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L'UN ET LE MULTIPLE

Quelle qfxv soit l'originalité de la philosophie bergsonienne, elle ne saurait rompre avec certains courants que la pensée grecque a imposés à l'esprit humain, ou plutôt a découverts dans l'esprit humain. Elle est à sa façon une spéculation sur le problème du Parménide, celui de l'un et du multiple. Elle le reprend après Spinoza et en le creusant dans une autre direction. Nous voyons ici l'une des clefs principales que M. Bergson applique aux questions philosophiques.

La philosophie pour les Grecs était la recherche de l'un, mais elle avait surmonté avec Platon l'unité abstraite des Eléates. Elle en était sortie le jour où à cette catégorie abstraite de l'unité elle avait substitué la catégorie concrète de la totalité, synthèse de l'unité et de la pluralité. La philosophie, depuis Platon et surtout depuis Aristote, doit se définir non comme la science de l'un, non comme la science de tout, mais comme la science du tout. La Critique de la Raison pure n'a point mis fin à ses tentatives, l'a obligée seulement à plus d'attention et de subtilité.

U Essai, Matière et Mémoire, l'Evolution Créatrice peuvent être dits, au sens kantien, une psychologie rationnelle, une cosmologie rationnelle, une théologie rationnelle. UEssai est une explicc'non de la totalité psychologique dans l'acte de la liberté : nous sommes déterminés quand nous agissons partiellement, quand nous sommes j partiellement, et être libre consiste à donner tout entier, à nous donner tout entier, dans un moment privilégié. Matière et Mémoire explique l'être vivant comme l'interférence de deux totalités de droit, dont une partie seule est éclairée et découpée pour les besoins de l'action : totalité de droit qu est la matière, universelle interaction où l'individualité isole les centres d'action que sont les corps vivants : totahté de droit qu est notre passé, dont notre présent ne retient guère que les souvenirs utiles à notre action définie. Enfin VEvolutian Créatrice

LE BERGSONISME

cherche à exposer ce qu'est en soi cette totalité de droit, à ccmstituer, I sur des bases de psychologie et de cosmologie, une théologie de l'élan vital.

L'idée fondamentale du système est, selon la formule ravaissonienne, une explication constante de l'inférieur par le supérieur, du partiel par le total. S'il y a plus dans le mouvement que dans le mobile, c'est qu'il y a plus dans une totalité qui dure que dans sa coupe instantanée. Pourquoi la science positive, qui porte bien, selon M. Bergson, sur la réalité de la matière, nous apparaît-elle cependant toujours relative et toujours à refaire ? C'est qu'elle ne porte jamais sur la totalité du monde. N'étant jamais totale, son point de vue doit donc se déplacer au fur et à mesure que de nouvelles parties découvertes influencent des parties connues, obligent à réviser leur situation ^.

Il nous semble que la connaissance d'une totalité serait plus complexe que la connaissance de ses parties. C'est l'inverse qui est vrai. Si notre connaissance portait sur la totalité de la matière, elle serait parfaitement simple, elle serait donnée dans une intuition claire. Discerner des parties dans les choses représente pour nous un moyen d'agir sur elles, comme l'indiquent l'induction baconienne et la troisième règle cartésienne. Mais, pour la connaissance, cela représente de la complication, et une complication qui nous conduit à des idées fausses quand nous la transportons de l'action dans l'être. Un médecinoculiste n'arrivera jamais à une analyse trop minutieuse des parties de l'œil, et plus il progressera dans ces divisions et cette anatomie, plus 11 aura de moyens d'agir sur l'œil vivant, d'en guérir les infirmités, d'en corriger les faiblesses, d'en étendre la puissance par des instruments d'optique. Mais le philosophe finaliste qiii pensera en oculiste, et qui partira de ce détail pour recomposer le tout, y admirer la convergence des parties et conclure à l'existence d'un Grand Oculiste, tournera le dos à la réalité. L'œil total est une réalité simple. L'implication, la complication des parties constituent un point de vue utile à notre action. L'illusion de l'intelligence est d'y voir quelque chose de positif. Le positif c'est le total, en lequel nous n'apercevons des parties que lorsque cesse notre prise précaire de courant sur l'intuition désintéressée.

