HENRY ROUJON
Le décret impérial sur la surveillance, l'organisation, l'administration, la comptabilité, la police et la discipline du Théâtre-Français, rédigé au quartier impérial de Moscou,le 14 octobre 1812. autrement et plus simplement dit le Décret de Moscou, fixe les attributions diverses de l'Administrateur Général de la Comédie- Française.
C'est lui, et lui seul, qui, nommé par le Ministre, surveille toutes les parties de l'administration et de la comptabilité, est chargé de faire exécuter dans toutes leurs dispositions les règle-
1. Cet .'irliclc, paru il y a trois ans, n'a pas été modifié, il indique L'état de la Comédie-Française en 1899.
ments du décret et qui, à cet efîet, donne personnellement tous les. ordres nécessaires. Il est maître d'engager qui bon lui semble pour une année; il dirige, comme il l'entend, la distribution des rôles, aussi bien pour les œuvres nouvelles que pour les reprises du répertoire.
La Comédie-Française, on Ta judicieusement fait observer, est une monarchie constitutionnelle. Elle est régie par trois pouvoirs bien distincts : celui du Ministère, qui nomme l'administrateur général et assure une subvention annuelle de 240.000 francs (sans compter la jouissance du monument]; celui des sociétaires du Comité d'administration, qui sont les associés commerciaux du théâtre et en surveillent l'exploitation; celui de l'Administrateur Général, qui est le représentant direct du Ministre auprès des sociétaires et, par cela même, le Président de tous les comités du théâtre.
Cela dit, ce n'est ni sans surprise ni sans regret que ceux qui s'intéressent aux destinées de la Comédie-Française contemplent le spectacle qu'on leur offre aujourd'hui : ici, des adversaires, débitant toutes les vieilles formules, pes-
tant contre le décret qui a fortifié le théâtre et se laissant aller à faire d'une question de principes une question de personnes; là, des défenseurs qui montrent des chiffres, étalent des inventaires, ne se doutant pas que, dans une association comme la Comédie-Française, qui est à la fois un théâtre d'Etat et une maison de commerce, il est certains secrets qu'il est bon de ne pas livrer...
Ce qu'il serait préférable de faire comprendre, c'est que la Comédie-Française ne peut plus être aujourd'hui ce qu'elle était autrefois, et cela pour deux raisons : la première, c'est qu'Emile Perrin, dont personne ne conteste le talent supérieur de metteur en scène, n'a pas suffisamment prévu l'avenir; c'est que, systématiquement, il a fermé les portes de la Comédie- Française aux jeunes auteurs et aux jeunes comédiens, ne les ouvrant qu'à ses écrivains et à ses sociétaires, toujours les mêmes; la seconde raison, c'est que les théâtres, petits et grands, ne sont plus administrés aujourd'hui comme il y a vingt ans; c'est qu'une concurrence s'est formée, terrible, implacable; c'est que les vedettes, les étoiles ont tout bouleversé;
c'est que les tournées ont changé jusqu'à l'organisation intérieure de nos théâtres...
Sarcey, n'avait pas négligé (il suffît de relire ses feuillelons d'autrefois) de prévoir 3e mal et d'indiquer le remède. Il avait eu le courage de faire campagne contre Emile Perrin : il pensait qu'un administrateur avisé doit préparer une jeune troupe et ne pas se confiner dans des distributions excellentes, mais dangereuses. Il reprochait à Perrin de n'avoir confiance qu'en des noms déjà connus d'auteurs et de comédiens, de ne croire qu'au succès, mais au succès établi, au succès à peu près certain, indiscutable, et, dans un de ces accès de colère dont il était coutumier, il écrivait :
« Comme les recettes sont pour Perrin l'infaillible critérium et comme il a remarqué qu'en notre temps le public ne se laisse séduire que par les célébrités vraies ou fausses, il a pour système de mettre toujours en avant la demidouzaine de comédiens authentiques, estampillés, contre lesquels n'oserait s'insurger son
public des mardis, qui est nourri dans le respect des choses respectables. Ces comédiens ne sont pas éternels : M. Perrin ne l'ignore pas, mais il se dit, et avec raison, que tout cela durera plus que lui, qui n'en a plus pour bien longtemps. M. Perrin trouve inutile de planter des talents qui réjouiront ses successeurs, et à quoi bon se donner celte peine? Il aurait tous les ennuis d'une chute et n'aime pas bien donner à croire qu'il a pu se tromper. Un autre profiterait du succès préparé par lui... Si M. Thierry avait raisonné de la sorte, Coquelin ne ferait pas, à cette heure, les beaux jours de la direction Perrin!... Enfin, la Comédie détient dans son répertoire une foule d'œuvres remarquables qui ne sont pas encore tombées dans le domaine public. Elle ne les joue plus, et il y a grande apparence qu'elle ne les jouera jamais; mais elle empêche que d'autres ne les jouent. Elle fait l'oflicedu chien du jardinier... »
Un seul critique suivit alors Sarcey : ce fut Henry Fouquier qui, dans la préface d'un des volumes des Annales du Théâtre et de la Musique, intitulée La Maison de M. Perrin, résumait merveilleusement l'état du théâtre et l'impré-
voyance de l'administration, estimant que c'était un tort de laisser un écart trop considérable entre la vieille troupe et la nouvelle, de creuser une façon d'abîme entre les sociétaires et les pensionnaires, exprimant le regret que le sort de la Comédie fût aux mains et aux caprices de quelques sociétaires...
