Un Homme Libre, p
l'accent pèse sur artifex. Il s'agit de le faire vivre avant de le tuer, \
et, une fois mort, de vivre encore de son souvenir et de sa belle image, j
La création artistique porte, comme son lointain et son air respirable, \
ce jeu libre et souverain qui permet à l'artiste de surnager, de se mou- j
voir sur son œuvre : « Nul endroit, dit de Ravenne M. Barres, plus '
désigné pour s'abandonner à l'acre plaisir de se désintéresser de tout \
et de se sentir saris attache réelle avec aucune des passions auxquelles ^
nous nous consacrons •'^. » Ainsi ce qu'il y a de supérieur, de libre en \
M. Barres, le moi futur toujours suspendu aux pointes du moi pré- \
sent, rompt par quelque côté les attaches avec les personnages vivants, j
charnels et passionnés qui l'incarnèrent un instant. Mais nous ne nous j
éprouvons que comme le support et la suite de passions diverses j
auxquelles s'ajoute la passion de les dépasser et de nous mépriser, j
De même, la suite des personnages créés par la belle imagination |
de M. Barres nous fournira, image d'un peuple intérieur, une coupe j
intéressante sur lui, complétera et rectifiera celle que l'analyse critique \
peut de son côté prendre directement. Cette vie possible tient aux |
mêmes attaches que la vie réelle et se dispose sur le même plan. Et, \
malgré sa richesse pittoresque, elle doit figurer pour une ardente \
personne humaine une vie d'ombre. Tous ces fragments possibles \
nous donneront l'image d'une magnifique harmonie brisée, nous \
conduiront vers un Moi idéal dont la plénitude de nuée suspendue l
exclut l'existence réelle. « Toute vraie richesse, disait Charles Démange, j
est dans le cœur de l'homme ; il ne doit aimer dans les êtres que des I
allégories. » Une sensibilité élevée dans les tapisseries du roi René I
est portée à ne présenter les figures qu'elle met au jour, même Ehrmann |
ou Baillard, que comme des allégories d'elle-même ; tout au moins |
sera-ce pour nous une hypothèse commode de les voir sous ce jour. |
"Car Démange, après avoir écrit cette phrase, évoque le mythe des |
Danaïdes : victimes du particulier, de l'analyse, dont chacune ne con- \
nut que son mari, le tua — dut puiser dans son urne à elle de l'eau |
qu elle ne buvait pas, qu'elle écoulait au néant, dans un tonneau l
percé : « Qu'elle eût été belle, la large expansion de cinquante hymé- |
nées en un seul, plus haut, toujours plus haut, dans l'azur é^ptien, |
près du désert que rien de visible n'emplit ; au lieu de cette chute f
mesquine et perpendiculaire d'une passion fragmentée, maladroite- |
ment conduite. » 1
^ Du Sang, de la Volupté et de la Mort, p. 2 1 9. |