La marche générale du bergsonisme consiste donc ici a poser, sur toutes les grandes questions, des totalités de droit, objets de la

l. Evolution Ctéatrtot, p. 225.

LA LOGIQUE DU VRAI

philosophie, déiis lesquelles la pratique, la science et l'intelligence découpent, comme sous les cônes d'un faisceau lumineux, des parties de lait Etre philosophe c'est avoir l'intuition de ces totalités, c'est penser par totalités, mais par totalités vivantes : totalité de l'être intérieur par delà la coupe de réalité consciente qu'utilise de nous la société, totalité de l'élan universel par delà les formes sur lesquelles nous agissons, totalité de l'action par delà les points d'appui matériels dont elle est captive. Il y a une perception en droit, qui dépasse infiniment nos sens et qui comprend toute la matière. Il y a une mémoire en droit qui dépasse infiniment notre cerveau et qui coïncide avec toute notre passé, avec tout le passé héréditaire. Il y a une pensée en droit qui dépasse infiniment les idées et les images en lesquelles nous l'arrêtons et l'utilisons. L'intuition philosophique nous ferait, si elle était parfaite, coïncider avec ces totalités de droit. C'est ce dont tous les greinds philosophes ont eu conscience. Mais l'aspect de ces totalités que M. Bergson nous fait voir de façon originale, c'est leur aspect dynamique. Toute toteilité vraie, sauf celle de la matière, est totalité dans la durée, totalité de mouvement. Plus précisément la vraie totalité on doit la voir dans l'exigence de la totalité, dans la création d'un fiius. « L'esprit tire de lui-même plus qu'il n'a, dans une joie qui est la manifestation des intentions fondamentales de la vie La fin visée par la vie dans la constitution de la personne, c'est de parvenir à posséder quelque chose en plus que ce qui était au principe par la création entièrement libre. »

L'INTUITIOM

Les directions bergsoniennes que nous venons d'énuméreir sont comme autant de rivières qui forment dans le système le modelé de son terrain. Mais ces rivières vont à un fleuve, à l'artère centrale de la doctrine, qui est l'intuition.

On n'a pas manqué de cueillir dans les ouvrages de M Bergson

LE BERGSONISME

un certain nombre de passages où le terme d'intuition était pris dans des sens différents, et de triompher facilement. On en dirait bien davantage encore, en ce sens, sur l'Idée platonicienne, que Platon envisage sous tant d'aspects, et même des attributs et des modes, que Spinoza a cependant pris l'inutile précaution de définir géométriquement à la première page de V Ethique. Ce qui explique en partie ces difficultés, inhérentes à la vie de tout système philosophique, c'est que nous avons là des termes qui font partie d'un couple et qui ne sauraient se suffire à eux-mêmes. L'Idée c'est évidemment quelque chose en soi, mais c est aussi quelque chose qui s'oppose à la réalité sensible, et nous ne pouvons penser l'Idée sans penser cette opposition, comme un Anglais ne pense pas l'Angleterre sans l'opposer au continent, comme un Lorrain ne pense pas la France sans l'opposer à l'Allemagne. Pareillement l'intuition bergsonienne s'oppose à l'intelligence, ou plutôt (car le rapport est plus compliqué qu'un rapport d'opposition) elle complète Tmlelligence, elle fait en nous corps avec elle, elle s'en distingue peu à peu, mais en se servant toujours de son aide pour la dépasser et de son contrôle pour la rectifier.