Cette préface judicieuse, les adversaires de la Comédie-Française d'aujourd'hui feraient bien de la relire : ils y trouveraient des objections irréfutables, et, de son côté, l'administration actuelle y puiserait la plus utile des défenses.
Ce qu'il faudrait présenter, ce ne sont pas les inventaires d'aujourd'hui, ce sont les distributions d'autrefois. On constaterait que, pendant quinze années, les chefs d'emploi ont été, contre tout règlement, contre tout usage, contre tout bon sens, seuls titulaires de leurs rôles. L'article 54 du décret est formel à ce sujet : « Aucun acteur en chef ne pourra se réserver un ou plusieurs rôles de son emploi. Le Comité prendra les mesures nécessaires pour que les doubles soient entendus par le public dans les principaux rôles de leurs emplois respectifs, trois ou quatre fois par mois. »
Mais Perrin voulait qu'il n'y eût qu'un Poirier : M. Got; qu'un Perdican, qu'un Valentin : M. Delaunay; qu'un Figaro, qu'un Mascarille : M. Coquelin ; qu'un marquis de la Seiglière : M. Thiron; qu'un Hernani : M. Mounet-Sully : qu'un marquis de Yillemer : M. ^Yorms; qu'un don Salluste : M. Febvre...
De tours et de partages de rôles, point, et M. Le Bargy lui-même nous dira que, pendant bien des anne'es, il a attendu vainement les rôles de Perdican, de Yalentin et du marquis de Presles. C'était l'inaction forcée. Si M. Got, affiché le soir dans le Gendre de M. Poirier, se trouvait souffrant dans la journée, on en était réduit, ce qui montre bien le danger d'un tel système, à modifier le spectacle.
C'était le temps où, chaque année, Emile Augier, et après lui, Pailleron et Dumas, apportaient une pièce qui faisait tout l'hiver.
On ne jouait alors qu'une pièce par saison, à la grande colère des auteurs qui trouvaient toujours la maison close et, cette pièce unique était invariablement jouée par les mômes artistes.
C'était le temps où l'enlrée de Dumas à la Comédie-Française causait une véritable révo-
lution!... Que d'obstacles — s'en souvient-on seulement aujourd'hui? — il fallut vaincre pour persuader au Comité que les titres de Dumas n'étaient pas inférieurs à ceux d'Augier et que le Demi- Monde devait avoir droit de cité à la Comédie.
C'était le temps où il y avait deux répertoires bien distincts : celui de la Comédie-Française, qu'on ne trouvait jamais assez prude, assez châtié (Perrin supprimait des scènes entières dans Molière et dans Regnard) et celui des théâtres de genre, plus hardi et plus libre. Le comité de la Comédie, tout aussi timoré que son administrateur, hésitait devant le Demi-Monde, reculait devant Madame Caverlet d'Emile Augier et n'admettait sur la scène de Molière ni Meilhac, ni Halévy, ni Sardou ; c'est tout au plus s'il retenait le délicieux Été de la Saint-Martin, de MM. Meilhac et Halévy, et si, en un jour d'audace, il entr'ouvrait la porte au Daniel Rochat de M. Sardou. Il était convenu que, pour jouer ce répertoire d'un modernisme qui paraissait excessif aux artistes du comité, il y avait au Vaudeville et au Gymnase des artistes désignés : les Dcsclée, les Dupuis, les Berlon, les Lafont,
les Parade, les Saint-Germain, les Landrol, les Dieudonné, et, plus tard, les Pierson et les Bartet. La classification des théâtres comme celle des genres était nettement établie...
