‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 196 sur 256 · I. Au Service de rAllemagnet p · texte numérisé non relu

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LA VIE DE MAURICE BARRES

peu à peu pour lui les sentiments que lui suggérait la colline de Sion. Des promenades, à chacune des belles saisons lorraines, sur ces longues croupes aérées, ont été pour lui pleines de lumière, de rosée et de lourde substance intérieure. C'est la colline de Sion-Vaudémoi t qui lève, dans les Amitiés Françaises, cette fleur de l'histoire lorraine, héroïsée en celle d'un paladm légendaire et résumée en un mythe parfait, comme une grappe à la portée exacte d'une main ,de petit enfant. La colline de Sion a levé aussi un mythe rude, puéril, grossier, à la portée d'une intelligence paysanne débridée : celui que Léopold Baillard tint de Vmtras et qu'il essaya, avec son génie de bâtisseur rustique, d'implanter sur la hauteur, à la suite et sur la trace des vieux mythes chthoniens. Léopold Baillard, c'est le vieux Lorrain natif, à qui parlent librement, confusément, puissamment, comme elles peuvent parler à M. Barres dans ses méditations solitaires, toutes les voix confuses, toutes les pensées obscures qui fument de la terre natale. La figure de Baillard pose ou accompagne dès lors pour lui un problème inverse de celui que posait Bouteiller, — inverse, c'est-à-dire l'autre figure du même problème.

Bouteiller était le missionnaire de l'État, le missionnaire d'une doctrine abstraite, universitaire et germanique qu'il venait, d'une chaire dogmatique et froide, imposer à des intelligences lorraines. Des Lorrains seront par lui dévoyés de leurs routes naturelles, déracinés de leur terre natale, dégagés de leurs vénérations propres. Il représente sur eux la discijDline uniforme et artificielle qu'ils n'ont pas choisie. Le Roman de l Energie nationale est consacré à décrire et à dénoncer les périls de cette discipline. M. Barrés n'a point créé dans ce roman un anti -Bouteiller qui tînt à peu près la place qu'occupe dans VEtape de M. Bourget le professeur Ferrand en face du professeur Monneron. Mais Gallant de Saint-Phlin retrouve de lui-même quelques directions de la discipline proprement lorraine, et M. Barrés, dans les Amitiés Françaises, prend à son compte, pou., en former un petit garçon lorrain, les sentiments et les idées opposés à ceux de Bouteiller.

La Colline Inspirée pousse à son paradoxe cette attitude adverse de l'attitude de Bouteiller. Evidemment, M. Barrés n'a nullement songé à écrire un pendant du Roman de l Energie nationale. Il a pris sur Sion- Vaudémont une histoire toute faite, celle d'un petit schisme religieux poussé là bizarrement, et dans lequel il a vu une belle occasion d'établir ses droits de propriété sur « sa » colline. Il a pensé d'abord à se faire l'historiographe de cette curieuse affaire Baillard. Mais

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cette afïaire, il Ta digérée, il l'a subie, il l'a construite à l'air libre, dans ses promenades de Sion où il se trouvait, comme Baillard luimême, toujours seul avec ses vieilles imaginations. Il l'a pensée en profondeur, en ses propres profondeurs. Comme des eaux nouvelles suivent sur une terre le lit creusé par les eaux anciennes, il a senti l'aventure intérieure de Baillard épouser, à mesure qu'il l'incorporait au spectacle de la même colline familière, la pente dessinée en lui par ses anciennes aventures intérieures. Et c'est ainsi qu'il est arrivé spontanément à voir et à vivre en Baillard le problème inverse du problème de Bouteiller. Léopold Baillard, l'homme de la Vierge de Sion qui succède ici aux anciennes divinités romaines et gauloises, l'homme de La Colline Inspirée, ce sont les voix de la terre à l'état autochtone, les voix intérieures écoutées librement, les voix solitaires acceptées docilement, tout un mysticisme indigène auquel sont opposés l'ordre hiérarchique extérieur, la discipline catholique, c'est-à-dire universelle, et que vient combattre sur ce même terrain, envoyé de plus loin encore que l'universitaire parisien Bouteiller, un soldat de Rome, le Père Aubry. Les dangers de ces voix intérieures pures, pense M. Barrés qui les a épousées sous leur forme idéale si complaisamment, ne sont-ils pas aussi redoutables que les dangers de la discipline extérieure, importée ? Oui, sans doute. Car M. Barrés qui a défendu la Lorraine contre le péril de Bouteiller, est reconnaissant à Rome de défendre la Lorraine contre le péril de Baillard.

Ainsi La Colline Inspirée, comme les Déracinés, se rattache à une littérature de défense, à une littérature de bastions. Mais défense, en somme, de M. Barrés contre les puissances dont il se sent habité. On croira peut-être un peu forcé ce rapprochement entre M. Barrés et Léopold Baillard. Mais c'est lui-même qui nous met sur la voie. On retrouve dans les dernières pages de Du Sang, de la Volupté et de la Mort, Le Regard sur la Prairie, les thèmes dé La Colline Inspirée vécus bien avant que M. Barrés songeât à Baillard et aux drames de la vie religieuse, par une conscience littéraire.

Le voyage de Baillard auprès de Vintras, le « mythe à sa portée » que le prêtre lorrain rapporte à Notre-Dame de Sion, ils sont figurés assez exactement dans le voyage de M. Barrés à Bayreuth, auprès du prophète Wagner, et dans l'éthique nouvelle qu'il en rapporte.

