Du Sang, p. 302, 2. /(/.,p
LA VIE DE MAURICE BARRÉS
« sinistre et attirante dans l'histoire comme une bague dans une mare de sang », « on a des pleurs dans les yeux, sans cause et sans douleur, simplement pour dépenser la quotité de larmes qui a été dispensée à chaque créature. »
Ce goût des larmes, cette culture de la tristesse intérieure, ne s'oppose peut-être à la cruauté que comme un extrême d'un genre à l'autre extrême. Racine avait saisi en Néron tout aussi bien que Renan la nature du Qualis artifex
J'aimais jusquà ses pleurs que je faisais couler
Mais les pleurs qu'il versait se distinguaient à peine de ceux qu'il causait. L'essentiel est d'être ému, de se sentir vivre, de saisir son moi dans son acte, d'augmenter le sentiment de la vie personnelle : la cruauté et la pitié sont deux moyens d'y parvenir. Ainsi l'égotiste de Sous Vœil des Barbares « après des semaines de visions banales, soudain réveillé à la vie personnelle par quelque froissement » ^. M. Barres a un mot profond sur Jules Tellier : « Celui-ci d'ailleurs, comme tant de voluptueux, de la réalité n'utilisait que les tristesses » ^. En effet le voluptueux est littéralement entraîné par son plaisir — trahit sua quemque voluptas — comme un terrain érodé par ses torrents. Il n'est arrêté et retenu, il ne s'agrippe à lui-même que par l'échec de la sensibilité, par l'arrêt du plaisir, par les tristesses. D'une part le voluptueux comme tel souffre profondément de la tristesse, d'autre part il arrive à la goûter comme telle, à vibrer avec elle, à l'incorporer à son sentiment et à sa passion d'être. S'il la goûte c'est en l'utilisant. Sa nature voluptueuse fait rendre de la volupté à ce qui contredit la volupté. Voluptueux il porte en lui l'idée, la disponibilité du plaisir, qu'il déverse sur la tristesse même. La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse, comme la vraie santé — Nietzsche — sur la maladie, comme la vraie richesse — Socrate — sur la pauvreté. La volupté toujours coulante est stérile ; la tristesse seule, le froissement, en repliant l'homme sur lui-même, lui permet de se connaître, de vivre double. Le voluptueux, se connaissant dans la tristesse, tire d'elle cette volupté, la plus subtile, la connaissance. Il n'y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis.
Sous Vœil des Barbares, p. 1 0.
Du Sang, p. 9.
LA FIGURE INDIVIDUELLE
Larmes, tristesse, figurent la détente âpre et brusque d'une cruauté tendue, d'une sécheresse frémissante. Mais, après le Roman del'Energie Nationale, l'œuvre de M. Barrés se déploie, d'un certain point de vue, comme une autre détente, plus lente, plus douce, inclinée sous des présences d'intelligence et de paix. Dans sa jeunesse, raconte-t-il, un moine de Monte-Oliveto lui donna à choisir entre deux devises. « Pax aut Bellum I m'a dit le solitaire de Monte Oliveto. J'ai répondu : Bellum ! Aujourd'hui je connais la stérilité de ces luttes... Après trente années la voix du vieil homme s'est fait accueillir : les cordes qu'elle devait frapper se sont mises à vibrer, et l'enthousiasme qui me disposait à une vie dangereuse se résout en une nostalgique aspiration à l'harmonie » ^. Avec l'âge M. Barrés est passé de ce que Nietzsche appelait le dionysiaque à l'apollmien, de l'esthétique directe du cirque à l'esthétique idéalisée du théâtre, — et, somme toute, de Tolède, de Venise et de Sparte à Athènes. Dans cette Colline Inspirée qui figure parmi les livres de M. Barrés le clocher aérien, et qui en est la couronne comme il y a à Coutances la Couronne de Normandie, ce n'est pas un hasard, c'est un symbole, que revienne si obstinément le motif du théâtre : « C'est ici l'un des théâtres mystérieux de l'action divine et l'un des antiques séjours de l'Esprit ». « La colline apparaissait de loin comme le plus rare des tréteaux, où des scènes de miracle se joignaient à une véritable comédie. Et pour achever d'mtéresser le populaire, voici que des effets de drame s'annonçaient. « « La Reine éternelle de Sion... goûtons-la dans un décor qui varie des diamants d'une gelée d'hiver aux illuminations d'un coucher de soleil en automne. » « Cette nuit de Sion formait un vaste drame musical où, sur le fond d'un large motif de religion éternelle, se détachaient le chant catholique des Oblats et le thème en révolte de Léopold. » Les images espagnoles de la corrida ont fait place aux images grecques du théâtre. On dira que les unes étaient littérairement à leur place dans Leurs Figures et que les autres le sont de même dans la Colline. D'accord. Mais le passage d'un sujet à l'autre, c'est précisément le passage de la guerre à la paix du cirque au théâtre, de la sensibilité à l'intelligence. La Grande Pitié des Eglises de France s'oppose même à Leurs Figures comme une Grande Pitié des Parlementaires. M. Bouffandeau y est incorporé à une amitié nationale, et les cruautés de la corrida pana-