C'était le temps où M. Mounet-Sully se morfondait dans l'inaction. Pas de place alors, ni pour la tragédie que Perrin détestait (et il comptait dans sa troupe Sarah Bernhardt qu'il préférait utiliser dans le drame moderne) ni pour le drame en vers qu'il dédaignait. Seule, la Fille de Roland, en 1874, fit exception à la règle ; la tentative avait réussi, mais on se garda de la renouveler. . .
11 faut rendre à la direction actuelle cette justice qu'elle a ouvert les portes de la Comédie- Française à tous les écrivains de théâtre, sans distinction d'école. Ce sera un honneur pour elle que d'avoir accueilli l'impérissable Parisienne de Becque, certains ouvrages de Meilhac et d'avoir tenté de renouveler le répertoire moderne. L'écueil, c'est que les artistes de Perrin, habitués à ne jouer qu'un théâtre do tradi-
tien et de convention, n'avaient pas toutes les qualités pour mener à bien d'aussi intéressantes tentatives ; fatalement, la fantaisie leur manquait : l'interprète rêvée du théâtre de Meilhac et Halévy et de la Clotilde Lafont d'Henry Becque n'était pas là. Qui sait si certains engagements d'artistes n'entraîneraient pas l'entrée au répertoire de bien des ouvrages?
Cette réserve faite, peut-on blâmer la direction présente d'avoir reçu1 M. Richepin avec Par le Glaive et le Flibustier, Vers la Joie et Martyre; M. Jules Lemaître avec Mariage Blanc et le Pardon; M. Henri Lavedan avec Une Famille et Catherine; M. Paul Hervieu avec les Tenailles et la Loi de V Homme; MM. Silvestre et Eugène Morand avec Grisêlidis; M. François de Curel avec YAmour brode; MM. Bergerat et Camille de Sainte-Croix avec Manon Roland ; M. Brieux avec Y Evasion et le Berceau ; M. Maurice Donnay avec le Torrent; M. Jules Case avec la Vassale ; d'avoir entr'ouvert les portes du théâtre à M. Georges de Porto-Riche avec la Chance de Françoise, à M. Rostand avec les Ro-
1. Les ouvrages, représentés depuis 1899, ne figurent pas sur celte liste.
manesques, à M. Bouchor avec Conte de Noël et à M. Catulle Mendès avec la Femme de Tabarin ? N'a-t-on pas rendu à Guy de Maupassant le plus juste hommage en mettant à la scène la Paix du Ménage, et, plus récemment, Histoire du Vieux Temps ? N'a-t-on pas fait une place aux traductions, avec Hamlet, Othello, Antigone et la Mégère apprivoisée?
Est-ce à dire qu'on ait négligé Augier, Dumas, Sardou, Pailleron, Meilhac, Halévy?Non certes, mais de là à insinuer qu'on s'est uniquement adressé à l'Académie dont on aurait fait les affaires, il y a loin.
D'aucuns, entrant dans des détails, ont conté que c'est la direction actuelle qui remonta Philiberte d'Augier, quand c'est, au contraire, la direction précédente qui remit l'ouvrage à la scène pour les débuts, d'ailleurs très heureux, de Mmo Emilie Broisat. N'est-ce pas encore Perrin qui ouvrit toutes grandes les portes du théâtre à Pailleron? N'est-ce pas lui qui, en 1881, aux beaux soirs du Monde où l'on s'ennuie agrémenté du Dernier Quartier, lui octroya les 15 % complets de droits d'auteurs?... D'où un rappel formel au règlement...
Certes, Octave Feuillet eut, en ces dernières années, Chamillac et Montjoye, mais n'est-ce pas Perrin qui avait prolongé les représentations du Sphinx et maintenu Julie au répertoire avec Un Cas de Conscience, le Village, le Cheveu Blanc, le Pour et le Contre, les Portraits de la Marquise?
Les mômes critiques ne proclament-ils pas aujourd'hui que jamais les représentations Ôl Adrienne Lecouvreur et de Bataille de Dames ne furent plus nombreuses que sous la direction actuelle? Il y a là une erreur et j'ajouterai que nul plus que Perrin n'eut le respect du théâtre de Scribe. 11 nous offrit Une Chaîne, Oscar, Bertrand et Bâton, quand ce n'était pas Valérie... 11 ferait beau de voir qu'on songeât aujourd'hui à de telles reprises! C'est encore lui qui, rendant hommage à Camille Doucet, reprit les Ennemis de la Maison, remplacés plus tard par Tmoffensif Fruit défendu...
