L'INTELLIGENCE
Dans les choses de l'ordre moral et politique, M. Barres a porté une intelligence extrêmement aiguë. Il appartient à cette catégorie d'artistes littéraires qui, à la différence des Concourt par exemple, subirent l'influence des philosophes, des historiens, des intellectuels purs. On peut le rapprocher ici de Paul Bourget et d'Anatole France. L'en rapprocher et l'en distinguer, car la comparaison excelle à nous faire comprendre une nature d'esprit. M. Bourget est un dogmatique, M. Anatole France un critique. Néanmoins tous deux présentent ce caractère de penser, l'un avec application et l'autre avec aisance, par idées liées, par chaînes et par suites. Ils sont des esprits à formation et à dessins logiques et oratoires. L'intelligence de M. Barres procède autrement : par touches discontinues. Elle a de même que son style la logique extérieure et l'oratoire pour ennemis. Elle cerne et désigne un sujet par éclairs rapides, par indications. « Nos paysages formés par l'histoire. Je leur dois mes meilleurs moments. » Sa pensée en effet a besoin d'être soutenue par le spectacle, par une excitation extérieure, qui lui permette de se reprendre et de se reposer entre ses saccades. On connaît l'apologue classique de l'Anglais, de l'Allemand et du Français qui entreprennent un ouvrage sur le chameau. L'Anglais part pour l'Arabie et en rapporte des carnets bourrés d'observations sur le vaisseau du désert. L'Allemand s'enferme dans son cabinet et y produit un livre sur le chameau en soi. Le Français va se promener au Jardin d'Acclimatation et rédige en contemplant le dromadaire qui fait la joie des enfants un essai ingénieux. M. Barrés est ici bon Français. Il n'écrirait pas sur le chameau sans traverser le
LA FIGURE INDIVIDUELLE
bois de Boulogne pour le voir. L'application empirique de l'Anglais et la concaténation métaphysique de l'Allemand lui répugneraient également. Sa manière de penser — qui s'accorde en efïet admirablement à la méditation sur un paysage historique — demeure intermédiaire entre l'intelligence et la rêverie, pleine de goût, juste de ton, allant, d'un trait qui n'insiste pas, au cœur des choses. Il est servi par une admirable imagination, plus intense que vaste, plus profonde que large. Imagination qui nourrit et colore sans cesse l'intelligence, lui donne les mouvements et le sang de la passion, l'incorpore à de la vie et à de la chair. « Le Sourd, dit-il d'un lourd garçon, n'avait pas d'imagination. Quand nous touchions à un magnifique cas de conscience, et dans un problème où toute une nation était intéressée, il ne pensait qu'à sa personne » ^. Le mot est très juste. C'est bien par imagination que M. Barrés sort de sa personne et par images qu'il pense.
Une intelligence nourrie d'imagination ne tombe point dans cette sécheresse qui ne voit comme dignes d'être pensées que des idées claires. M. Barrés dans les Trois Idéologies était préoccupé à la fois d'aller loin dans l'ordre de la conscience et d'aller loin dans le sens de l'inconscient. Simon et Bérénice, les deux belles raquettes par lesquelles s'exerce son imagination, figurent l'une et l'autre tâche. Le Culte du Moi a pour fin d'amener l'individu à la conscience la plus claire : sentir le plus possible en analysant le plus possible, rendre consciente pour en jouir davantage après l'avoir inventoriée, la plus riche sensibilité. D'autre part le Jardin de Bérénice est le livre de l'inconscient : le monde de Petite-Secousse, de l'âne et des canards développe comme dans les tapisseries du roi René les mystères de l'instinct populaire. Même opposition, plus tard, dans le nationalisme qui forme le second étage de la formation barrésienne. « Penser solitairement c'est s'acheminer à penser solidairement » ^. La pensée solidaire comme la pensée solitaire implique ces deux grands partis du conscient et de l'inconscient. « Un nationaliste, c'est un Français qui a pris conscience de sa formation » ^. D'autre part c'est sur l'inconscient de la Terre et des Morts que le sentiment nationaliste se fonde.
Dans l'un et dans l'autre sens, il n'y a nullement contradiction. Bien au contraire ce sont là les deux seaux alternés d'une pensée qui