GALAS POPULAIRES DES THEATRES DE BANLIEUE
ET LŒUVRE FRANÇAISE
Ce sera l'honneur de l'Œuvre Française des trente ans de théâtre d'avoir offert au petit Paris, au Paris qui travaille, au Paris de notre banlieue, des spectacles qu'on a aimablement nommés des galas populaires. Paris est, avec Londres, la seule ville qui ait ses théâtres de banlieue. Quant aux « Volkstheater » de Vienne et de Berlin, qui passent pour des scènes populaires, ce sont ce que nous appelons communément des petits théâtres.
Le malheur est que la plupart de nos théâtres ont un tarif de places devenu inabordable pour les petites bourses. Les cafés-concerts ont suivi le mauvais courant, et le fauteuil d'orchestre
qui, autrefois, coûtait trois francs à l'Eldorado et à la Scala, en coûte six et sept aujourd'hui. Seuls, nos théâtres de quartier ont gardé les anciennes t coutumes qui étaient les bonnes. Le tarif n'y a pas bougé, et pour la somme modique de trentecinq sous, l'ouvrier, après une journée de travail, peut aller entendre, installé dans un bon fauteuil, un beau drame ou un joyeux vaudeville du répertoire. Je dis répertoire, car les théâtres de quartier ont encore un répertoire et une troupe. Leurs directeurs, plus prudents et moins ambitieux que ceux de Paris, ont résisté à la vedette, c'est-à-dire à la ruine. Ils considèrent qu'une troupe d'ensemble est la force vive d'un Ihéàtre, et il faut bien croire que cette méthode est la bonne, puisque la plupart des directeurs de banlieue font leurs affaires et n'ont pas été touchés par la fameuse crise théâtrale. Un d'entre eux, M. Hartmann, qui est le doyen de nos directeurs parisiens (il a été le camarade de Frédérick- Lemaître et de Bouffé, et a assisté aux représentations impériales de Compiègne et de Saint- Cloud comme régisseur), trouve le moyen de diriger, et de fort bien diriger, aidé par M. Larochelle fils et M. Bessac, quatre scènes de quar-
tier : Montparnasse, Grenelle, Gobelins et Saint-Denis.
— Nous n'avons pas seulement notre répertoire et notre troupe, me contait un directeur de banlieue, nous avons aussi notre public. Vous allez nie dire que notre public à nous, c'est celui des petites places de vos théâtres de Paris. Erreur ! Et comme il est fidèle à ses artistes ! Voulezvous que je vous en donne une preuve ? Il y a quelques mois je montais Cyrano. La pièce devait faire la huitaine, comme il est de règle. Pour jouer le rôle de Cyrano que je trouvais lourd, j'avais renié tous mes principes et j'avais eu recours à l'ennemi, à la vedette! Je pensais que le pensionnaire de ma troupe qui tient l'emploi des grands comiques — chaque artiste a son emploi, comme dans le vieux temps ! — ne serait pas à la hauteur de sa tâche. Eh bien! je m'étais trompé .. J'avais compté sans mon public !
— Comment! sans votre public?
Parfaitement! Mon public fit un accueil plus
que froid à la vedette que j'avais payée très
cher. Mon public réclamait à tout prix son comédien. La leçon sera bonne... Je ne recommencerai plus : le public aura son compte, mon pensionnaire aussi, et moi je ferai ainsi une sage économie!...
Et comme le directeur, triomphant, concluait que la vedette est une des principales causes de la prétendue crise théâtrale, il ajoutait non sans malice :
— Mais votre fameux théâtre populaire, que vous rêvez et qui nous vaut tant d'articles, il existe et en plein Paris! Les vrais théâtres du peuple, ce sont les nôtres. Nous ne pouvons pas jouer Molière, mais consultez nos spectacles! Nous donnons, par an, plus de trente pièces différentes : nous faisons peut-être une trop large place au mélodrame, mais oublions-nous Hugo et Dumas? Nous jouons couramment les Mousquetaires et Vingt ans après, nous jouons Marion Delorme et Lucrèce Borgia qui ont disparu de l'affiche de vos grands théâtres de Paris.
Notre directeur était lancé... Je L'interrompis : je lui rappelai — ce qu'il allait sans doute me dire — qu'un des plus célèbres comédiens de notre temps, M. Frédéric Febvre, avait débuté à
Belleville; que M. Delmas, avant d'être le grand chanteur qu'il est, avant même d'appartenir au Conservatoire, avait joué Ruy Blas et la Tour de Nesle dans tous les théâtres de banlieue ; j'ajoutai même que, récemment, lors du bénéfice de Mmo Marie Laurent à l'Opéra, M. Gailhard pria l'admirable Wolan de reprendre Buridan, et qu'il fallut renoncer à ce séduisant projet.
