L'ANCIEN
Mai 1902.
L'habit de Sarcey me valut bien des honneurs, enlre autres celui de siéger au Comité de lecture de l'Odéon. Ce Comité qui, on le sait, est un « Comité de refus », était autrefois composé des plus vénérables doyens de l'art dramatique. Eugène Nus et M. Cormon présidaient à ses destinées. La nouvelle direction a rajeuni les cadres. En ce nouveau Comité, les plus assidus étaient Henry Becque, Henry Fouquier et Aurélien Scholl.
— C'est mon tour, à moi, me disait Scholl, il y a deux mois à peine, à la dernière séance.
— Votre tour?
— Mais oui! Le Comité fera relâche pour cause de mort! En deux ans, Becque et Fouquier, les plus solides de nous tous! A moi la troisième manche! Et personne ne saura que j'ai été, moi, fonctionnaire!
Scholl avait dit vrai : nous avons fait relâche...
Gela l'amusait de jouer au fonctionnaire, de passer chaque mois une heure avec des camarades qu'il ne voyait plus, de retrouver, dans les excellents rapports de M. Ch. Samson, des sujets de pièces et de conter des anecdotes oubliées.
— Vous ne la connaissiez pas celle-là? disait Scholl. Elle est fanée!
Oui, fanée!... Et nous plaignions cet homme miné par le mal, nous répondant lorsque nous lui conseillions de prendre du repos :
— Souvenez-vous du mot profond, éternel : on ne meurt que lorsque Ton n'a plus le courage de vivre.
Scholl voulait vivre. Il lui paraissait qu'il n'avait pas rempli son rôle, qu'il aurait dû être dramaturge, penser et faire penser... Souvent, après une séance du Comité, il me demandait de le « ramener dans Paris ». Nous montions en voi-
ture. IL pouvait à peine marcher, mais il ne voulait pas avoir l'air de souffrir... Et alors, avec une indicible tristesse, il me contait que la chronique était un genre démodé, inutile, vieilli, ne répondant plus aux besoins de l'heure présente. Cet homme, qui avait eu l'art de fournir des idées à des milliers de lecteurs, qui avait traité les questions les plus graves et les plus futiles, fait de la politique, de la philosophie, et toujours de l'esprit, était très sincèrement attristé. Il ne se retrouvait plus dans ce Paris qu'il avait tant aimé : il se perdait sur le boulevard...
Et rien n'était plus piquant que d'entendre, en ce même Comité, Becque, Fouquier et Scholl parler de tous et de tout, et exprimer, avec une pleine liberté d'esprit, leurs idées, leurs aspirations, leurs regrets.
Fouquier, lui, ne regrettait rien. Il admettait toutes les modes; il s'accommodait de tout, comprenant fort bien la mort de Tortoni, s'accoulumant aux sonneries des tramways, aimant la vie en artiste, en chercheur d'impressions, en moraliste, ayant été tour à tour fonctionnaire, député, journaliste, prêt à répondre à toutes les questions, respectueux du classique et ne me-
connaissant pas l'art nouveau, et, avec tout cela et par dessus tout cela, écrivain alerte et charmant, sachant donner à toutes choses un tour vraiment original, prenant tout avec un sourire... Un des maîtres incontestés de la critique, l'impeccable écrivain de Sur le vif et de Types et Travers, M. Léon Bernard-Derosne, ne l'a-t-il pas délicieusement dit : « Sourire! ce mot avait été fait pour Fouquier I On ne s'imaginait pas Fouquier prenant la résolution de ne plus sourire ! »
Comme Scholl, comme Fouquier, Becque était exact à nos séances du Comité. Chaque mois, il arrivait avant l'heure, rôdant dans les coulisses, flirtant avec les jeunes comédiennes. C'est à TOdéon que je le retrouvai : je ne l'avais pas vu depuis de bien longs mois. Il savait ma reconnaissante affection pour Sarcey, dont il était devenu l'ennemi implacable, il savait l'amitié qui me liait à L'administrateur général de la Comédie-Française, M. Jules Clarelie, cou Ire lequel il entamait une violente campagne. 11
comprit ma réserve et m'en sut gré... Il n'était pas l'homme des demi-affections; il préférait les franches ruptures. C'était précisément chez Sarcey, vers 4882, que j'avais fait sa connaissance. On répétait alors les Corbeaux à la Comédie, et, sur son invitation, j'assistai aux répétitions. Je vis, pour la première fois, ce qu'était la cuisine théâtrale : l'école était bonne. Becque n'était sans doute pas un metteur en scène de la trempe de l'auteur de Patrie, mais il savait ses quatre actes par cœur, et tout, chez lui, était réglé, debout, avant la première répétition. Les Corbeaux furent joués vingt fois. J'assistai aux vingt représentations.
Becque habitait alors, rue Pasquier, un petit appartement se composant de deux ou trois chambres, mais une seule — et pour cause — était meublée. Cette chambre était claire, lumi neuse et vide. Aux murs, était installée, tant bien que mal, une planche pour les livres; un canapé» lit, tout à fait détraqué, une chaise et une canne formaient tout le mobilier. Becque arpentait cette petite chambre, travaillant devant sa glace, cherchant le geste d'un personnage, attendant le mot juste et précis. Il travaillait surtout l'été. Il
adorait le soleil, les fleurs, la verdure et les oiseaux, et c'est dans les Champs-Elysées (sa mère demeurait dans une rue voisine) qu'il a trouvé — le ciel sur la tête, comme il disait! — ses scènes les plus fortes et ses mots les plus cruels. Becque qui, si volontiers, lançait le trait, découvrant et déchiquetant lout un homme, croyait à l'affection, à l'amour et au ciel bleu. C'était un poète...
Durant les dernières années de sa vie, il était souvent malade et las. Je le vois encore — je le verrai toujours! — en celte chambre toute vide — sans canapé et sans planche à livres — de la lugubre maison Dubois, où j'allai lui rendre visite souvent avec mon cher ami Léon Gandillot. 11 avait, à l'exemple de Sarcey, un faillie pour Gandillot... Jamais il n'eût manqué d'aller applaudir une de ses pièces à la première représentation; il aimait ce jeune talent, fait d'observation vraie; il aimait cette âme exquise dont il devinait la timide et infinie boulé'. Ce fut Gandillot qu'il chargea de dénicher la maisonnette d'été qui devait lui rendre la santé. Becque attendait les beaux jours et les fleurs — toujours les fleurs! Il allait mieux,.. Puis, comme si la
malechance s'attachait à lui, le feu prit dans son cinquième de l'avenue de Villiers. Un pardessus seul échappa à l'incendie, trempé par l'eau. Il l'endossa et se réfugia chez des amis à la campagne. Mais il voulait revoir Paris, sa chambre brûlée... Le mal augmentait et quand, huit jours avant sa mort, je le vis arriver chez moi, essoufflé, n'ayant plus ce clair regard d'autrefois, je compris que c'était fini... Nous l'avions supplié d'accepter un poste que M. Sardou, son ami fidèle, allait obtenir pour lui; mais il ne voulait rien entendre; il avait un démêlé avec la Société des auteurs et ne rêvait que procès... Et cependant il se sentait perdu; il n'avait plus de force pour combattre, lui qui avait tant combattu, tant souffert! Le lutteur était vaincu. Il tomba.
Que d'humiliations il dut subir! Avec quelle fierté il supporta la pauvreté, nul ne le saura jamais! Si parfois il était terrible, injuste même dans ses attaques contre les grands, comme il savait défendre les méconnus ! Des mots amers, des articles sanglants, mais jamais une concession, une faiblesse, une perfidie, jamais une action qui ne fût pas droite, jamais un men-
songe! Cet homme qu'on disait méchant, savait aimer... Ah! les douces et intimes causeries! Ah! les repas charmants entre Léon Gandillot, Henry Bauër, Alfred Capus, Georges Payelle et Félix Decori! Gomme il les animait de sa gaité mâle et robuste ! Ce Becque-là, on ne Ta pas connu. Aussi ce fut une consolation, un soulagement pour ses amis que d'entendre M. Henry Roujon rappeler, le jour de sa mort, dans un discours simple et beau, ce que fut l'écriyain et ce que fut l'homme. C'était là plus et mieux que l'hommage du directeur des beaux-ails; c'était la réparation éclatante, légitime, officielle, rendue publiquement à un grand écrivain, à l'un des plus grands écrivains de notre temps et de tous les temps.
Juin 1002.
On a dit que le dîner offert chaque année par la Société des auteurs est somptueux entre tous : cela est vrai ; il a encore ceci de particulier que M. Sardou s'est interdit et a interdit les discours. Grâce à cette précaution, aussi sage que spirituelle, les quelques invités, dont j'ai l'honneur d'être, s'y rendent avec joie. C'est si rare, c'est si reposant, un dîner sans discours officiels et sans applaudissements de commande ! Aussi, quel succès, l'autre soir, quand le président rentrant, M. Ludovic Halévy, s'excusant de faire exception, a, en termes vraiment exquis, souhaité la bienvenue au pelit-lils du président sortant, le jeune de Fiers, un futur président de la Société des auteurs, sans doute... Un de
nos voisins a immédiatement adressé à la Société une proposition tendant à l'adoption du toast assis. Ce voisin sait, et lui peut-être plus que les autres, qu'il y a toujours et partout les deux écoles...