Peut-on, enfin, faire un grief à la direction présente de s'être emparée de Froufrou et de r Autographe , d'avoir joué Thermidor et de ne point dédaigner Patrie? N'est-ce pas un honneur que d'avoir donné Francillon, d'avoir maintenu
au répertoire le Demi-Monde et l'Etrangère, d'y avoir installé le Père Prodigue, l'Ami des Femmes, Diane de Lys, la Visite de Noces et d'avoir tenté l'annexion de la Princesse Georges ?...
La vérilé est que la Comédie a toujours été et sera toujours le théâtre de l'Académie, et Pcrrin lui-même qui n'était cependant ni un auteur dramatique, ni un romancier, ni un journaliste, mais un excellent directeur de scène subventionnée, n'en appartenait pas moins à l'Institut.
Pour ce qui est des comédiens, les mêmes adversaires, décidément trop moroses, pensentils que le système consistant à établir un roulement pour les rôles soit funeste? J'ai cité tout à l'heure l'article 54 du décret, dont on a bien fait d'assurer l'exécution. Aujourd'hui, Poirier est joué par M. Coquelin cadet, M. Leloir; lleriiani, par M. Mounet-Sully, M. Albert Lambert, M. Fenoux ; le marquis de Presles, par M. Worms, M. Baillet, M. Le Bargy. De môme pour les rôles du répertoire classique : don Diègue du Cid, par exemple, est joui'1 par .M. Silvain et, à son défaut, par M. Paul Mounet; Alceste
a pour interprètes M. Worms, M. Leitner, M. Delaunay fils; Célimène : Mmo Marsy, Mme Barretta; Henriette des Femmes Savantes : Mme Barretta, 31"° du Minil, M"6 Bertiny, Mlle Leconte ; les comiques sont tenus, à tour de rôle, par MM. Coquelin cadet, Truffier, Féraudy, Leloir, Berr1. C'est la plus sage des méthodes, dans un théâtre qui, chaque jour, varie son affiche.
Il est fort possible qu'on ait été trop loin dans ces tours de rôles et qu'on ait abusé des distributions exclusivement jeunes, sans suffisamment encadrer les débutants qui ont besoin d'être menés au feu par leurs vétérans. Mais tout compte fait, on peut enrayer ce courant. Avec Perrin, si la bataille était gagnée, c'est qu'en réalité il n'y avait pas lutte... Hors les sociétaires à part entière, pas de place, et voilà pourquoi on en est réduit aujourd'hui, les sociétaires d'Emile Perrin s'en allant tous, les uns après les autres, à rendre responsable l'administration présente de fautes qui ne lui sont pas
1. Ce tableau de troupe est celui de 1899. Des artistes qui, comme M. Worms, Mme Barretta et Mlle Marsy, ont pris leur retraite, y figurent. D'autres, au contraire, dont Jes débuts sont récents, n'y sont pas inscrits.
LA COMÉDIE-FKANÇAISE 17
imputables. Perrin a élé un directeur incomparable, un metteur en scène sans égal ; il a eu l'art de deviner les comédiens et de les former; il a dirigé, il n'a pas administré; il a gouverné, il n'a pas prévu.
Il y a plus. L'imprévoyance de Perrin, son obstination à fermer les portes de son théâtre à une école nouvelle qui ne demandait qu'à se produire, le souci extraordinaire, bien qu'excessif, qu'il apportait à la mise en scène, tout cela ne serait rien si des mœurs théâtrales nouvelles ne s'étaient introduites chez nous, si les tournées n'avaient pris une telle extension, les étoiles une telle importance et la concurrence des scènes voisines une telle force.
Là est le mal : il n'est pas autre part, et le plus grave, c'est que ce mal est sans remède.
On ne peut rien contre la concurrence, chaque jour plus périlleuse, des théâtres voisins : on ne peut rien contre M. Coquelin qui s'installe à la Perte Saint-Martin ou M"0 Sarah Pernliardl Place du Châtelet; on ne peut rien contre les dra-
maturges qui, autrefois, allaient tout droit frapper aux portes de la Comédie et qui, aujourd'hui, les genres étant confondus, s'en vont les uns au Gymnase ou au Vaudeville, les autres à la Porte Saint-Martin ou chez Mme Sarah Bernhardf, certains de trouver, ici et là, une large hospitalité.
