendre. Quand Becque venait me voir, c'était pour me parler de quelque malheureux dont il avait pris la cause en mains. Entre parenthèses il me demandait bien la tête de Claretie, mais comme une chose toute simple et qui ne se refuse pas. 11 me disait tous les mots cruels que lui inspiraient ses confrères, sans oublier ceux qu'il me consacrait à moi-même. Nous en riions ensemble de bon cœur, lui surtout.
Je m'aperçois un peu tard que je ne suis
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pas assez près de l'âge de la retraite pour me permettre des souvenirs. C'est assez s'entretenir des morts et du passé. Un vivant, un nouveau-né, dont je suis un des nombreux parrains, se rappelle à notre sollicitude. Je parle de celle « Œuvre Française des Trente Ans de Théâtre » dont la croissance marche rapidement. Son fondateur n'avait songé d'abord qu'à créer une caisse de secours. L'idée s'est élargie, a dépassé toutes les espérances. Ce qui n'était hier qu'une bonne action devient une œuvre d'intérêt public. Une entreprise d'initiative privée, qui est fondée par un fonctionnaire et qui prospère sans rien demander à l'État, le cas n'est point banal. Bernheim et son comité ont déjà fait d'excellentes choses, et voilà qu'ils méditent des progrès nouveaux. Sachons-leur gré surtout d'arracher le grand public au café-concert pour lui donner des spectacles d'art. Les théâtres de banlieue se prêtent à merveille à ces beaux essais. Plusieurs y sont obligés par un passé glorieux. Il en est un où Rouvière,
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illustre et isolé, a crié les doules d'Hamlet. Dans tel autre, je me souviens de Frederick vieilli, balbutiant la Vie d'un joueur avec une mimique encore superbe. Si ces scènes de quartier redevenaient peu à peu des foyers d'idéal, ce serait là vraiment une œuvre de solidarité républicaine. C'est aussi de l'enseignement national, et du bon.
Les professeurs les plus éloquents se dévouent à cette cause. Gustave Larroumet, le maître de la conférence, déclare qu'il ne connaît pas de meilleur public ; ses auditeurs lui retournent le compliment.
La foule, je le dis sans flatterie basse, va au Beau naturellement. A ce propos, encore un souvenir, le dernier. Mon vénéré ami, M. Eugène Guillaume, qui a, lui aussi, des anecdotes de directeur des Beaux-Arts, me disait un jour qu'il devait aux représentations gratuites quelques-unes des plus fortes émotions de sa vie. « Caché derrière une porte, me contait-il, j'écoutais le peuple pénétrer dans la salle. Cela faisait un tumulte magnifique, quelque