Oui, les deux écoles! J'ai connu, pour ma part, un fonctionnaire, fort galant homme, qui n'assistait à un repas officiel qu'à la condition absolue d'être placé à la droite du président. La droite, c'était l'honneur suprême; la gauche, ce n'était déjà plus que le demi-honneur. Notre pauvre ami Gustave Ollendorff l'avait surnommé « le droit de l'État ». 11 y a une quinzaine d'années — austère censeur que j'étais! — j'eus l'imprudence de m'installer, un jour de répétition générale (il y avait alors des répétitions générales !) à la droite du directeur du théâtre. Je mis notre « droit de l'État » dans une fureur telle que je jurai de ne plus recommencer.
Le lendemain de cette escarmouche, j'eus le plaisir de rencontrer Dumas : je lui contai la scène...
— Ecoutez-moi, me dit-il. 11 y a un homme qui, tout grammairien qu'il était, n'en fut pas moins un grand philosophe: c'est Lhomond.
— Lhomond?
— Oui, le Lhomond de vos pensums !
L'homme qui a écrit : « Ne dites pas : Je le ferai venir. Dites : « Je vais aller le voir. » cet hommelà, voyez-vous, a indiqué, le plus simplement du monde, les devoirs du fonctionnaire. Donc, sachez « faire venir », mais surtout sachez « aller voir ». Avec cette maxime bien appliquée, vous vous tirerez d'affaire !...
Les préceptes de Dumas étaient ceux d'un sage... 11 faut se garder d'exagérer l'importance du char de l'État... La droite et la gauche ne comptent pas ici-bas, et l'officialisme à jet continu n'a jamais exercé sur moi qu'une action médiocre... Et voilà peut-être comment — mon confrère Alphonse Lemonnier l'indiquait récemment avec une bonne grâce dont je le remercie — j'ai, durant tant d'années, marchant sur la corde raide, tenu d'une main les ciseaux d'Anastasie, et de l'autre la plume du critique.
Vous n'écriviez alors, mon cher confrère, ni vos souvenirs, ni vos articles de critique. Vous
n'étiez pas encore directeur de ce Château-d'Eau que vous avez surnommé « théâtre de la République » sans que jamais un conseiller municipal, reconnaissant, vous ait volé la moindre subvention... Vous faisiez des pièces, des revues surtout, et vous vous amusiez à présenter à Anaslasie des couplets déjà cent fois interdits par elle. La bonne dame, sans rien dire, coupait consciencieusement vos couplets, et le tour était joué. Vous avez d'ailleurs raison d'affirmer que nos rapports étaient excellents, môme quand je. vous priais, le plus gentiment possible, de couper un couplet, une scène... J'ajouterai que c'est une ravissante comédienne, la pauvre petite Mary Crouzct, qui me donna l'occasion de constater que les revuistes, qui, comme vous, tourmentent Anaslasie et s'en moquent, sont parfois de braves gens. Vous étiez alors directeur de la scène aux Variétés. Mary Crouzct, qui était l'intelligence et l'esprit mêmes, mais qui était emportée comme pas une, s'était promenée, dans le couloir de sa loge, en peignoir, en demi-peignoir, en quart de peignoir. Vous la mîtes à L'amende, au tableau. Elle entra dans une colère folle et se laissa aller à vous lancer un mot —
un seul — qui motiva son renvoi. Elle vint bien vite me trouver et me conta le petit drame. Les cartons de concerts pleuvaienf alors sur ma table et les chansonniers attendaient leur tour, leur visa. Mais elle ne voulut rien entendre... Je courus aux Variétés : j'implorai sa grâce et j'avais eu à peine le temps de plaider les circonstances atténuantes que, déjà, vous aviez oublié le mot et la chose !
Pauvre petite comédienne, qui débarquait chaque soir aux Variétés, escortée d'un valet de pied, et qui, au fond, était restée une vraie grisetle... Elle avait débuté au concert, à l'Alcazar d'hiver, où elle avait été découverte par Scholl. Mais c'est aux Variétés, à côté de Céline Chaumont, de Réjane, de Granier, de Judic, de Lendcr, de José Dupuis, de Baron, de Cooper, de Christian, de Léonce, de Germain, de Lassouche, qu'elle trouva sa véritable place. Bertrand alternait alors la Belle Hélène et Barbe- Bleue avec Décoré et Ma Cousine. Elle n'avait qu'une toute petite voix, un peu pointue, et elle
était la première à rire de son « filet de vinaigre ». Elle se sentait plus à l'aise dans la comédie, bien qu'elle eût soin d'ajouter :
— Et encore, il ne faut pas que mon rôle soit trop long !
Elle était d'une modestie si gracieuse que directeur, auteurs et camarades, lui trouvaient beaucoup plus de talent qu'elle ne voulait en avoir. C'est ainsi que malgré elle, elle joua des rôles importants. Elle marqua les silhouettes parisiennes de Meilhac et Halévy d'un trait exquis. Elle était en train de devenir une vraie artiste, une comédienne qui compte, quand elle fut engagée aux Nouveautés pour y débuter dans une opérette de Sylvane et Audran, Mon Prince. Le directeur des Nouveautés, M". Micheau, lui avait préparé un si brillant engagement qu'elle n'osait y croire : elle ne pouvait supposer qu'on la prît au sérieux. Elle signa l'engagement et joua la pièce avec un grand succès... Après quelques représentations, elle quitta les Nouveautés <t Paris : elle alla mourir à Biarritz... Rieuse et folle, gamine et gaie, sans souci du lendemain, oublieuse de la veille, née pour courir dans les bois, sou chapeau d'une main et son ombrelle de
l'autre, elle était la Bernerette de Musset et la Musette de Murger. Et c'est sans doute parce qu'elle était tout cela, qu'elle fut une toute petite mais très parfaite interprète du théâtre de Meilhac et Halévy. Elle en comprenait la grâce extrême, l'irrévérence délicieuse, l'ironie délicate, la poésie suprême.
Petites mais incomparables comédiennes que celles-là... Elles ne peuvent plaire qu'à Paris où elles sont nées, où elles ont vécu, où elles aiment et où on les aime !... C'était, ce me semble, plus qu'une gentille camarade qui s'en allait, c'était un peu du théâtre de Meilhac et Halévy qui disparaissait avec Mary Crouzet.
Aimons-lus, gardons-les, ces petites Parisiennes!... Elles éclairent notre théâtre, elles l'illuminent ; elles en sont le charme et le sourire. . . Voici la Veine et les Deux Écoles qui, en ces mêmes Variétés, prennent la place de la Petite Marquise et de la Cigale. Et voici à son tour, une jeune comédienne qui, étonnante de légèreté et de gaminerie, avec une toute petite pointe de malicieux libertinage, devient une des interprètes rêvées du théâtre d'Alfred Gapus. Je l'ai vue, elle aussi, balbutiant des couplets de
revue, tremblant de peur, puis tentant déjouer un tout petit rôle de comédie que lui avait dessiné Meilhac dans Brevet supérieur. Toujours Meilhac!... Elle est célèbre aujourd'hui : la petite comédienne est devenue grande et Paris a adopté Eve Lavallière...
•il
Août 1002.
Vous avez eu, l'autre soir, plus qu'un succès : vous avez eu une revanche. J'imagine que, pour un auteur dramatique, la joie qu'apporle ce supplément de succès est exquise entre toutes... Vous avez dit que, de tous les bulletins de victoire, celui de M. Félix Duquesnel vous avait été particulièrement doux : je vous comprends. C'est qu'en môme temps qu'il proclamait l'éclatante réussite de votre ouvrage, il rappelait l'heureuse époque où vous alliez modestement, votre manuscrit sous le bras, rendre visite au directeur du second Théâtre-Français. Ce directeur, c'était M. Félix Duquesnel lui-même. La date exacte? cherchez. Comme le héros de votre poète favori, vous aviez alors seize ans à peine et vous sortiez
du collège ! A cet âge-là, peut-on savoir ce qui est innocent ou criminel ? Le directeur lut votre pièce séance tenante ; inime'diatement — les temps sont bien changés! — il la mit en répétitions et confia le rôle principal à cette aimable Emilie Broisat, qui appartenait alors depuis quelques aimées à l'Odéon et qui, à la Comédie- Française, marqua dune empreinte personnelle quelques rôles, tels la Caroline de Saint-Geneix du Marquis de Villemer, la Philiberte d'Emile Augier et Lucy Watson du Monde où Von s'ennuie. Votre pièce n'avait pas de titre. M. Duquesnel vous proposa de l'appeler le Vertige. Ce fut votre premier essai de théâtre.