Les tournées n'ont pas seulement ruiné nos théâtres de province, dont l'exploitation n'est plus possible et qui ne peuvent vivre qu'avec les fortes subventions des municipalités: les tournées de Mme Judic d'abord, puis celles de Mme Sarah Bernhardt, de Mmes Réjane, Granier, Jane Ilading, ont montré aux sociétaires de la Comédie-Française la pire des routes. C'est M. Coquelin qui a donné le signal, exigeant une liberté entière, quittant la Comédie, y rentrant, la quittant une fois encore, et, finalement, après bien des discussions, en sortant tout de bon, indemne, sain et sauf, n'en faisant pas moins une concurrence directe à son ancien théâtre avec Cyrano de Bergerac. Qui nous dit que demain M. Mounet-Sully ne suivra pas la même route et n'exigera pas que la Comédie fasse pour lui ce qu'elle a fait pour son illustre camarade?
Qui nous dit qu'il ne fondera pas, en compagnie de son frère M. Paul Mounet et de quelques autres tragédiens de bonne e'cole, un théâtre où il ressuscitera le drame qu'ont emporté les Taillade, les Dumaine et les Lacrcssonnière, et où il jouera la Tour de Nesle ou Aîigelo, la Closerie des Genêts ou Quatre-vingt-treize?
Perrin n'a pas connu ces concurrences qui, aujourd'hui, enlèvent au répertoire de la Comédie des auteurs comme Dumas, Sardou, Rostand et font tomber, chaque soir, dans des caisses qui n'ont rien de commun avec celle des sociétaires, quinze ou vingt mille francs.
Giterai-je d'autres exemples ? Voici Mmes Sarah Bernhardt, Réjane et Jane Hading, toutes promenant à travers la France et l'étranger les œuvres, qui forment le répertoire même de la Comédie. A Paris, elles n'ont pas le droit de les jouer; mais où est la loi qui leur défend d'interpréter toutes trois, le môme soir, Froufrou à Vienne, à Londres et à Saint-Pétersbourg ? Où est la loi qui empêche Mme Hading de jouer, le lendemain, toujours à l'étranger, la Dona Clorinde de l- Aventurière et la Mislress Clarkson de l'Étrangère, pendant que M1"" Réjane
joue, dans la môme ville, la Clotilde de la Parisienne ?
C'est encore la concurrence, moins directe à coup sûr, mais réelle en somme. Les provinciaux et les étrangers qui, de passage à Paris, se rendent à la Comédie et y entendent Froufrou qu'ils ont applaudie chez eux avec nos étoiles, font tout naturellement une comparaison qui n'est pas toujours à l'avantage de notre première scène... Là est le triomphe de la tournée. L'étranger voit, sans se déranger et à bon compte, nos plus belles œuvres interprétées par nos meilleurs artistes, alors que ces plaisirs là nous sont interdits.
A cela, les détracteurs de la Comédie ne manquent pas d'objecter qu'une maison organisée comme le Théâtre-Français doit résister à tous les chocs. Ils ajoutent que, plus d'une fois, en ces dernières années, la Comédie a laissé échapper des ouvrages supérieurs comme Amoureuse et Rosine, qu'elle n'a pas appelé assez lût à elle l'auteur d'Amants, qu'elle a refusé le Prince cVAurec.
11 est indéniable que le Comité de lecture, tel qu'il est compris, peut commettre des er-
reurs1. On a cherché à en modifier la composilion et même le but, et, tout pesé, on n'a pas encore trouvé le moyen de mieux faire... Mais là n'est pas, quant à présent, la question. Il s'agit de savoir si, entre tous les ouvrages soumis à son appréciation, le Comité en a laissé partir beaucoup, vraiment dignes d'être retenus. Passe pour le Prince d'Aurec qui, tôt ou tard, s'installera au répertoire de la Comédie, mais ni la charmante Rosine de M. Alfred Capus, ni la triomphante Amoureuse de M. de Porto-Riche n'avaient été soumises au Comité, et je ne sache pas que M. Donnay y ait présenté un autre ouvrage que le Torrent... Quant à Pour la Couronne et au Chemineau, parfaitement dignes du premier théâtre français, qui sait si ces ouvrages n'étaient pas mieux à leur place au Second? Encore une fois, et on ne saurait trop le redire, les théâtres voisins assurent aux auteurs de tels avantages que ceux-ci ne savent pas résister : c'est la certitude d'une représentation prochaine, alors qu'à la Comédie, il leur faut attendre des mois et des années; c'est l'appât
i. Voir page 52 les modifications.
d'une étoile qui lancera la pièce pour la province et l'étranger.