Il n'y a pas de grande philosophie sans intuition, et il est probable qu'à un certain point de vue toutes les intuitions des philosophes coïncident, que leurs affirmations se fondent en la même vérité comme les couleurs du spectre dans la même lumière blanche. Mais M. Bergson n'en conviendrait probablement pas, car pour lui il n'y a d'intuition vraie que si nous nous plaçons dans la durée réelle, si nous nous identifions avec elle, sans que rien en nous s'arrête aux coupes pratiques faites dans cette durée. Alors un grand élan <' emporte les êtres et les choses. Par lui nous nous sentons soulevés, entraînés, portés. Nous vivons davantage, et ce surcroît de vie amène avec lui la conviction que les plus graves énigmes philosophiques pourraient se résoudre ou même peut-être qu'elles ne doivent pas se poser, étant nées d'une vision fis:ée de l'univers, et n'étant que la traduction, en termes de pensée, d un certain affaiblissement artificiel de notre vitalité ^ ». Intuition qui rejoindrait l'extase plotinienne él l'union en Dieu des mystiques, si d'abord sa solidarité avec le sentiment de la durée pure ne lui donnait son caractère sur s^eneri.', et si, ensuite, elle n'était quelque chose de précaire et de rare, une violence faite par nous à notre nature et à notre destinée. Cet affaiblissement organisé et organisateur de notre vitalité,

\. La Pe ception du changanent, p. 36

LA LOGIQUE DU VRAI

qui seul permet la vie sociede, comme l'affaiblissement de la chaleur solaire a permis la vie, il devient, au point de vue de notre action, c'est-à-dire au point de vue du progrès de l'élan vital lui-même, notre force naturelle. Il est vrai que Plotin disait n'être arrivé à l'extase, c'est-à-dire à l'intuition philosophique, que trois fois dans sa vie. M. Bergson voit dans la liberté un moment de crise exceptionnelle qui ne se produit que rarement et chez peu d'hommes : pareillement cet état où les problèmes philosophiques se résoudraient d'eux-mêmes, comme on dit qu'une vapeur se résoud dans l'atmosphère, correspon- . drait plutôt à une intuition de droit, que nous ne pouvons frôler qu'à ( de rares moments, qui est en tout cas incommunicable, et que la philosophie ne saurait formuler, tout au moins la philosophie de M. Bergson qui s'exprime par des raisons, et, malgré ses images, dans le style le plus intellectuel. Au-dessous de cette intuition de droit la philosophie est, pour le moment du moins, obligée de se contenter de ce qu'obtient l'intelligence quand elle essaie de reconstituer ce que serait le point de vue d'un être intuitif

Le philosophe ne saurait arriver à cette intuition de fait par une attaque de front, mais seulement par une série de mouvements tournants. Notre intelligence n'est pas faite pour philosopher, sa pente naturelle la mène aux mathématiques, et c'est pourquoi les mathématiques ont pu paraître parfois à Pythagore et à Platon, à Descartes et à Spinoza la clef du réel. Mais si les produits de l'intelligence sont des réalités découpées et nettes, l'intelligence elle-même, qui est un produit de la vie, ne porte pas le caractère de ses propres produits. Portée par la vie elle reste par certains points en contact avec elle. Dès lors nous ne sommes pas absolument captifs de notre intelligence. Nous avons, pour nous agripper d'abord et nous reconnaître, " la frange de représentation confuse qui entoure notre représentation distincte, je veux dire intellectuelle. Que peut être cette frange inutile, en effet, sinon la partie du principe évoluant qui ne s'est pas rétrécie à la forme spéciale de notre organisation et qui a passé en contrebande ? ^ » L'intelligence étant un dépôt de la vie, un moyen de vivre, cette vie nous en sommes, ce moyen nous l'employons : il existe donc un point où, saisissant l'intelligence dans son contact le plus immédiat avec la vie, nous en saisirons la genèse et l'être. On pourrait appeler une partie de l'œuvre de M. Bergson, par opposition à Kant, une Critique

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