Surpris, mon interlocuteur me serra les mains :
—: Merci! M. Gailhard se souvient?... C'est donc vrai?... Febvre... Delmas...
— Et Lérand ! ajoutai-je.
— Comment Lérand ?. . .
— Oui, Lérand, du Vaudeville. Il a passé par les Bouffes-du-Nord! C'est Sarcey lui-même qui, avec noire pauvre ami Raoul ïoché, alla l'y chercher...
— Et vous écrirez tout ce que vous me ditesla? Vous prendrez notre défense?
— C'est convenu...
?solre excellent directeur avait cent fois rai
son... 11 ne faut médire ni de nos scènes de banlieue, ni de celles de la province. 11 y a trois ans, presque jour pour jour, par une belle journée de printemps, nous faisions le pèlerinage de la Ferté-Milon : nous allions fêter Racine, et je crois bien que Mmo Bartet remporta ce jour-là une victoire qui lui fut particulièrement douce. Une des plus charmantes artistes du théâtre, qui avait eu sa part dans ce succès, Mme Moreno, nous disait, au retour de La Ferté-Milon :
— 11 faudra recommencer! Cela nous coûte si peu à nous, et cela rend si joyeux tous ces braves gens !
Deux ans plus tard, l'an dernier, j'eus le vif plaisir de retrouver Mmo Moreno aux fêles données à Condé-sur-l'Escaut en souvenir de la Clairon. Elle était là avec plusieurs de ses camarades, dont M. Georges Baillet, qui nous faisait les honneurs de ce beau pays du Nord, où il est né. La fête, bien que le thermomètre marquât 87 degrés, fut exquise. La province a de ces revanches... Et nous nous demandions tous trois pourquoi nous n'offririons pas autour de Paris, à nos scènes de banlieue, de semblables réjouissances. Et nous avons réalisé notre rêve...
C'est dans les théâtres de MM. Hartmann et Larochelle, auxquels s'était joint le Concert Européen de la rue Biot, que nous avons inauguré nos galas populaires avec un succès qui a dépassé toutes nos espérances, un succès tel que, Tan prochain, à la même époque, nous reprendrons notre tournée populaire, et qu'avant la fin de Tannée présente, nous ferons à Batignolles, à Montmartre, à Belleville et aux Ternes, ce que nous venons d'entreprendre sur « l'autre rive ».
Qu'avons-nous donc tenté ? Quels moyens d'exécution avions-nous à notre service? Quel était notre but? Autant de questions auxquelles je voudrais répondre. Toutefois, qu'il me soit permis de rappeler comment notre œuvre est née, et grâce à quels appuis elle prospère.
L'Œuvre Française des trente ans de théâtre ne devait pas être la grande société qu'elle est devenue. C'était une caisse de secours supplémentaire, destinée à venir en aide, directement et immédiatement — j'insiste sur ces deux mots — non seulement aux auteurs et aux artistes
qui ont leurs sociétés régulièrement constituées, mais à tous les gens de théâtre, auteurs, artistes, critiques, machinistes, décorateurs, etc., qui après trente ans de travail et de lutte se trouveraient sans ressources, et aussi à ceux que la maladie ou la disparition d'un des leurs laisse dans le besoin.
J'avais eu l'honneur, à maintes reprises, de représenter M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts dans les commissions chargées d'organiser des représentations à bénéfice. A l'Opéra-Comique, en moins de trois ans, nous avions eu trois bénéfices. Le premier fut pour M. Strintz, un comédien qui, sortant du Conservatoire, était entré au Palais-Royal, qu'il avait quitté pour faire toute sa carrière en Russie, d'où il était revenu mortellement malade. Le second fut pour M,u0 Fanny Génat, une des doyennes de notre théâtre, qui essaya tous les genres : le drame, la comédie, le vaudeville, l'opéra-comique, la féerie et la danse. Le troisième fut pour Mmo Taskin, la femme du regretté chanteur de l'Opéra-Comique. Pour chacune de ces représentations, un comité s'était formé, composé du directeur du théâtre,
de dramaturges, de musiciens, de comédiens, de chanteurs, de fonctionnaires ; il avait obtenu des résultats plus que satisfaisants. A l'Opéra, une Commission identique, présidée par M. Sardou, préparait, Tan dernier, à Mme Marie Laurent, la représentation qu'on n'a pas oubliée.