Deux ans après, — cherchez encore la date ! — encouragé par le sympathique accueil fait aux jolis vers du Vertige, vous apportiez au directeur de l'Odéon une grande pièce historique : Un Drame sous Philippe If. Les drames historiques étaient alors fort en honneur; le succès de votre ouvrage fut aimable. Suivant Auguste Yilu, votre pièce s'ouvrait par une exposition claire el Logiquement déduite, bien qu'un peu longue; elle finissait mieux encore, par une succession de scènes terribles, mais entre c<> point de dé-
part et ce point d'arrivée, deux actes vides Ira hissaient votre inexpérience. Vitu vous repro chait aussi d'avoir peint Philippe II comme un sectaire couronné et de n'avoir pas suffisamment creusé le personnage. Il ajoutait que vous aviez froissé quelques susceptibilités ombrageuses et contrarié les vues saines et claires de l'Histoire. Mais c'étaient là des chicanes que le savant critique prenait plaisir à chercher aux jeunes auteurs. En somme, votre Philippe //avait réussi, mais il n'avait pas révolutionné l'art dramatique. C'est alors que commença pour vous cette inquiétante période de longue attente, que connaissent les écrivains de théâtre et surtout les poètes. Vous nous donniez, de temps à autre, des vers, et ces vers décelaient votre manière, votre talent, votre âme. Il semblait que la jeunesse allait être votre constante, votre unique préoccupation. Oui, la jeunesse ! Considérez, déchiquetez les personnages de votre Théâtre <f amour. En est-il un, je vous le demande, un seul qui dépasse la quarantaine? Vous ne savez pas ce que c'est qu'un père noble et vous ignorez la duègne. Heureux homme! N'est-il pas vrai — il y a bien longtemps que je vous fis pour la
première fois cette remarque — que l'avenir est un mot qui terrifie? A l'exemple de Perdican, — toujours Musset! — vous ne vivez que dans le passé. Bonheur manqué! Mais, ces deux mots que vous avez placés en tête d'an ouvrage pour lequel j'avoue ma particulière prédilection, n'indiquent-ils point votre éternel regret? Le mélancolique « Qu'est-ce que ça fait? » qui termine votre admirable Amoureuse, n'est-ce point le soupir même d'une âme attristée de ne plus ressentir les émotions qu'on n'éprouve qu'une fois dans l'existence?
Les années ont marché depuis le Vertige et le Drame sous Philippe IL Vous nous avez donné votre Théâtre d'Amour, et votre talent et votre âme n'en ont pas moins toujours vingt ans. Votre cerveau travaille et bouillonne, mais c'est toujours votre cœur qui frémit et frissonne, et vous retrouvez en ce cœur d'anciennes larmes faites de regrets :
Une larme en dit plus que Ton ne saurait dire. Une larme a son prix : c'est la sœur d'un sourit e.
Musset, encore Musset, toujours Musset!... Votre tendresse est comme la sienne ; ce qui
vous plaît dans l'amour, c'est la souffrance. Les blessures de vos héroïnes ne veulent pas guérir. Vanina, Françoise, Germaine et Dominique sont d'éternelles blessées qui aiment autant la souffrance que l'amour.
L'attente fut longue, après Philippe IL Les directeurs lisant les pièces à la manière de Félix Duquesnel se faisaient rares. Enfin, Antoine vint; et Antoine, c'était le salut, le Messie; il ouvrait toutes grandes les portes de son Théâtre Libre aux jeunes auteurs qui n'avaient pu forcer celles des scènes régulières.
11 joua votre Chance de Françoise : cet acte, d'une observation si pénétrante, eut un succès tel que le Gymnase se l'annexa. Je vois encore la pauvre petite Julia Depoix, à laquelle vous aviez confié le rôle principal, heureuse de le jouer, mais cependant inquiète à l'idée qu'elle en ferait trop, ou peut-être pas assez. Comme elle était une habituée des vendredis de Sarcey, elle demanda au critique une consultation sur votre rôle de Françoise.
— Mais vous n'êtes pas la femme du rôle, mon enfant! s'écria Sarcey, bondissant, en pleine table, au milieu des petites camarades enchantées.
— Je suis trop petite?
— C'est ça!
— Toujours, alors? balbutia, les larmes aux yeux, la gentille artiste.
— Mais oui ! Françoise n'est ni une ingénue ni une amoureuse, ni une Reichenberg ni une Barretta. C'est une jeune première. Avez-vous la brochure? Après le déjeuner, nous lirons le rôle ensemble au lieu de jouer aux dominos. Vous verrez bien !
Le repas terminé, le critique s'exécuta, et avec quelle joie! Rien ne l'amusait, vous vous en souvenez, comme de démonter une pièce, un rôle, et de prouver que le théâtre est une affaire d'horlogerie.
— Mais comprenez donc, reprenait Sarcey, que Françoise est une névrosée, une malade, une petite-cousine des petites femmes de Meilhac et Haléyy. Françoise se tourmente quand son mari n'est pas là; elle regarde l'heure, elle contemple la pendule, «'Ile voudrait faire avancer les aiguilles; elle croit qu'il ne reviendra pas,
qu'il l'a oubliée, et dès qu'elle entend le son de sa voix, elle est folle de joie, et — suivez-moi bien — à cette joie secrète qu'elle n'ose pas montrer, se mêle une indicible angoisse. Elle voudrait tout dire et elle redoute une explication. Elle souffre et elle rougit de souffrir. Elle est aimante et jalouse; elle est tyrannique et méfiante. En voilà des nuances! Vous les comprenez, j'en suis certain; vous avez peut-être même passé par là. Vous avez joué — à la ville — le rôle de Françoise. Mais autre chose est de comprendre et d'exécuter! Je vous ai démonté la carcasse du rôle et je constate en terminant, s'écriait Sarcey, contemplant la mine déconfite de l'artiste, je constate que vous êtes bien plus démontée que le rôle lui-même.
La pauvre Julia Depoix s'en alla, la mort dans l'âme, à la répétition. Elle joua le rôle; mais la critique avait dit vrai : la comédienne était trop petite. . .
Après ses voyages au Théâtre Libre et au Gymnase, votre Chance de Françoise fut réclamée par la Comédie-Française, qui l'annexa à son répertoire.
A Françoise succédait Y Infidèle. Cette fois, le
succès prenait les proportions d'un triomphe. C'est que votre poésie était si brillante, si hardie et si insolenle! C'est que votre Renato, véritable nouveau mari de Françoise, homme de lettres vaniteux, égoïste et incapable d'aimer, se rendent si bien compte de sa vanité, de son égoïsme et de sa sécheresse! C'est que les couplets de Vanina étaient si sonores, si colorés et si pittoresques! Vous étiez revenu tout naturellement à Musset — toujours Musset! L'idéale Venise de Renato et de Vanina nous rappelait l'Italie de Beltine, la Sicile de Carmosine, la Hongrie de Barberine et la Bavière de Fantasio, toutes ces rayonnantes féeries du ciel éternellement bleu de L'incomparable poète!
Après un tel succès, vous nous deviez une grande comédie moderne. "Vous l'aviez promise et vous avez tenu parole. Le 25 avril 1891, l'Odéon donnait Amoureuse.
— Je n'oublierai jamais, m'écriviez-vous le lendemain de la première représentation d 'Amoureuse, que vous m'avez soutenu dans cette rude bataille el que c'est vous qui avez baptisé la pièce du nom à' Amoureuse.
Oui, c'est moi qui en suis le parrain, et, vous
le dirai-je? je suis fier et très fier de ce parrainage. J'étais alors inspecteur des théâtres, censeur. J'attendais impatiemment le trop fameux manuscrit de censure. Vous m'aviez conté votre sujet, j'avais a-sisté à des fins de répétitions, et je me réjouissais à l'idée de lire ces trois actes que directeur et artistes proclamaient admirables. Mon attente ne fut pas déçue. Réjane, Porel et les interprètes ne m'avaient pas trompé. Ce fut, dans les bureaux de la rue de Valois, une révolution véritable; mes collègues partageaient mon enthousiasme, et, cédant à nos conseils, le directeur des Beaux-Arts prit connaissance de l'ouvrage, qu'il déclara un chef-d'œuvre. Toutefois, le titre (le manuscrit administratif nous avait été adressé sous le nom de YEnnemie) me semblait plutôt convenir à un mélodrame noir qu'à une comédie si vivante et si moderne. Je vous présentai cette observation à tous trois, — car vous étiez tous trois, Réjane, Porel et vous, attelés à la besogne, — et, après bien des hésitations, le titre d'Amoureuse fut adopté. Les répétitions avaient été si longues et si fatigantes que personne n'y voyait plus clair. Ah! les belles répétitions que celles-là! Quelles merveilleuses
leçons de théâtre! Jamais Porel ne monta une œuvre avec plus d'ardeur, jamais Réjane ne composa, n'étudia, ne fouilla un rôle avec autant d'enthousiasme. Tous deux étaient à l'avantscène, indiquant les mouvements, surveillant les moindres détails... Elle ne se contentait pas, elle, de vivre Germaine, de mettre en relief une des faces du personnage qu'elle découvrait chemin faisant avec le travail, mais avec quelle clarté elle indiquait le rôle d'Etienne à son camarade Dumény! Puis, la répétition finie, nous recommencions, le soir, dans la gentille salle à manger de l'avenue d'Antin, où nous dînions tous les quatre... Que de batailles vous avez eu la coquetterie de laisser gagner par votre incomparable interprète!