Parsifal contient au regard d'un néophyte tous les miracles de Vintras à Tilly : « Qu'elle était triste et belle cette pluie dont tout le sol parut parfumé et fané ! » Puis vient la limite du pathétique : « Gun-

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dry, remontant au fond de la scène, s'accouda sur la barrière, et, sans parler, contempla la prairie. Immortelle minute, bénéfice qui ne saurait se perdre, point suprême où se dissipe tout notre émoi voluptueux pour que nous soyons exténués de sublime 1 » La prairie que contemple Gundry, c'est la prairie qui, dans la Colline Inspirée, dialogue avec la chapelle. La prairie « des fleurs sauvages, des simples et qui suivent la nature. » C'est là que Wagner, le Wagner de Parsifal, installe, après le Criton et YEvangile, l'éthique nouvelle de la vie libre, « rejette tous les vêtements, toutes les formules dont l'homme civilisé est recouvert, alourdi, déformé. Il réclame le bel être humain primitif, en qui la vie était une sève puissante. Ah ! la vie, elle emportait alors chacun vers sa perfection. L'homme ne lui résistait pas ». Socrate qui « a jugé qu'il ne convient pas à un citoyen de se soustraire aux lois de la Cité, même injustes..., promulgue les lois de la Cité. Jésus la loi de Dieu, l'amour. Que fondent Gundry, Tannhauser, Tristan, héros déchirants de Wagner ? Les lois de l'Individu ». M. Barrés a été chercher à Bayreuth le prophète du Culte du Moi comme Baillard a rapporté de Tilly le Culte de l'Esprit-Saint. Et les deux cultes sont de même source, l'Esprit-Saint est le Moi divinisé : « Révélation, Contrat Social, ce sont les moyens par oii, jusqu'à cette heure, l'humanité se dirigea vers sa perfection ; eh bien ! le prophète de Bayreuth est venu à son heure pour collaborer à la préparation du Culte du Moi qui se substituera à ces formes usées et enseignera le renoncement en vue du mieux à ceux qui n'entendent plus les dogmes ni les codes. » Cette prairie de Gundry, nous l'avons revue dans Y Ennemi des Lois. C'est sur elle que se développe derrière Velu II la théorie de ceux qui veulent vivre de là vie spontanée : « Une seule loi vaut : celle que nous arrachons de notre cœur sincère. Pour nous diriger dans le sens de notre perfection, nul besoin de nous conformer aux règles de la Cité, de la Religion. Un citoyen ? un fidèle ? Etre un individu, voilà l'enseignement de Wagner. »

M. Barrés au fond n'a jamais abandonné complètement cette idée, celle du spontané, de la foi en les puissances directes, intérieures, centrales de l'individu. Mais il l'a, sans cesse et avec plus de conscience, mise au point. Il en a vu le danger. Il a reconnu en elle le principe de l'éternelle hérésie. Et l'attitude de M. Barrés, dès le commencement, impliquait un certain conformisme extérieur qui n'eut pas de peine à devenir, comme le lui prédisait Simon, un conformisme social éclairé et justifié. De sorte que cette idée et l'idée contraire, confron-

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tées, alternées, opposées, se sont incorporées au rythme même de sa pensée et de son être. Il s'est plu à faire dialoguer en lui les forces de liberté, de spontanéité et les forces d'ordre, de précision, de discipline. Thème musical que trouve dès qu'elle s'écoute la nature humaine, mais que M. Barrés a vécu avec des lumières et sous des fusées nouvelles.

Comme le dit M. Barrés dans Le Voyage de Sparte, « c'est un problème de mesure ». La poésie — et Léopold Baillard est un rude poète paysan — établit sans cesse un équilibre invraisemblable et miraculeux entre la liberté ailée de l'imagination, le vol de nos puissances spontanées, et 'la discipline du mètre, la rigidité des lois verbales qui circonscrivent la pensée. Ce que le héros, sur l'Acrocorinthe, dit au cheval ailé, ce sont sous une autre forme les paroles de la Chapelle à la Prairie, et de l'Eglise à Léopold : « Soit ! tu vas t'élever comme une flèche vers le soleil. Mais quel désert autour de toi ! Brûlante colonne de feu qui s'élance pour se consumer ! Tu te satisferas d'orgueil et d'un haut sentiment solitaire de lui-même. 0 mon ingrat ami, si tu comptes sur tes ailes, tu dois cette confiance à ma louangeuse amitié, et si tu te crois le foyer, le cœur ailé de l'univers, c'est d'avoir vu mon chaud regard te presser et te circonscrire ^. » Dialogue de l'Ordre avec l'Imagination, qui fuit en dépassant ; méditation lyrique qui montre que l'option pour l'ordre ne se fait pas sans résistance chez M. Barrés, qu'elle est maintenue par la raison et la volonté.

Le dialogue de la Chapelle et de la Prairie soustrait ces images à la poétique fumée d'or et les amène à des traits plus nus. C'est qu'elles ont été nourries par un drame véritable, qu'elles sont la conclusion d un roman minutieux, que la disciplme d'une terre, d'une nation, et non plus seulement d'un individu, y est intéressée : « Rien ne rend inutile, rien ne supplée l'esprit qui palpite sur les cimes. Mais prenons garde que cet esprit émeut toutes nos puissances et qu'un tel ébranlement, précisément parce qu'il est de tout l'être, exige la discipline la plus sévère. Qu'elle vienne à manquer ou se fausser, aussitôt apparaissent tous les délires ^. » Le dialogue de la Chapelle et de la Prairie, comme celui du Sphinx et de la Chimère, fait respirer ces abstractions : « Je suis, dit la prairie, l'esprit de la terre et des ancêtres les

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