Hélas ! 11 faut avoir le courage de le dire : ces commissions travaillaient le plus souvent en pure perte. Presque toujours, le produit de nos représentations était saisi par les gens d'affaires, les créanciers, les huissiers. Il fallait, à tout prix, trouver un remède pratique à ce mal. A mon avis, le mieux était de renoncer à ces représentations qui, par leur multiplicité, se nuisent et se nuiront toujours les unes aux autres, et de créer une caisse de secours directs et immédiats. J'estime que mieux vaut, pour un bénéficiaire, toucher dix années de suite cinq cents francs, soit cinqmille francs, que d'avoir une grande représentation dont le produit dépasse sans doute ce chiffre de cinq mille francs, mais va presque toujours à des intermédiaires plus ou moins véreux.
Je soumis mon idée au président de la Société des auteurs dramatiques, au directeur des Beaux-Arts, à M. Dislère, président de section
LES GALAS POPULAIRES 30b
au Conseil d'Etat, et au président de l'Association des artistes. Tous l'approuvèrent. Je réunis alors quelques amis, et le 30 décembre 1901, notre Comité tenait sa première séance. Nous adoptions le titre : Œuvre Française des Trente ans de théâtre. Le lendemain, chroniqueurs, critiques, feuilletonistes, courriéristes de Paris, de la province et de l'étranger, saluaient notre idée avec enthousiasme... J'avais alors profité des vacances du jour de l'an pour l'aire un tour en province, mes amis du comité me rappelèrent bien vite...
Le 4 janvier, j'étais de retour à Paris. Je réunis notre bureau chargé de représenter notre Comilé et nous nous mîmes aussitôt en campagne. A M. Emile Demagny, nous demandions de reconnaître notre existence légale; à M. Sardou, de dissiper tous les malentendus possibles ; à M. le Président Dislère, d'élaborer nos statuts, et voilà comment, grâce à de tels appuis, notre caisse de secours devint une société véritable. Le 15 février, nous fêtions la croix de notre collègue et ami Amablc, l'éminent peintre décorateur qui représente les décorateurs dans notre comité.
2fi.
Ce soir-là, nos présidents d'honneur étaient là : tous prirent la parole, et la bonne. Le 30 décembre 1901, l'Œuvre Française des Irente ans de théâtre était fondée : le 15 février 1902 elle vivait.
Notre Comité avait repoussé les souscriptions personnelles, les quêtes à domicile et autres procédés de ce genre. Seules les représentations devaient alimenter notre Œuvre. Ces représentations devaient d'abord être données dans une journée « la Journée des Trente ans de Théâtre ». M. Gailhard nous avait promis l'Opéra, M. Porel le Vaudeville, M. Samuel les Variétés et M. Chevillard son orchestre. Nous avions rêvé d'avoir :
Ail heures du matin, un concert Chevillard au Nouveau-Théâtre ;
A 2 heures de l'après-midi, une matinée au Vaudeville ;
A 9 heures du soir, un gala à l'Opéra;
A minuit, un bal aux Variétés.
Douce illusion réservée aux œuvres naissantes ! Notre rêve était irréalisable, et c'est un revuiste spirituel (nous avons eu l'honneur d'être celé-
brés par MM. Gavault et Vely aux Variétés et par M. de Cottens, aux Folies -Bergère) qui insinuait avec autant d'esprit que de justesse, que le Parisien qui aurait le courage d'assister aux quatre spectacles précités, mourrait le soir même... Nous ne voulions faire mourir personne!... Mais la vérité, c'est que nos spectacles se faisaient concurrence les uns aux autres. Le projet de la journée fut écarté : les directeurs n'en restèrent pas moins à notre entière disposition. Nos spectacles étaient prêts, nos recettes assurées, lorsque survint le malheur de la Martinique. Tout fut ajourné.
Toutefois, si nous n'avons pas eu encore les fructueuses représentations, nous avons, dans les théâtres de banlieue dont je parlais tout à l'heure, fait de la besogne, et, je crois, de la besogne fort utile.
Cinq fois en une semaine, les mêmes artistes — oui les mêmes! — ont payé de leur personne, procurant à notre petit Paris des joies qu'il ignorait. Est-ce, comme on l'a dit, le théâtre populaire rêvé dont il est, depuis si longtemps, question? Cela est bien possible. En tous cas, le résultat est là, et ce résultat est excellent. Par-
tout, c'étaient des salles combles, des publics enthousiastes, des gens heureux et profondément heureux.