La vie d'amour chez la femme, la haine de
l'amour chez l'homme, voilà notre Amoureuse, répétait-elle. Lui, Etienne, l'a prise pour surveiller la maison et régler les comptes, n'en voulant faire que sa servante; elle, Germaine, lui a apporté la jeunesse et la pudeur, n'ayant pas le droit de lui parler d'amour. Voilà Germaine, voilà Etienne! [1 n'y a pas à sortir de là !
Et me voici, reprenant, après onze années,
nos discussions d'autrefois, regrettant le temps où, remplissant les fonctions de critique et de censeur, j'avais la joie de lire une belle œuvre avant les autres! — Avant les autres! — Sentezvous bien ce que cachent ces trois mots? Découvrir une belle œuvre, un vrai poète! Songez qu'Anastasie, en 1891, avait de'jà une fort mauvaise réputation et que la critique était déjà, comme aujourd'hui, proclamée inutile et injuste, féroce et indigne. Et je me consolais d'être tous les jours censeur et d'être critique une fois par semaine, en lisant Y Ennemie — avant les autres!
Vous nous promettiez alors de nous donner, si votre ouvrage réussissait, un Don Juan moderne. Vous disiez que Don Juan et Hamlet c'est tout un, et comme vous aviez raison! Qui donc, d'ailleurs, a dit que Don Juan fut un philosophe gai et Ilamlet un philosophe triste? Qui donc a dit et a eu le courage de dire que Don Juan et Ilamlet doutent et font plus que douter, qu'ils ne croient pas? Vous nous montriez Hamlet redoutant le grand peut-être, et Don Juan se rassurant derrière le faible abri de sa raison ; celuici honnête homme amoureux, celui-là scélérat
et égoïste. Et vous nous prouviez que la route que prend Don Juan est aussi triste que celle que suit Hamlet. Pourquoi? C'est qu'ici et là, il y a le doute, loujours le doute, le pire des maux!
Et Y Ennemie, devenue Amoureuse , a réussi, triomphé, et je viens vous rappeler votre promesse. Ne souffrez pas qu'on dise de vous ce que Voltaire disait de Marivaux : « Il a connu les sentiers du cœur, mais il en a ignoré les grandes routes. » Ne laissez pas dire que la jalousie de Germaine est celle de Vanina et que la tyrannie de Dominique est celle de Françoise : donnezleur un rôle d'homme, puisqu'ils le réclament, et offrez-leur ce Don Juan moderne et définitif que vous rêvez depuis tant d'années. Mais, de grâce, soyez ce que vous êtes, restez le poète du théâtre d'amour, gardez à vos héroïnes leur jeunesse, soyez l'interprète fidèle de la douloureuse el éternelle maxime du plus grand de nos philosophes : « Dans la vie, on veut faire tout le bonheur, et si cela ne se peut, tout le malheur de ce qu'on aime. »
Août 1002
J'étais convié, le mois dernier, au dîner des professeurs du Conservatoire. C'était, pour moi, un début. J'étais donc un peu inquiet, comme il sied à un débutant, lorsque j'entrai dans l'immense salle à manger qui contenait une centaine de couverts. Mais je fus vite rassuré par le cordial accueil que me fil M. Crosti. l'organisateur de celte victoire artistique et culinaire. Je compris que le fâcheux officialisme allait être exclu de la réunion. Mon attente ne fut pas déçue ; M. Crosti fit mieux: il remplaça le toast traditionnel par quelques couplets joliment tournés dans lesquels il parlait, avec une malicieuse irrévérence, de certaines traditions administratives que les fonctionnaires, labo-
AU CONSERVATOIRE 2oa
rieux comme lui, ont, plus que les autres, le droit de railler.
Je contemplais cette table gigantesque, autour de laquelle s'étaient rangés tous ces homme? qui, quoi qu'on dise, sont et restent les premiers dans leur art, et je me reportais, non sans mélancolie, au temps déjà éloigné où je sollicitais, en compagnie de mon ami Philippe Crozicr, l'autorisation de suivre les cours du Conservatoire. Oh! j'avais renoncé au désir déjouer la comédie (mon ventre doré, comme on disait naguère chez Molière, m'imposerait aujourd'hui l'emploi des pères nobles!) ; mais je caressais un vaste projet : celui de faire un substantiel ouvrage sur noire Ecole de déclamation.
M. Emile Rély était alors secrétaire général : je le connaissais depuis bien des années : il n'était pas seulement le frère de cet homme, excellent entre tous, notre ami Charles Darcours : il était aussi le père de mon camarade de collège Paul Rély, aujourd'hui un des plus distingués fonctionnaires du ministère de la Marine. Je savais qu'Emile Rély était aimé, respecté et craint en cette Ecole dunl.il était le véritable chef, mais sa cordialité un peu brusque me faisait peur...
Allait-il me permettre de suivre les cours de Got, Delaunay, Worms et Maubant?Il me combla et m'accorda toutes les autorisations, mettant à ma disposition les ouvrages parus sur le Conservatoire, tout jusqu'à la bibliothèque. Les silhouettes artistiques d'un côté, le Conservatoire de l'autre, il n'en fallait pas plus pour calmer mon ardeur juvénile et mon amour du théâtre !
— Seulement, ajoutait le savant bibliothécaire, M. Werckerlin, je vous avertis que votre besogne sera parfaitement inutile. Tout ce qui devait être dit sur notre École a été dit. Tout ce qui a pu y être fait a été fait.
Je ne savais pas encore — ô illusions de la vingtième année! — que notre Conservatoire a toujours été, depuis sa fondation, l'objet des mômes critiques et fournit chaque année, vers la fin juillet, aux feuilletonnistes, partant en vacances et avides de sujets, des thèmes inépuisables... Naturellement, je rêvais des réformes, et ces réformes étaient les plus vastes du monde.
Je prétendais qu'il fallait créer deux écoles distinctes : l'une pour la musique, l'autre pour la déclamation ; placer à la tète de chacune délies un administrateur spécial, comme si nous n'avions pas assez de fonctionnaires! Je demandais la suppression, au mois de janvier, du concours des pensions, jugeant qu'une enquête sur la situation de chaque élève s'imposait. C'était simplement l'impôt sur le revenu que je préconisais. Au Conservatoire!... 11 y avait alors — il faut tout dire ! — dans la class e de M. Delaunay, une toute jeune fille, blonde comme les blés, d'une éclatante beauté, accompagnée de sa maman, laquelle avait bien plutôt l'air d'être sa sœur, et celte jeune fille, à laquelle son maître prédisait le plus brillant avenir, avait obtenu une pension; comme elle n'en avait pas besoin pour vivre, elle la rendit généreusement. Celte jeune fille devait s'appeler Marie-Louise Marsy.
Je souhailais aussi que, comme autrefois, on rappelât les récompenses, ce qui était, à mon sens, le meilleur moyen d'indiquer aux élèves qu'ils n'ont pas progressé.
Mais les grosses réformes, c'élail l'organisa-
tion régulière et immédiate d'exercices publics, c'est-à-dire de représentations classiques données par les élèves du Conservatoire; c'était, en somme, la création de ce théâtre que M. Bodinier a appelé Théâtre d'application; c'était l'obligation, pour les premiers lauréats, d'un stage de deux années à l'Odéon ; c'était la défense aux candidats de dire, au concours de fin d'année, une scène moderne.
... Oh! pour l'interdiction des scènes modernes et l'obligation des scènes classiques, j'étais féroce... J'avais mis de mon côté les professeurs d'abord, Sarcey ensuite, à qui je contais fidèlement tout ce qui se passait à l'Ecole. Il me semblait qu'on n'apprend à jouer le drame qu'en s'exerçant à la tragédie et qu'avant de dire du Victor Hugo ou du Musset, il faut avoir dit du Racine et du Molière. J'allais plus loin : je demandais que les élèves, se destinant à la comédie, fussent contraints de concourir en tragédie. Bref, encore imbu des préceptes que je venais de recevoir de mon professeur de rhétorique Eugène Talbot, j'étais tout entier au répertoire classique. Je bondissais à la lecture des programmes, accusant ceux-ci de dire du Dumas,
parce que l'auteur de la Dame aux Camélias faisait partie du jury et ceux-là de négliger celui des Effrontés parce qu'il n'en était pas.
Toutes ces idées indiquaient-elles une âme de conspirateur?
