I. Les Amants de Venise» p
L'ORDRE CATHOLIQUE
brouillards de l'infini sa propre image, mais informe et démesurée. Crttc image ne trouve plus dans d'autres images sociales ce que Taine «ppflait des réducteurs antagonistes, et le champ de Thallucination lui est ouvert. Le dieu unique des Juifs est un produit du désert. On ne l'imagine point né dans une Grèce toute humanisée, dans ce que Curtius appelle le caractère doux et bienveillant de la mer Egée. Sortie à présent du xiésert, mêlée à cet autre désert, à cet humide poumon marin du marais martégal, cette importation juive « pourrit les passions d'une ridicule métaphysique ». Le monothéisme les pourrit en ce sens qu'il les justifie et les divinise par l'appel direct de l'homme à Dieu, appel au moyen duquel l'homme élude l'ordre terrestre, autorise de Dieu ses fantaisies et ses caprices. Ainsi, chez les anciens Israélites, « les prophètes élus de Dieu en dehors des personnes sacerdotales furent des sujets de désordre et d'agitations ^ ». L'estime de M. Maurras pour l'anarchiste Proudhon irait-elle jusqu'à le faire souscrire au mot de ce destructeur : « Dieu c'est le mal ? » Peut-être, mais certes pour des raisons non proudhoniennes, pour des raisons « archistes » et parce que, pour M. Maurras, Dieu n'est le mal que comme principe même de l'anarchie.
S il ne peut admettre l'idée d'un Dieu individuel, c'est exactement du même fonds dont il écrit son Contrun et qui lui défend d'admettre la personne humaine considérée comme fin, l'individu divinisé. Qu'est-ce que l'amour humain sinon la divinisation d'un individu ? Et c'est pourquoi si, défendu heureusement de l'amour divin, on a été subjugué par l'amour humain, il ne faut pas aimer cet amour, il faut le craindre, le subir avec inquiétude, le référer à sa mauvaise conscience, y trouver l'âpreté substantielle et solide d'une résistance et d'un péché. Alors d'une part l'amour est saisi, embrassé dans l'intégrité de son désespoir sombre, peut-être dans cette conscience du péché dont le catholicisme augmentait pour Baudelaire la profondeur d'une sensation, et d'autre part l'ordre social demeure intact, mis par cette ombre en une plus éclatante lumière. L'amour immodéré, l'amour absolu, qu'il soit de Dieu ou qu'il soit de l'homme, ramène l'âme humaine à la confusion de ces marais de Marthe dont il semble que M. Maurras garde la vive image comme celle d'une poche de l'enfer dantesque. Parlant, dans le Romantisme féminin ^ de la Nouvelle Espérance^ le roman aigu de madame de Noailles, il en écrit : « Un prêtre catho-
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LES IDÉES DE CHARLES MÂURRÂS
lique pourrait l'interpréter sans invraisemblance comme la nostalgie des sacrements. Cette âme, dirait-il, ne s'offrirait pas aussi nue sans Tobscur sentiment qu'avouer c'est se racheter, souffrir c'est expier et pleurer c'est se repentir. Mais je ne trouve nulle trace d'expiation ni de repentir dans ce livre. Le désepoir en est très pur : sans horizon, ni perspective, il aboutit droit à la mort. Pas une phrase, pas un mot qui fasse soupçonner la moindre confiance en un juge surnaturel ni dans quelque amitié céleste. Pour tout Dieu, Sabine de Fontenay a son amant, ou plutôt son amour, ou plutôt elle-même, ou plutôt une étincelante minute d'intensité et de frénésie pour son moi. La sensibilité saturée aspire à finir. Elle a atteint le bord du cercle qui l'environne, tout ce qui peut s'éprouver du monde est souffert et goûté. Bulle écumeuse ou sphère en flamme, le moi crève et se rompt. Puisque cela n'est plus et que ceci n'est pas, que peut-il subsister au monde ? La mélancolie romantique s'explique tout entière par ce terme mortel assigné au Sentiment maître de l'âme » ^.
De son fonds grec, et politique, M. Maurras serait, plus qu'au monothéisme, favorable au polythéisme dont le catholicisme au moyen du culte des saints à conservé les bénéfices sociaux. Dans sa première philosophie, Renouvier avait été porté vers l'hypothèse polythéiste parce qu'il la jugeait éminemment républicaine alors que l'hj^pothèse théiste lui paraissait s'accorder au monarchisme. Il était dès lors bien peu logique de vouloir, en protestantisant la France, en extirper le culte des saints. Aussi, après qu'il se fût fait inscrire à l'Eglise réformée d'Avignon, Renouvier en vint-il au monothéisme de sa philosophie per" sonnaliste. Pour M. Maurras le théisme porte à leur plus haute puissance les abstractions de la vie intérieure et de la raison personnelle ; le théisme est anti-social à peu près de la même façon et dans le même sens que le christianisme était, pour les Romains, Vodium generis humant. C'est l'appel direct à Dieu qui légitime et nourrit la rébellion « contre les intérêts généraux de l'espèce et des sous-groupements humains... Ce commerce mystique inspire le scepticisme en spéculation comme en pratique la révolte... Chaque égoïsme se justifie sur le nom de Dieu, et chacun nomme aussi divine son idée fixe ou sa sensation favorite, la Justice ou l'Amour, la Miséricorde ou la Liberté ^. » L'hypothèse théistique décompose l'Etat, la science, jusqu'à la pensée, enlève enfin