Pensez donc! Voir à si bon compte les meilleurs de nos artistes, les artisles du grand Paris! Partout, on a refusé des centaines de personnes. Ceux qui ont pris la peine d'assister à ces spectacles, en garderont, j'en suis sûr, un bon souvenir. M. le Président Dislère ne déclarait-il pas aux artistes qu'il n'avait jamais passé une soirée comparable à celle de Montparnasse, lui, un Conseiller d'État, un des Présidents de ce grave Conseil! Je suis bien sûr que MM. Henry Roujon, Théodore Dubois, Albert Carré, Adolphe Brisson, Miguel Zamacoïs, Pierre Decourcelle, Louis Yarney, Charles Reynaud, et tous les Parisiens qui nous ont rendu visite, n'ont pas regretté leur déplacement...
J'ai dit que ces cinq spectacles furent partout les mêmes, et cela pour ne pas rendre jaloux Grenelle de Montparnasse, l'Européen des Gobelins ou de Saint-Denis.
Ces spectacles commençaient à huit heures et demie pour finir à minuit. Les conférenciers — eux seuls changeaient suivant les quartiers — étaient chargés de présenter notre idée ou, pour parler plus exactement, nos idées : celle de l'Œuvre et celle du Théâtre populaire. Comme ces conférenciers s'appelaient Gustave Larroumet, Auguste Dorchain, Georges Vanor et Léo Claretie — celui-ci a bien voulu faire deux conférences, et a remplacé M. Catulle Mendès souffrant — je vous laisse à deviner si notre idée était brillamment développée, et si, après de tels « levers de rideau », nos artistes étaient heureux de faire la connaissance d'un public inconnu pour eux !
Oui, nos artistes, qui, sans crainte de la fatigue, sans se préoccuper des soirées en ville et des cachets qu'on leur proposait, ont été avec nous et de tout cœur. Je les avais vus à l'œuvre pour la plupart, en ces fêtes de province si pieusement préparées pendant des mois, par les autorités administratives, soucieuses de fêter dignement un grand compatriote... Les théâtres de banlieue se sont surpassés : ils ont dépassé la province...
J'ai retrouvé là : Jules Truffier, acclamé et justement acclamé dans le Gros-René du Dépit amoureux : M110 Kalb, incomparable Marinette, M110 Marie Leconte exquise en Henrietle comme en Mimi Pinson et disant fièrement à ses camarades, lorsqu'elle sortait de scène :
— Jl me connaît, ce public, moi ! J'ai débuté avec lui, au Châtcau-d'Eau!
J'ai retrouvé là, enfin, mes deux fidèles amis de Condé-sur-rEscaut, Mme Marguerite Moreno et Georges Baillet, heureux d'avoir réalisé notre beau projet et donnant tous deux le bon exemple à leurs camarades : lui, excellent en Clitandre des Femmes Savantes : elle, modernisant Armande et jouant pour la première fois sans doute, depuis sa sortie du Conservatoire, Lucile du Dépit amoureux.
Voilà — et je me garderai d'oublier M"e Thomsen, MM. Croué et Charles Esquier, dignes partenaires de tels artistes, — voilà pour la comédie. Molière, La Fontaine, Alfred de Musset, \ictor Hugo...
Le chant était représenté par Fugère, Tincomparable Fugère; la vieille chanson, par sa distinguée présidente, Mme Amel, et par notre
camarade Cooper : la danse, par ces adorables sœurs Mante, que M. William Marie, l'auteur de ces morceaux désormais classiques, avait ienu à accompagner lui-même; l'opérette, par Marguerite Ugalde, détaillant à ravir le rondeau du Petit Duc; la chansonnette par Mllc Paillette Darty, bissant, trissant ses célèbres valses chantées, et par Polin, notre tourlourou national qui, chaque soir, venant de la Scala, traversait tout Paris et débarquait heureux de donner un peu de joie à tant de braves gens !
Braves gens! 11 me semble que c'est sur ce mot qu'il me faut terminer ce trop long article. Braves gens, tous ces artistes venant chaque soir au rendez-vous, à l'heure dite, faisant le bien de si délicate manière! Et je crois bien, qu'avec tant de braves gens réunis sur la scène et dans la salle, il y a des chances pour que l*Œuvre Française des trente ans de théâtre ait, comme on l'a dit, posé la première pierre de ce Théâtre populaire ouvert à la comédie et à la musique.