Enfin, à tout prix, je voulais que les concours de fin d'année eussent lieu à l'Odéon, dont la vaste salle me paraissait indiquée pour abriter jurés, élèves et public le jour du concours final. Des hommes avisés, comme mon ami M. Eugène des Chapelles, alors chef du bureau des théâtres, avaient beau me faire remarquer que l'Odéon ne remplirait pas le même but que le Conservatoire, que les élèves ne sont pas des comédiens formés et qu'il était préférable de les juger sur une scène d'étude... Je ne voulais rien entendre et, consciencieusement, chaque année, comme les camarades, je refaisais l'article sur le Conservatoire, pestant contre tous et contre tout, contre la jeune Desdcmone qui, en robe de soie si elle est riche, et en robe de laine si elle est pauvre, vient se faire étrangler par le bouillant Othello, lequel, en habit noir, se donne des airs de Mou net-Sully, se coiffe à la façon d'Albert Lambert et se campe comme Paul Mounct... Et je mau-
dissais ce public d'aspirants comédiens riant à l'excès et pleurant de même, ces lauréats témoignant, à l'appel de leur récompense, leur mécontentement ou leur satisfaction par un salut appris et fabriqué depuis des mois. . .
Et je ne me disais pas que j'étais moi-même aussi comédien, plus peut-être, que ce lauréat, puisque, pour lui comme pour moi, il n'y avait alors rien de vrai, de bon et de beau que le théâtre avec sa rampe et sa toile, sa cour et son jardin!
Et me voici, après plus de vingt années, constatant que mes anciens étaient des sages. Que d'articles inutiles! Que de discussions oiseuses! Nous avions alors une demi-douzaine d'articles tout prêts : il y avait l'arlicle-Conservatoire, l'article-Koning, l'article-marcbands de billets et aussi, je le dis à ma honte, l'article-Sardou! Nous ne comprenions pas que l'homme qui a fait Patrie l et la Haine, Divorçons et les Vieux Garçons, Rabagas et la Famille Benoiton, les Pattes de mouche et Nos Intimes, Théodora et la Tosca,
qui a ou le sens de la haute tragédie, qui nous a amusés, étonnés et conquis par de simples procédés de drame, de comédie et de vaudeville, qui a tracé, quand il en a pris la peine, le lableau le plus fin et le plus vivant de nos mœurs, qui a touché à l'histoire et n'y a pas été inférieur; nous ne comprenions pas que cet homme extraordinaire, à l'imagination si souple et si vive, si fertile et si française, c'est le théâtre môme, l'illusion de la vie! Il y avait aussi l'article-Censure, mais celui-là — et pour cause — nous était interdit...
Et je voulais dire aujourd'hui ce qu'avaient été comme professeurs les Got, les Delaunay, les Worms et les Maubant, ce que sont devenus leurs élèves. Je voulais rappeler ce fameux concours de comédie où trois jeunes filles se partagèrent la première récompense : M,Us Brandès, Marsy et Bruck... Et me voici, profitant dos leçons de l'expérience, confessant mes fautes, me rendant compte de ce qu'est cette grande et admirable Ecole, plein d'une respectueuse affection pour son chef et de sympathique estime pour ses maîtres, gardant pour son secrétaire général Fernand Bourgeal une amitié fidèle, ayant moi-
môme le plaisir d'ôtre croqué par le délicieux Cappiello, aimant enfin tout ce que j'ai renié, et reprenant pour moi-môme le mot, profondément juste, hélas! de Dumas :
— Un homme qui, arrivé aux honneurs, pense, dit et fait exactement le contraire de ce qu'il disait, pensait et faisait avant d'y arriver, ça n'est pas nouveau, ça n'est pas original, mais c'est toujours amusant !
Août 1902
Au mois de mai 1899, La Ferté-Milon fêtait son illustre compatriote Racine. Le Temps — vous le savez — dès qu'il pressent une solennité et voit tout un petit peuple heureux de célébrer une de ses gloires, se fait souvent une joie malicieuse d'être abominable : ce jour-là, loin de nous taquiner, il s'était mis de la partie, et c'est par une de ces radieuses journées de printemps, où tout semble être au bonheur, que nous avions gagné La Ferté-Milon. La fête fut d'une cordialité rare : le soir, à table, M. Henry Roujon, dans une allocution charmante, s'engagea, au nom de tous, à refaire ce pèlerinage. Puis, nous prîmes le chemin de la gare, un longchemin qui nous parut court, M'" Bartet s'étant
faite notre guide, au milieu des torches et des llambeaux, entourée de tous les pompiers du département de l'Aisne. Ce fut une retraite vraiment unique que celle-là !
Un de nos aimables compagnons de roule, notre ami Pol Neveux, l'auteur de ce Golo que n'eût pas désavoué Georges Sand, nous faisait les honneurs du pays.
— Ici, nous disait-il, est la propriété des Montebello. Là-bas, bien loin, encore plus loin, vous apercevez ce clocher sur lequel tombe un rayon de lune? Eh bien! ce clocher, c'est celui du village de M. Théodore Dubois.
— Et quand on songe que M. Théodore Dubois n'a pas assisté à cette fête ! reprit un des assistants.
Cet assistant, Monsieur le Directeur, c'était moi. Vous avez oublié, ce dimanche-là, votre clocher, et je pense que vous auriez été très fier de vos compatriotes, et aussi de ce pays, que d'aucuns calomnient à tort et qui jamais sans doute ne revêtit plus souriante parure. Qui donc eût o?é dire alors que votre province est plate, pâle, indécise, que vos campagnes sont uniformes, que vos villes sont tristes et neutres? Pour un
peu, j'aurais affirmé que cette neutralité est une supériorité. N'est-ce point, d'ailleurs, Michelet qui prétendait que le génie propre de vos provinces, c'est de participer à toutes les originalités provinciales et de former le lien et l'intermédiaire entre toutes les autres? Nous ne pouvons pas tous avoir les saillies des Gascons, les grâces des Provençaux, la malice des Normands, la persistance des Auvergnats, l'opiniâtreté des Bretons !
C'est donc là-bas qu'entre une compagne admirable et quelques êtres aimés, vous travaillez amoureusement à cette Xavière que nous vîmes naguère si jolie à l'Opéra-Comique et que vous voulez nous rendre plus jolie encore... C'est votre manière, à vous, de vous reposer des fatigues du Conservatoire !... El vous êtes là, heureux, profondément heureux, vivant comme un sage, ne sachant rien de la grand'villo, ignorant ce qu'on y dit, ce qu'on y fait et ce qui s'y prépare. Ce que vous aimez en Paris — - ne l'avez-vous pas dit un jour ? — ce sont ses environs. Vous reconnaissez que, si Paris s'éteignait,
la nuit so ferait sur le monde, comme si le soleil disparaissait pour ne plus renaître. Tous savez bien que si Paris n'existait pas, il faudrait l'inventer, et vous vous souvenez de l'immortelle parole d'un souverain étranger : « Paris empêche le monde de s'abêtir ! » Vous savez que, pour avoir de l'esprit, du goût et de la grâce, pour apprendre à plaire, il faut venir à Paris, comme les Romains allaient à Athènes : vous savez que c'est lui qui est le juge suprême et qui distribue les couronnes; vous ne niez pas que, dans notre Ville -Lumière, on peut dépenser des millions ou trois francs par jour, qu'on y a la liberté du travail et aussi celle du plaisir, qu'on y connaît tout le monde si l'on veut et même qu'on n'y connaît personne. Vous savez tout cela, et cependant, vous êtes de ceux qui rêvent de vivre sur le Touriste : vous croyez, avec Gautier et tant d'autres, qu'il n'est rien de plus solide et de plus léger à la fois que ces immenses arcades du Point-du-Jour, que ces larges baies à travers lesquelles on découvre ces sites incomparables de Sèvres, deMcudon, de Saint-Gloud, de Marly, délices des peintres, des poètes et aussi des musiciens.
Hélas ! De votre faubourg Poissonnière à ces coteaux enchanteurs, il y a loin. Mais vous vous consolez en vous dévouant a la jeunesse, en préparant un peu de bonheur à ceux qui, comme vous et après vous, iront rêver et chanter au Bas-Meudon. Vous avez senti l'importance et. la grandeur de votre tâche, et lorsque, l'autre jour, à la distribution des prix, tous ces professeurs, tous ces jeunes gens, tous ces enfants acclamaient votre nom, ils vous rendaient tout simplement justice. Vous avez compris que le Conservatoire est un établissement d'instruction réunissant les trois degrés : primaire, secondaire, supérieur. Vous vous êtes rappelé que l'organisateur de ce lycée était un brave et honnête bourgeois, amoureux de musique militaire, et que, — il n'y a que la foi qui sauve! — c'est grâce aux sages principes de ce simple capitaine de gardi nationale que celle maison esl devenue, par des étapes successives, une Ecole de musique instrumentale, de composition, de chant et de déclamation. Vous avez, il y a cinq ans, renoncé à ces classes de composition et d'harmonie qui vous valurent de si mérités succès, et vous vous êtes donné toui
entier à cette École, plein de confiance en cette jeunesse laborieuse.
