‹ Trente ans de vie française (volume 2)Chapitre 9 sur 161 · LES DEUX ORDRES · texte numérisé non relu

LES DEUX ORDRES

régulière, qui est propre aux dessins de géométrie. Les formes circonscrites sont déjà idées, et leur concret touche à labstrait, en sorte que nous nous demandons, avec un peu d'angoisse, si la vierge ou la nymphe ne vont pas éclater en un schématisme éternel. Auguste Comte éveille la même impression, mais en sens inverse : c'est la pensée méthodique, sévère et dure qui tend à la vie ; elle y aspire, elle en approche, comme approche de l'infini le plus ambitieux ou le plus agile des nombres, ou, du cercle, le plus emporté des myriagones. Quelque chose manque toujours à ces deux efforts héroïques. Mais, pour tonifier la vertu, pour donner au courage l'aile de la Victoire, rien n'égale le spectacle d'un tel effort ^. »

Voilà des lignes qui pénètrent au foyer même de l'intelligence de Comte, et qui méritent que nous reconnaissions à celle d'où elles émanent un foyer pareil. Voilà les voix alternées que l'on retrouve, toujours reconnaissables, en toute belle pensée d'Occident, celles qui composaient dans les îles d'Ionie, sur les terres de Grande-Grèce et de Sicile, le chœur des anciens philosophes, celles auxquelles la tragédie et le dialogue apportèrent des musiques nouvelles, — celles qu'après tant d'autres dans la spéculation, la plastique ou la musique Flaubert stylise par le dialogue du Sphinx et de la Chimère. Le mouvement est l'espérance éternelle de l'ordre et l'ordre le schème étemel du mouvement. Comme l'Acropole d'Athènes, chaque intelligence complète se dédouble en deux styles et vit, se meut, s'éclaire sous ce régime du couple. Aucune de ses démarches ne la satisfait, même si elle le croit un instant et le proclame très haut. Ses lignes vivantes tendent à la géométrie des axiomes étemels, et le cristal géométrique de ses axiomes veut s'infléchir selon les courbes de la chair. L'analyse démêle ces deux motifs profonds, ces deux racines. Mais des racines, groupes de consonnes, ne se vocalisent pas, elles ne peuvent être parlées, elles n'existent que virtuelles et groupent les sons de la voix vers des directions possibles. Ainsi les deux styles de l'humanité idéale ne se révèlent à nous que trempés l'un de l'autre, et, couple indissoluble, que consonants l'un avec l'autre ou vocalises l'un par l'autre. Quelque chose, certes, manque toujours à l'effort par lequel chacun d'eux vise à atteindre et à s'incorporer l'autre, mais l'Amour étant fils de Penia ce manque est compris dans tout amour, qui ne chercherait pas ce qui lui fait défaut, s'il ne l'avait trouvé. Le dorique

i* U Avenir de t Intelligence, p. 152.

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

et Tionique figurent des fonctions. Au dorique, seul, du Parthenon manquerait ce qui fait partie de sa définition, la présence de l'ionique, et à l'ionique, seul, de l'Erechtheion ferait défaut ce qui rentre dans son concept, la présence du dorique. Mais les jeunes filles de la Tribune sont là qui pensent l'un par l'autre, traduisent l'un dans l'autre, établissent de l'un à l'autre l'ordre de la vie, de la production dans la beauté, et ce que M. Maurras, l'appliquant à un fût des Propylées, appelle « la claire raison de l'homme couronnée du plus tendre des sourires de la fortune. »

LE ROMANTISME FÉMININ

C'est peut-être sur cette Acropole supérieure, entrevue par instants dans toute sa plénitude, que M. Maurras, en des temps plus heureux et plus harmonieux, eût figuré les scènes de sa tragédie intérieure. Peut-être ? Qui sait ? N'était-il pas dans sa destinée de lutter contre son siècle, quel qu'il fût ? et d'en remonter le courant pour s'éprouver, avec plus d'intensité, vivant? En tout cas, s'il a gardé dans la vie quotidienne de la pensée le schème de ce dualisme héroique, il l'accommode généralement à des réalités plus mêlées, plus proches de l'humanité ordinaire. Il n'a fait qu'indiquer — lui qui aurait pu la construire — une doctrine du classicisme. Il ne s'est point étendu, en des voyages par la terre, les musées et les livres, sur l'esthétique de l'Harmonie et du Giractère. Mais il a cru discerner dans les formes diverses du désordre intellectuel, moral et politique décrites et combattues par lui une sorte de transgression où déborde la nature féminine. Apercevant sous la nature humaine un élément passif qui nous mène à céder, à sentir, à rêver, un élément actif qui nous conduit à agir, à vouloir, à penser, il a constaté que nos régressions étaient faites des gains du premier et des pertes du second. Dans V Avenir de rintelligencey recueil d'articles où règne une saisissante unité, à la suite de t Ordre positif d* après Comte il a placé cette sorte de tableau du désordre

LE ROMANTISME FÉMININ

et du négatif modernes qu'est le Romantisme Féminin. II n a pas écrit contre le génie féminin et son œuvre n a rien de misogyne mais contre les forces tumultueuses ou les divagations qui le déplacent hors de son rang.

D'une femme de lettres qu'il connut : « Qui fut mieux destinée à la forêt des myrtes que cette âme, qui fut brûlée toute sa vie par le même poison ? La mort même ne lui ôtera aucune inquiétude, car, plus folle que Phèdre, que Procné, qu'Evadné, qu'Eriphyle et que toutes les anciennes victimes d'amour, ce n'est pas seulement sa vie particulière qu'elle a voulu suspendre à l'autel du fragile dieu, c'est la vie même des cités, des nations, des sociétés. Il n'y a pas d'erreur plus fausse. Il n'y en a pas de moins belle. Cependant elle est d'un grand cœur ^. »

Ce ne fut point l'erreur particulière de Paule Mink, ce ne fut point au XiX^ siècle l'erreur particulière des femmes. Et la pente inévitable de leur nature, tout ce qui leur fait ce grand cœur,

L'enthousiasme pur dans une voix suave,

cela peut-il s'appeler leur erreur ? Ce fut l'erreur générale de ceux-là qui, élus pour les guides de l'intelligence, trahirent leur mandat et leur sexe même. Des quatre Sirènes étudiées avec de si beaux fonds et de si profondes résonances dans le Romantisme Féminin^ M. Maurras parle en analyste amusé, curieux, peut-être même passionné. Mais les hommes ! L'imagination de Hugo fut féminine « en ce qu'elle se réduisit à une impressionnabilité infinie. Elle sentit, elle reçut plus qu'elle ne créa... Chateaubriand difïéra-t-il d'une prodigieuse coquette ? Musset, d'une étourdie vainement folle de son cœur ? Baudelaire, Verlaine ressemblaient a de vieilles coureuses de sabbat ; Lamartine, Michelet, Quinet furent des prêtresses plus ou moins brûlées de leur Dieu ^. » On se rappelle ici en lisant M. Maurras ces lignes des Mémoires d'Outre-Tombe : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me serais-je créé femme. » Ces hommes usurpèrent sur le génie féminin, et « depuis qu'il retombe en quenouille, le romantisme est rendu à ses ayants droits. »

Discernant autour de lui ce règne de l'individu libre, de la facilité,

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