Je n'ai rien ajouté à ces lignes. Nous avons trouvé chez tous, conférenciers, directeurs, artistes, régisseurs, un dévouement admirable. Je m'en voudrais de ne pas rendre un hommage
particulier à l'administrateur général de la Comédie, à son très actif et très dévoué lieutenant M. Prudhon, qui a singulièrement facilité notre tâche et au régisseur M. Bernés. Et cepemlant, je devine l'objection :
— Vous êtes orfèvre ! Vous ne voyez que les Trente ans\ C'est une idée fixe chez vous!
Je suis orfèvre, en effet, étant Président de l'Œuvre. Il s'agissait du Théâtre populaire et bien vite j'ai développé une idée qui m'est chère et à laquelle je consacrerai ma vie. Je sais tout cela... Mais M. Gustave Larroumet n'est pas orfèvre lui! Il n'est pas président des Trente Ans de Théâtre ! Avec Emile Bergerat, Emmanuel Arène , Lucien Descaves, Alexandre Hepp, Adolphe Brisson, Camille de Saint-Croix, avec beaucoup de nos confrères de Paris, de la province et de l'étranger, il nous a, dès le début, soutenus, encouragés. 11 a fait mieux encore... Souffrant, malade, il n'a pas hésité à payer de sa personne : il a porté la bonne parole au public de Montparnasse, nous donnant là une marque d'affectueuse estime dont je lui reste éternellement reconnaissant.
Ecoutez-le donc, revenant de Montparnasse et
livrant aux lecteurs du Temps ses impressions sur notre Œuvre, sur nos représentations. JVy a-t-il pas de cette appre'ciation même un enseignement à tirer ?
Je n'ai plus à dire ce qu'est l'Œuvre des Trente ans de théâtre, conçue de manière si pratique et lancée avec un si beau succès par M. Adrien Bernheim. Elle a donné ces jours-ci son cycle de représentations faubouriennes, en commençant par le Concert européen de la rue Biot et en Unissant par le théâtre de Sainl-Denis, avec arrêts à Montparnasse, à Grenelle et aux Gobelins.
Toutes ont eu un égal succès, depuis la conférence préliminaire jusqu'aux chansonnettes finales. J'ai assisté à celle de Montparnasse, dont j'étais le conférencier, et j'y ai fait une double expérience, qui m'a vivement intéressé et beaucoup appris.
Le programme embrassait tous les genres dramatiques, comédies et récitalions, chant et danses, opérettes et chansonnettes : le premier acte des Femmes savantes et le Dépit amoureux parles artistes de la Comédie-Lrançaise, la scène de la sérénade d'/i quoi rêvent les jeunes filles, par MIlc' Moréno et Leconte, des fables de La Fontaine par M. Truffier et des poésies diverses par ses camarades, un choix de chansons de l'ancienne France par M. Fugère et Mme Amel, les danses du Directoire par M"" Mante, de l'Opéra, des airs d'opérette par Mu" Marguerite
Ugalde, enfin des chansonnettes par M"e Paillette Darty et Polin.
C'était fort mêlé et le public auquel cela était offert ne Tétait pas moins. Par le trou du rideau pendant les minutes cruelles qui précèdent le sacramentel : « Mesdames, Messieurs... » je regardais la salle. Je voyais à l'orchestre des complets de velours à cotes; au balcon, des redingotes bourgeoises; au paradis, des casquettes et, dans les loges, quelques têtes connues de boulevardiers venues pour l'originalité de la chose. Et je me demandais quel langage j'allais tenir à une salle ainsi composée, de quoi je leur parlerais, de l'Œuvre ou du programme, de celui-ci en entier ou en partie. Bref, je ne savais pas du tout ce que j'allais dire. Sensation terrible et délicieuse !
Dès mes premiers mots, j'étais rassuré et fixé. Jamais depuis bientôt quinze ans que je parle dans les théâtres, je n'ai rencontré public plus attentif plus ouvert, plus prompt à comprendre. Bonnement, je lui ai indiqué pourquoi notre race française aime le théâtre avec passion et pourquoi elle y excelle, comment ce goût national s'est satisfait et a produit tant de chefs-d'œuvre, depuis Molière jusqu'à Dumas fils, à quels aspects éternels de la nature humaine et à quels changements des mœurs, à quels goûts permanents et à quelles modes passagères répondent les noms que portait le programme. Non seulement j'ai eu, du premier mot au dernier, le sentiment d'être compris, mais je n'ai jamais été écouté avec plus d'attention. Certes, il y avait bien
des lacunes dans l'instruction générale de mon auditoire, mais son intelligence naturelle et sa promptitude d'esprit y suppléaient.