Et moi aussi, comme vos professeurs et vos élèves, j'éprouve le besoin de venir à vous et de vous remercier. C'est que je vous ai vu à l'œuvre durant toute l'année scolaire. Et quelle œuvre! Il n'en est pas de plus délicate. Au mois d'octobre, enlre quatre cents jeunes gens, en choisir, en distinguer trente ; au mois de janvier, distribuer des pensions, des indemnités, des secours ; au mois de juin, désigner ceux et celles qui sont digues de subir l'épreuve publique ; au mois de juillet, établir un classement définitif. Ici comme là, toujours et partout, vous nous avez donné l'exemple de l'indulgence et de la bonté, pensant que, dans la vie, il faut être trop bon pour l'être assez.
Et tandis que, sans tenir compte un seul instant, une seule minute, des recommandations, des influences extérieures, nous votions selon notre conscience — c'est votre mot — ceux-ci reprenaient un vaste plan de longues réformes,
ceux-là criaient à l'injustice suprême, et ni les uns ni les autres ne voulaient se rendre compte de la difficulté de votre tâche. Et ce sera la même lâche l'an prochain, et en dépit de tous et de tout, c'est sur le modèle de notre Conservatoire que seront faites, dans toutes les grandes villes d'Europe et du monde entier, les fondations similaires.
11 faudra qu'un jour, Monsieur le Directeur,
Ivous rendiez visite à vos collègues de l'étranger. J'ai fait ce voyage il y a trois ans, et je ne sais rien de plus réconfortant qu'une conversation avec un directeur d'Allemagne. J'ai eu là quelques-unes de ces minutes supérieures dont parle le bon Thouvenin de Dumas, et j'ai constaté avec joie que les plus grands admirateurs de notre théâtre et de notre enseignement dramatique et musical, ce sont nos voisins !...
Août 100-2
Je songeais, l'autre jour, en lisant le récit des belles représentations qui viennent d'être données à Orange, à notre voyage de 1894. Tout l'Avignon était alors en fête : trois ministres, et non des moindres, avaient fait le déplacement. Chaque jour, nous étions conviés à l'inauguration d'un monument élevé à la mémoire d'un concitoyen qui avait eu quelques minutes de gloire. C'était une avalanche quotidienne de discours et de toasts. J'avais, pour ma part, été chargé d'une mission particulière : c'est moi qui, me tenant debout à la portière du wagon officiel, distribuais force saluts aux honorables chefs des gares subalternes, car nos trains soi-disant officiels s'arrêtaient partout, et partout, les Jiabi-
tanls accourus en foule sur les quais des haltes, réclamaient un discours. Le « salut à la portière » devait remplacer la harangue attendue. Mon excellent ami Léon Barthou, qui accompagnait son frère, ministre des Travaux publics, eut pitié de moi et voulut bien me seconder dans ma tâche. Mais rien n'y faisait : aussitôt que nous nous montrions à la portière, la fanfare interrompait sa Marseillaise : un silence glacial se produisait : la déception de ces braves gens était complète : l'effet était navrant.
Nous nous consolions de l'insuccès de noire « salut à la portière », en allant, le soir, entendre Antigone. Et quelle Antigone! D'aucuns se montraient inquiets sur l'issue de cette soirée, prétextant l'immensité du cadre, la fragilité de certaines voix... Toutes ces critiques étaient vaines : jamais Mn,e Bartet ne remporta un plus beau triomphe, jamais sa voix ne fut plus délicieuse, sa diction plus pure.
— Vous verrez, nous répétait Sarcey, que nous ne retrouverons plus, comme en 1888, celle joie suprême, idéale, d'être emportés loin de la réalité! Souvenez-vous de l'effroyable, de L'admirable apparition d'Œdipe aveugle, terri-
fiant, terrifié, serrant ses enfants dans ses bras et sur son cœur... Est-ce que Mounet-Sully fut jamais plus grand qu'en cette inoubliable soirée? Ce ne sera plus ça !
Notre Oncle se trompa : ce fut encore ça... La soirée à'Antigone, en 1894, ne fut pas inférieure a celle d'OEd/pe en 1888.
Un simple détail avait d'ailleurs désarmé Sarcey. Les organisateurs de la représentalion, pensant qu'Antigone ne formait pas un spectacle suffisamment long, avaient fait précéder la tragédie de l'aimable petite comédie de Paul Ferrier, la Revanche d'Iris.
— Que diable, cette Revanche dlris vient-elle faire sur le théâtre d'Orange ! disait Sarcey à l'imprésario en chef. Vous savez que jamais Paul Ferrier n'a songé à votre théâtre ! Yous préparez inulilement un échec à l'auteur et à ses interprètes.
— Yous verrez, répondait notre malicieux imprésario, vous aurez une surprise !
Nous avons eu la surprise. Les vers de Ferrier résonnèrent comme ceux de la tragédie grecque, et les comédiens, qui ce soir-là avaient particulièrement veillé à leur articulation, se firent
entendre, écouter et applaudir. L'expérience était décisive : on pouvait tout jouer à Orange! Notre ami Ferrier se serait-il jamais douté qu'il ouvrirait un jour des horizons nouveaux aux amateurs du théâtre antique? Car Sarcey était troublé, très troublé... Il y avait là un phénomène qu'il ne s'expliquait pas. Cette représentation de la Revanche d'Iris avait bouleversé ses principes, et lorsqu'à nos séances de la Commission d'Orange nous discutions le choix des ouvrages, il reprenait invariablement :
— A quoi bon faire une sélection? Vous pouvez tout tenter à Orange ! Vous y avez joué la Revanche d'Iris !
La représentation terminée, le train officiel nous ramenait à Avignon. A Avignon, c'étaient de nouvelles surprises. On nous avait fait espérer, à défaut de lits commodément installés, des fauteuils pliants... Quelle désillusion ! L'immense salle à manger de l'hôtel, qui, tout à l'heure, contenait nos illustrations politiques et littéraires, était convertie en un vaste dortoir. Je pris mon
274 LES FETES D'ORANGE EN 189i
parti et fis comme les autres; je me couchai par terre, sous la table... J'eus, le lendemain, en ouvrant les yeux, la satisfaction de constater que j'avais eu, pour voisin de sous-table, un conseiller municipal d'Avignon. Nous fîmes vile connaissance et, très aimablement, mon conseiller me donna le moyen de visiter le Palais des Papes; ne pouvant me délivrer l'autorisation nécessaire, il m'adressa au Général, lequel m'octroya une carte pour trois personnes.
— Surtout, me dit l'ordonnance au seuil de la porte, soyez trois !
— Gomment trois? *
— La carte est valable pour trois personnes — ni plus, ni moins, vous entendez bien !
Je venais de friser la correctionnelle pour avoir voulu utiliser le dimanche soir, après vingtquatre heures de voyage, un billet de chemin de fer qui n'était valable qu'à partir du lundi soir... Aussi ne discutai-je point l'ordre formel de l'ordonnance. J;étais bien décidé à prendre de force les deux premières personnes que je rencontrerais et à les conduire au Palais des Papes. La première fut MUe Lucienne Bréval qui, la veille, s'était fait acclamer en chantant, avec un
ait incomparable, sur la scène même de la Revanche d'Iris, une superbe incantation de Saint- Saëns ; la seconde fut M. Georges Trouillot, député et rapporteur, cette année-là, du budget des Beaax-Arls. Nous montâmes dans un fiacre qui nous conduisit au Palais des Papes.
— Vous savez, nous dit notre cocher, avec une volubilité toute méridionale, que l'on n'y danse pas du tout en rond sur notre pont et que môme il n'y pourrait danser personne. Vous voyez, du reste, qu'on a établi des jardinets sur la chaussée, ce qui prouve qu'à aucune époque de l'année on ne s'y livre à des rondes. Notre palais, madame et messieurs, voulez-vous que je vous dise? c'est un mélange de château, de couvent et de forteresse : il est difficile d'inscrire plus lisiblement sa triple destination sur le front d'un édifice... Le Palais des Papes est devenu une caserne. En ce siècle positif, ce n'est qu'à la condition de se rendre utiles que les ruines obtiennent leur grâce. Lorsque notre maire, M. Pourqucry, vous le connaissez bien notre maire le député... Mais entrez dans la caserne... Je vous attends...
Nousncvus regardâmes tous trois, interloqués,
non sans avoir félicité notre cocher-guide de son érudition peu commune. Nous fîmes notre visite... La carte était bien valable pour trois personnes!... Puis, nous remontâmes en voiture et notre homme reprit son discours :
— N'est-ce pas, madame et messieurs, que notre église des Doms est admirable... Depuis Véronèse, on n'a jamais rien fait de plus brillant... Il est à regretter que ces peintures s'écaillent déjà largement... Jetez un coup d'oeil sur la façade bizarre de l'ancien hôtel des Monnaies, dont l'attique est couronné de gros oiseaux de pierre...
L'église des Doms ! Véronèse ! Le positivisme de notre fin de siècle ! Je m'y perdais !... Le soir, je contai notre aventure au préfet et lui signalai ce cocher modèle.
