‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 48 sur 161 · Le Pape, p · texte numérisé non relu

Le Pape, p

LE PROTESTANTISME

l'Europe méridionale ^. » Mais l'âge classique français a dû se constituer, comme toute grande conscience nationale, d'une façon analoguec Le jansénisme, qui fut au XVII® siècle l'Acropole de la France intellectuelle et morale, n'est-ce en partie une retraite du catholicisme sur des éléments français, une séparation d'avec l'Espagne et l'Italie ? Pour le méditerranéen qu'est M. Maurras, je comprends que se séparer d'un Midi quelconque soit renoncer à la lumière humaine. Mais les séparations de ce genre ressemblent beaucoup à celles de corps primitifs à quatre membres dans le mythe du Banquet. Chaque moitié recherche celle dont elle fut séparée, afin que la réunion soit plus exquise et mieux sentie que ne l'eût été le maintien de l'union. Félix culpa, aurait dit aussi Gœthe pendant les trois ans où il se faisait à Rome une culture classique. Prenez cela, évidemment, cum grano salis : la Réforme a déterminé en partie l'histoire d'Allemagne ; les guerres religieuses qu'elle a d'abord soulevées ont été incontestablement un mal, mais, dans l'ensemble, a-t-elle été un mal ? C'est ce qu'on ne saura jamais, puisqu'on ne saurait comparer, comme le Sextus Tarquin de Leibnitz dans le palais des possibles, le monde où elle a existé et un monde où elle n'aurait pas existé. Et n*en est-il pas de même de tous les grands mouvements historiques. Réforme, Révolution, Rom.antisme, — et, si les efforts et les vœux de M. Maurras étaient couronnés de succès, Contre-Réforme, Contre-Révolution, Contre-Romantisme ?

Toute invasion d'idées ou d'hommes qui déborde sur la France est pour M. Maurras une invasion protestante. Un chef hussite exigea qu'après sa mort on tannât pour un tambour sa peau, afin de continuer à mener de quelque façon ses fidèles au combat. C'est un instrument de ce genre, fait avec la dépouille de Martin Luther, qui dirige vers la France toute transgression germanique, en lunettes ou casquée. Avant la guerre, M. Maurras surveillait d'un œil tout particulièrement jaloux « l'échancrure de Genève et de Coppet ». Depuis 1914 son attention s'est reportée entière, comme il est naturel, sur la maisonmère des « idées suisses », la grande Germania. La grande guerre a dû en effet mobiliser tout le monde. Comme Diogène, quand les Corinthiens s'agitaient en armes, se mit à rouler son tonneau pour ne pas rester oisif, les philosophes se sont mis à faire de la philosophie de guerre et à transposer la lutte mondiale dans le domaine des idées.

l.LePûpe. p. 254.

LES IDÉES DE C H A R L ES M A U R R AS

M. Maurras les conjure à présent : « il faudrait, s'écrie-t-il, tenir compte du fait historique et moral que nous avons signalé de tout temps, sur lequel nous ne cessons de revenir depuis six semaines, depuis que M. Emile Boutroux, à qui il eût appartenu de le définir. Ta négligé sans doute en vertu des raisons d'État du régime. Pour éviter de toucher à Kant, demi-dieu de la démocratie libéraje, pour éviter un autre de ses patrons, Luther, M. Boutroux a négKgé de voir ou de dire l'essentiel : savoir que, dépuis le XVI® siècle, par la doctrine du libre-examen et de la souveraineté du sens propre, l'Allemagne, autrefois participante à la civilisation européenne, a fait schisme, puis régression, puis un vrai retour à l'état sauvage ; que la science de l'Allemagne, bénéficiant de la vitesse acquise, s'est développée d'une part, mais que sa philosophie théologique et morale a été, d'autre part, en recul constant, car llndividualisme absolu, tel qu'il se dessina chez Kant, dut aboutir à un anarchisme eflfréné, chaque être ayant qualité pour faire un dieu de son moi... Ce rapide tableau est, il faut l'avouer, incommode pour ceux qui traînent dans leur bagage le 'buste de Rousseau, la déclôration des Droits de l'homme et les idées de la Révolution. Mais les autres êtres humains sont libres de voir qu'aucun trait esquissé n'est faux et qu'il contient exactement l'explication que l'on demande ^. » Ce « rapide tableau » est, au moins, rapide, dans un ordre où on ne doit s'avancer qu'avec la prudence du serpent. Que pensera le philosophe Boutroux de cette conception de la liberté ? M. Maurras, bon traditionaliste, n'est pourtant pas un de ces voyageurs sans bagage que redoutent les hôteliers, et il porte bien dans sa valise le buste de quelqu'un, la déclaration de quelque chose et les idées de quelque époque : en serait-il, lui aussi, moins libre ? Quoi qu'il en soit, voici le contenu de ses malles : toute la vie matérielle et spirituelle de l'Europe moderne « paraît suspendue au point de savoir qui vaincra, de l'individualisme germain venu de la Réforme et de la Révolution ou des idées générales qu'élabora le genre humain au cours d'un mouvement civilisateur qui trouva ses formules les plus complètes dans le catholicisme romain ».

Il ne me souvient plus dans quelle cagna de la Somme je lus les pages de M. Boutroux auxquelles fait allusion M. Maurras. J'en lus d'autres aussi, en même temps et sur le même sujet, de M Bergson,

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