Et puis, il avait cette chose si rare — car elle diminue à mesure que la culture de l'esprit devient plus fine et aussi plus artificielle, partant plus exigeante et plus blasée, — il avait la vivacité, la franchise et la justesse de l'impression.
La représentation a été des plus brillantes et comme tout a porté ! Sous la perruque du vers classique et le panache du vers romantique, comme ce public retrouvait vite les éternels sentiments de l'humanité ! Dans Armande, Henriette et Clitandre, il discernait des types qui sont de toujours, types de prétention, de naturel et de sincérité amoureuse ; comme avec les filles du duc Laërte, il entendait murmurer l'éternelle rêverie des jeunes cœurs qui s'ouvrent! Le Dépit amoureux n'a été qu'un long éclat de rire et les fables de La Fontaine, dites avec beaucoup de justesse et de verve, par M. Truffier, ont été longuement applaudies. Si je n'insiste pas sur les autres parties du programme, dont le succès a été au moins égal, c'est pour ne pas sortir de mon domaine habituel.
Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est le sens des plus fines nuances et le goût de délicate justesse dont ce public a fait preuve tout le long de la soirée.
Dans le Dépit amoureux, par exemple, il y a des effets assez gros. Ils ont beaucoup porté assurémoni . mais savez-vous quel est celui qui a excité le rire le plus franc? C'est la jolie parodie de la précieuse
Lucile, tout à la fin de la pièce, par la franche Marinette : « Ramenez-moi chez nous. » M"e Kalb l'a dite avec une franchise et une mesure parfaites ; je doute qu'elle y ait jamais excité un rire plus franc.
Dans les Femmes savantes, cette finesse et cette justesse d'impression étaient encore plus sensibles, parce que l'impression comique y est moins poussée. M"es Moréno et Leconte ont donné toute leur valeur aux vers charmants de leur querelle sentimentale et pas une nuance n'a été perdue. A chaque vers particulièrement prétentieux d'Armande et à chaque réponse plus marquée de naturel chez Henriette, de la salle entière s'élevait ce murmure de gaîté intelligente, qui souvent vaut et exprime plus que de bruyants applaudissements.
En résumé, j"ai eu à Montparnasse l'impression de ce que devait être un parterre d'autrefois, ce parterre parisien aujourd'hui noyé dans les flots changeants de Cosmopolis, et j'ai songé à la Critique de V École des femmes :
« Apprends, marquis, je te prie, qu'à le prendre en général je me fierais assez à l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent il y en a qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. »
Le théâtre, en France, est sorti du peuple, s'est d'abord adressé à lui. Devenu aristocratique, il a été préservé de l'artificiel, par ce qu'il retenait de sève
populaire et les racines qu'il poussait toujours dans le vieux sol parisien. Lorsqu'il revient à son origine, la reconnaissance se fait vite des deux côtés.
Il ne me reste plus qu'à exprimer le regret que notre tentative ait été faite pendant la période électorale et que le distingué rapporteur des Beaux-Arls, M. Couyba et ses collègues du Parlement qui s'intéressent à la création du grand théâtre populaire aient été privés d'un tel plaisir! Ils auraient tiré de ces représentations des conclusions pratiques et nous auraient puissamment aidés. Ce sera pour la fois prochaine, lorsque nous rendrons visite à l'autre rive!
L'expérience est donc faite aujourd'hui grâce à ces cinq spectacles dont le succès artistique et matériel a dépassé toute attente : un théâtre populaire peut vivre et prospérer : V Œuvre française, des Trcule ans de Théâtre a rigoureusement appliqué un programme pratique pendant cinq soirées : le produit a été versé aux imprévoyants et aux malheureux. Nous recommencerons en octobre, et à la fin de l'année présente nous aurons offert au Paris qui travaille dix soirées de gala : nous aurons donné de la
joie à ceux-ci, du pain à ceux-là, et nous aurons alimenté le budget de notre Œuvre en affirmant l'existence du Théâtre populaire ! '
i. Cette seconde tournée populaire vient d'être donnée, dans le courant d'octobre, avec un plein succès, au Théâtre Maguéra, aux Bouffes-du-Nord, aux Ternes, à Belleville, à Bataclan. Grâce à la Comédie-Française nous avons réalisé notre rêve et offert le Misanlhrape, les Femmes savantes et Andromaque dans leur forme intégrale.
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