Et cette confusion des genres est générale ; cette révolution est telle que les directeurs, pris de peur, ne savent s'ils doivent aller en avant ou reculer. Aux tournées, aux étoiles, à la multiplicité des théâtres, est venu s'ajouter le Théâtre Libre; j'entends par là non pas celui d'aujourd'hui, si sagement géré, mais celui qui ne donnait à un public spécial qu'une seule représentation d'une œuvre particulière et qui n'en a pas moins créé quelque incertitude et quelque confusion dans l'esprit du spectateur... Lentement, l'évolution s'est faite; le Parisien, moins friand d'ouvrages conventionnels, s'est éloigné du vaudeville et du mélodrame pour réclamer une part plus grande de vérité et d'observation. Ce n'est sans doute pas un mal, mais peut-être a-l-on été trop vite en besogne. On a sacré grands dramaturges des écrivains qui n'étaient que des romanciers distingués : on a accoutumé le public à la pièce-roman, comme si chaque genre n'avait pas ses règles, comme si les qualités du dramaturge étaient celles du romancier. On a été plus loin encore : on a demandé au spectateur d'aller
au théâtre pour s'y instruire, quand il n'y allait jadis que pour s'y distraire. On l'a habitué à la pièce-commande, jouée par une étoile, toujours la môme, sans laquelle il semble qu'il ne soit plus de pièce possible. On n'imagine guère, en effet, une pièce au Vaudeville sans Mmo Réjane; aux Variétés, sans Mme Jeanne Cramer; au Théâtre Sarah Bernhardt, sans Mme Sarah Bernhardt elle-même ; à la Porte-Saint-Martin, sans M. Coquelin. Et quand, par malheur, le directeur, privé de l'étoile partie en tournée, monte une pièce sans elle, le public ne vient plus : les bonnes pièces, solidement jouées par une troupe d'ensemble, ne donnent plus rien : l'étoile est indispensable...
Il n'y a rien à faire contre un tel état de choses : c'est le théâtre en pleine déroute, c'est le théâtre à l'anglaise, à l'américaine, c'est le théâtre, trois mois ouvert durant la saison à la mode, s'implantant chez nous et culbutant les institutions théâtrales les plus fortes, qui paraissaient être à l'abri d'aussi formidables concurrences...
J'ai indiqué et examiné, chemin faisant, les
deux causes essentielles de la décadence, heureusement apparente, de la Comédie; mais il faut tout dire : les rangs de la troupe de la Comédie se sont singulièrement éclaircis depuis dix ans par les disparitions successives d'artistes sur lesquels on était en droit de compter. C'est d'abord Jeanne Samary qui nous a été enlevée, l'inimitable soubrette de Molière et de Regnard, l'interprète exquise de Pailleron; puis c'est Mlle Ludwig, toute désignée pour remplacer l'artiste regrettée, et, en même temps qu'elle, la jeune M"e Thomsen; c'est, entre temps, la charmante Céline Montaland, c'est Thiron parti avant l'âge, en plein talent, — et quel talent! — c'est Marais, qui pouvait rendre de sérieux services dans le répertoire et la comédie moderne...
A toutes ces disparitions, dont la direction actuelle a subi l'effet, s'en est ajoutée, cette année, une autre, celle d'un critique, du critique de la Comédie-Française, du critique qu'on a appelé, le critique national : Francisque Sa-rcey.
On pouvait aimer ou ne pas aimer l'écrivain, discuter ses idées, combattre ses tendances, mais ses adversaires eux-mêmes sont bien contraints de déclarer que, pour la Comédie-Française, il
était devenu un appui, une force. C'est lui qui, bon gré mal gré, défendait ce théâtre. C'est lui qui, l'été, tandis que les débutants s'essayaient dans les grands rôles, prodiguait ses encouragements soulevait des polémiques; c'est lui qui, sans cesse, ramenait son public à un seul théâtre, j'allais dire à un seul but : la Comédie-Française. C'est vers cette maison qu'il voulait que tous les yeux fussent tournés, ceux des spectateurs, des auteurs et des comédiens. Il en parlait, avec conscience, avec science et aussi avec joie. Il l'aimait et — écoulez ceci! — il y allait. En n'acceptant pas son buste sous prétexte que c'est l'image d'un simple critique, le comité du Théâtre-Français a fait preuve d'une singulière Ingratitude...