— Mais il est célèbre, ce cocher, me dit en riant le préfet. C'est un ancien prix d'honneur du lycée d'Avignon, qui a eu des malheurs. Prenez votre Gautier, vous y trouverez la plus belle description du Palais des Papes. Votre cocher vous l'a récitée !
Guides de France et d'Italie, guides de lous les pays, faites comme ce cocher d'Avignon qui,
en août 1894, eut l'honneur de conduire au Palais des Papes une grande artiste et un futur minisire ! Guides, lisez, apprenez et récitez le divin Gautier! Vous ne vous enrichirez certes pas, mais vous pourrez vous vanter de plonger dans l'étonnement le plus profond vos naïfs visiteurs ! . . .
Septembre 1902
C'était il y a déjà bien des années... Je passais alors mes vacances à Trouville, tantôt chez ma chère' amie Jeanne Samary, en sa petite maison de la rue de la Gavée, tantôt chez Léon Gandillot, qui nous hébergeait en sa villa des Cèdres. Cette villa était célèbre à Trouville : elle contenait deux ou trois chambres, et chaque soir une douzaine de camarades, hommes et femmes, venaient s'y installer, faute de place dans les hôtels. On y mangeait beaucoup, on y buvait plus encore et on y riait à la folie. Grosclaude, Alfred Capus, Alphonse Allais nous accablaient de calembours gigantesques, et l'intrépide Desteuques avait commandé — on était alors en plein boulangisme — des chemises or-
nées du portrait du général. Cadet lui-même, l'aimable Cadet, avait revêtu la chemise classique, qu'il retrouvera quelque joui' dans ses armoires... Une vieille chanson, merveilleusement dite par Thérésa, terminait ces agapes, tandis qu'Henry Fouquier, entre le rôti et le dessert, confectionnait, au milieu du vacarme, une jolie page de philosophie souriante.
Une jeune fille, d'une beauté éclatante, faisait l'admiration de toute la plage... Aucun de nous ne la connaissait... Tout ce qu'on savait d'elle, c'est qu'elle était Polonaise... Et nous répétions en chœur, à chaque repas :
— Et notre petite Polonaise?
Je fus, en ma qualité de censeur, chargé d'une
enquête. Bravement, je me présentai à elle et lui déclinai mon nom, mon titre...
— Vous êtes inspecteur des théâtres? lit la jeune fille rougissante.
— Oui, Mademoiselle!
Et elle me dit, sa mère présente, qu'elle
n'avait qu'uu rêve : entrer au théâtre... Elle avait tous les diplômes, mais, elle eût donné ses certificats d'institutrice pour un petit engagement... A ce mot d'engagement, la maman
balbutia, dans un idiome qui m'était étranger, quelques mots que je devinai fort désagréables : elle ne partageait pas l'enthousiasme de sa fille. Et celle-ci continuait, me posant maintes questions.
— Connaissez-vous Mme Jeanne Samary ? Je voudrais tant la voir de près !
— Vous la verrez de près !... C'est convenu ! Hélas! elle ne la vit jamais... Jeanne Samary
partait pour Paris. L'année suivante, la petite Polonaise revint à Trouville : elle me rappela ma promesse... Il était trop tard !...
Et la sociétaire et la pensionnaire ne sont plus, et c'est en ce même Trouville que j'apprenais, l'autre jour, la mort soudaine de la petite Polonaise.
Il y a quelques semaines, elle m'avait fait l'amitié de venir me voir. Quelle mélancolie ! Quelles luttes terribles dans cette vie tout en surface ! Elle me parla du sociétariat une fois encore manqué, de ses espérances irréalisées : elle se débattait, elle était découragée. Doucement, je lui conseillai de s'essayer dans le répertoire.
— Et Hamletl Et Kernanil Shakespeare
et Hugo, ce n'est donc pas du répertoire?...
Elle n'avait peut-être pas tout à fait tort, et ce n'est pas sa faute si elle n'eut pas au théâtre le rang que nous lui avions tous prédit à sa sortie du Conservatoire. Elle n'avait pas encore trouvé sa vraie route, son emploi véritable... Au fond, elle n'était pas heureuse. Avec quelle joie elle m'accueillit, il y a deux ans, quand je la priai, au nom du ministre de l'Agriculture, de jouer, dans les salons du ministère, une piécette dont le rôle avait été écrit exprès pour elle !
— Je vais donc, s'écria-t-elle, avoir du Sèvres — comme une sociétaire !
Comme une sociétaire ! C'était le cri du cœur, et du cœur meurtri...
Et Dumas ne l'a-t-il pas dit en un jour d'effroyable angoisse? La mort imbécile et lâche frappe d'une manière si rude, si rapide, si inattendue que nous n'avons plus le temps de jeter quelques mois d'affection aux amis de noire esprit et de notre cœur!... Nous mourons vite et nous vivons plus vile encore et d'une vie si
agitée qu'il n'y a plus de place pour le souvenir! C'est à peine s'il en reste pour le chagrin ; c'est à peine si on a le temps de serrer la main à ses amis vivants... On regarde la terre, on questionne le ciel, on essuie ses yeux et l'on passe entraîné de nouveau par le torrent !
Et lui aussi, Gustave Roger était à Trouville, en cette même année, admirant la petite Polonaise!... Et la Société des auteurs perd en lui le plus dévoué, le meilleur de ses collaborateurs. A la vérité, Roger ne vivait que pour sa Société ; il lui a consacré tout son temps, toute son intelligence, tout son cœur : il l'aimait sans réserve : il n'admettait pas qu'on la critiquât. Nous nous amusions parfois à le taquiner et, avec une naïveté touchante, il confessait que la Société, c'était sa vie. Il était de ces Parisiens qui pensent que le monde commence place de l'Opéra et finit à la porte Saint-Martin et que, hors le théâtre, il n'est pas de profession possible.
Nous n'étions pas toujours d'accord tous deux et, très ouvertement, il y a quelques années, je pris parti contre lui pour mon ami le plus tendre, Léon Gandillot, qui intentait un procès
à la Société. Roger aurait pu, aurait dû peut- être dissiper ce malentendu, mais rien n'y fit... Attaquer la Société, c'était commettre un méfait...
Une autre fois, au retour d'une visite dans les théâtres de l'étranger, j'avais proclamé l'omnipotence de la Société. Ce mot « omnipotent » l'exaspéra à un point tel que le lendemain de la publication de mon article, il m'annonça que la Commission des auteurs m'avait infligé un blâme... Un blâme? Je me renseignai : j'allai trouver le président, qui me déclara qu'il ne soupçonnait pas l'existence de l'article. Le blâme venait de Roger lui-môme.
Pensant avec raison que les théâtres étrangers vivent de notre littérature dramatique, il avait créé des agences, des succursales dans tous les coins du monde : il avait des plans plus vastes encore. Mais comme s'il avait le pressentiment de sa lin, comme si l'avenir lui faisait peur, il ne parlait plus de ses projets. Comment oublierai-je enfin avec quel empressement il est venu à nous quand je lui développai l'idée d'une caisse de secours destinée aux gens de théâtre malheureux? Il était de ceux qui ont puissamment aidé â la réussite de notre Œuvre. Nous l'avons vu
malade, se traînant à peine, au théâtre Montparnasse, fidèle au poste, encourageant notre première tentative de théâtre populaire... Nous l'avons revu quelques jours après, toujours souffrant et ne disant point sa souffrance, à ce dîner annuel de la Commission des auteurs dont il était l'organisateur...
— À l'année prochaine, monsieur Roger, lui dit le restaurateur, venu pour chercher le compliment d'usage.
— A l'année prochaine ! soupira douloureusement Roger.
Et je m'en voudrais de terminer cet article sans prononcer le nom aimé et estimé de notre pauvre Charles Chincholle...
Le mois dernier, j'étais chargé d'inaugurer à Dieppe la rue Alexandre-Dumas.
— Surtout, reprit Chincholle, ne dites pas Dumas père ! Dites Dumas... tout court !
Et c'était plaisir de l'entendre alors présenter sous une forme vivante, pittoresque, l'existence de l'illustre romancier. Nul ne préparait ses
VILLA DES CEDRES 28o
personnages avec plus d'adresse et de bonne humeur. C'était du théâtre et du meilleur.
Le soir de la cérémonie de Dumas — Dumas tout court ! — je portai un toast au secrétaire d'Alexandre Dumas : Charles Chincholle. Notre ami vint à moi et simplement, sans trouver un mot, ses bons gros yeux baignés de larmes, il m'embrassa... Et cette fête aura été une de ses dernières joies !...
Septembre 1002
Il faut mourir à temps, a dit le sage, si l'on veut faire un dernier bruit dans le monde des vivants. Au théâtre, il y a de bons et de mauvais mois pour mourir : celui-ci, qui a rendu le dernier soupir un soir de grande première, n'a obtenu du critique qu'un court post-scriptum; celui-là, qui est mort un jour de disette théâtrale, a eu son article... Son article ! Colleuille, le brave Colleuille, qui depuis de longues années était régisseur de l'Opéra, est mort en été : il avait mal calculé sa dernière. Mais son directeur, M. Gailliard, jugeant que son fidèle collaborateur, méritait mieux qu'un communiqué officiel, a devancé son retour de vacances pour lui rendre les derniers devoirs.
Colleuille était un survivant du vieux théâtre : il connaissait, comme pas un, le vieux répertoire et c'est avec une mélancolie profonde qu'il assistait, impassible, à l'évolution musicale et constatait l'abandon et l'oubli des œuvres qui avaient charmé sa jeunesse. Il avait les anciennes traditions : il les avait reçues de son père, le premier des Colleuille à l'Opéra. Son père — me contait M. Gailhard — était un homme intelligent, actif, mais sec, dur, terrible même ; il avait le don de terroriser son fils, et quand, le regardant sévèrement, il lui criait, d'une voix tonitruante : « Georrrges ! >, le pauvre enfant se cachait, se blottissait et no savait où se mettre : aussi le petit Georges, devenu grand, avait-il gardé une allure empruntée, une voix inquiète, une démarche trépidante; on raillait môme la mine déconfite du régisseur venant, la mort dans l'âme, jeter au public des premières les noms des auteurs; il avait, semblable au pauvre chien de garde qui n'en peut mais, gardé du « Georrrges! » paternel un mauvais souvenir. « INc failes jamais de peine aux enfants », avait pourtant dit son aimable secrétaire général, notre ami Georges Boyer.
Voilà donc une légende détruite : l'ataxie qu'on prêtait à Golleuillc était purement imaginaire : elle ne l'a pas empêché d'exercer, avec une rare conscience, durant plus d'un quart de siècle, ce dur métier de régisseur et nous souhaitons tous que son fils, qui a été à la meilleure des écoles, marche sur les traces de « Georrrges ! »...
D'aucuns affirment qu'un régisseur avisé, qui, par ses fonctions, combine les spectacles, prépare les affiches et y inscrit à son gré les vedettes, peut briser la carrière d'un artiste ou faire passer étoile sa protégée : il y a là quelque exagération. Certes, le régisseur est un personnage important; il met en mouvement la machine, il conduit les fils de l'intrigue, il appartient à la pièce même; il n'en est pas moins un personnage de second plan. Il y a d'ailleurs régisseur et régisseur. Le régisseur n'est pas le metteur en scène, autrement dit le régisseur général ; il n'en a ni l'autorité, ni la responsabilité. La race des régisseurs généraux se perd, les directeurs ayant
pris l'habitude de diriger eux-mêmes les répétitions; mais il en est encore heureusement — je ne citerai aucun nom — qui, le directeur absent, font la plus utile des besognes et sont d'excellents professeurs de mise en scène. Bref, la mise en scène n'est point la régie. Perrin, qui fut précisément un des maîtres des Colleuille, du père et du fils, nous a donné sur cet art, qu'il avait fait sien, des préceptes en quelque sorte définitifs. Selon lui, un théâtre doit être une grande maison, dont Ja bonne tenue charme dès l'abord, où tout plaît, où tout sourit, la façon des gens, la proportion des appartements, la couleur des tentures, la disposition et la forme des meubles ; une maison où l'on écoute et où l'on se sent écouté, où l'on cause et où la causerie a une saveur particulière, où l'on est content des autres et de soi parce qu'on a l'esprit à l'aise et dans un élat d'absolue confiance. Et Perrin ajoutait qu'une volonté supérieure doit présider à ce bon accord et régler cette harmonie : c'est celle de la maîtresse de la maison. En un mol, la mise en scène doit remplir l'office de ces aimables hôtesses, dont l'hospitalité est si douce qu'on quitte à regrel leur demeure et qu'on désire tou-
jours y revenir. Là est l'art du metteur en scène, du régisseur général.
Le simple régisseur n'a pas et ne doit pas avoir de telles visées. C'est chez lui, dans son bureau, qu'on va aux nouvelles; c'est là que les artistes, guettant un congé ou une soirée à gros cachet 5 cherchent le répertoire de la semaine; c'est là qu'on discute le droit de priorité sur l'affiche, l'annonce d'une rentrée; c'est là que les engagements, grands et petits, se signent et se résilient; c'est là qu'on apprend l'effet de la représentation de la veille; c'est là, enfin, qu'on se renseigne sur « l'humeur du patron », autant dire sur la recette!...
Le régisseur, en même temps qu'il reçoit les confidences et les secrets de tout ce petit monde, a un autre client : l'abonné. L'abonné, comme le régisseur, sait toutes les distributions jusqu'aux temps les plus reculés. C'est un homme important, bien élevé, bien coté, bien renseigné; l'après-midi, furtivement — car il connaît les coins et les recoins du théâtre — il se
cache dans la salle obscure et vient écouter une scène, une fin de scène; le directeur, tout entier à sa répétition, aperçoit une ombre dans une porte, l'ombre de l'abonné; on entend un bruit: notre homme va être pincé en flagrant délit; mais le régisseur est toujours là pour sauver son complice... Le soir, l'abonné est à sa place, derrière la contrebasse, un autre ami; pendant l'entr'acte, il est sur la scène, en fait les honneurs à un ami de passage à Paris, renseigne sur les débuts, les rentrées, les succès, les fours et aussi sur les caprices et les amours. Il sait tout, il doit tout savoir...
Colleuille, lui, avait un faible pour l'artiste : il le préférait à l'abonné. Je l'ai vu, de mes yeux vu, dans des fêtes très officielles, évincer lui-même des abonnés qui tentaient de forcer la fameuse porte de communication. Là, Colleuille était impitoyable, et bien qu'il apportât dans ses fonctions l'urbanité d'un honnête commis principal, il était l'esclave de la consigne. Les décisions, du moment qu'elles étaient dictées par un chef suprême, étaient toujours parfaites pour lui : il ne se donnait pas le droit de les juger cl, comme; le préfet de Bataille de dames, il servait,
avec le môme dévouement, tous les gouvernements... Avec quelle joie, l'an dernier, aux letes de Compiègne, il dirigea rembarquement et le débarquement des troupes de la danse! Les gentilles artistes le taquinaient bien un peu, mais leurs plaisanteries ne l'atteignaient pas... Une jolie ballerine lui demandait, devant moi :
— Eh bien! monsieur Colleuille, est-ce aussi bien que sous l'Empire? Etes-vous coulent?
Et le brave homme, de répondre d'un ton piqué : *
— Demandez-le, mademoiselle, à votre maman qui vous accompagne. Elle a dansé à la Cour. Moi, je la regardais !
Confident des artistes et des abonnés, aimé de tous, Colleuille était avant tout dévoué à son directeur, à son théâtre : il ne vivait que pour l'Opéra; il en était fier. Dès l'aube, il arrivait anxieux : il faisait sa ronde, ouvrait son courrier, prenait les ordres de l'administrateur, parait aux indispositions imprévues, aux changements de spectacles, assurait le travail de la
journée, la marche des leçons et des répétitions. Après le déjeuner, il rendait compte au directeur des moindres faits et s'installait alors dans son cabinet. Il allait aux répétitions, mais il y allait discrètement : il considérait que, si la place du régisseur général est à l' avant-scène, celle du régisseur est, pendant le jour, dans son bureau, au milieu des bulletins, des engagements et des affiches; le soir il était là, à l'ouverture du théâtre, frappait les trois coups traditionnels et minutait les pièces, les actes, les scènes. Pour rien au monde, il n'eût empiété sur le domaine d'un collègue, mais il était jaloux de ses attributions et n'admettait pas qu'on y touchât. Avec le naïf Pitou de la délicieuse Froufrou de Meilhac et Iïalévy, Golleuille aurait pu dire :
— On ne se doute pas de tous les talents que l'on peut avoir dans notre état!
Pitou reprenait piteusement :
— Sans arriver à rien!
Golleuille, à l'inverse de Pitou, était arrivé à quelque chose. Il était quelqu'un.
Et tandis que le directeur de l'Opéra me contait les frayeurs de « Georrrges », je songeais à un autre enterrement de théâtre. C'était il y a quelques années. A la maison mortuaire, la cérémonie s'annonçait convenable, lorsqu'un orage éclata brusquement. Ce fut alors un sauve-quipeut général-; à chaque tournant de rue — oh ! les tournants de Delobelle! — c'étaient des défections nouvelles. Nous arrivâmes au cimetière et M. Gailhard, sous une pluie battante, commença ainsi son discours :
— Les admirables obsèques auxquelles nous avons assisté et dont l'éclat est encore rehaussé par la présence du représentant de l'État...
Le maître des cérémonies et les croque-morts se regardaient consternés. Nous n'étions plus que trois spectateurs : l'orateur, un parent du défunt et moi.
Après le discours, nous serrâmes, M. Gailhard et moi, les mains du parent qui, tristement, resta
seul sur Ja tombe. Les obsèques éclatantes étaient terminées...
Le voilà, hélas! le véritable enterrement d'été.. Celui du bon Golleuille a fait exception à la règle. C'était justice.