‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 109 sur 154 · Évolution Créatrice, p · texte numérisé non relu

Évolution Créatrice, p

LE 6ËRGS0NISME

de la pratique pure (et on pourra en tirer sans cloute une sorte rlè technologie pure). Mais cette pratique, qui crée notre modelé intellectuel, a une origine, un sens. Il y a un moment fugitif où nous la voyons surgir nue : c'est ce moment qu'il s'agit de saisir, cette « naissante lueur qui, éclairant le passage de [immédiat à I utile, commence l'aube de notre expérience humaine ' ». De là deux stades de l'effort qui tournera l'intelligence. Il faudra d abord dépasser le point de vue de l'évolué intellectuel, de lévolué humain, et nous placer au point de vue de tout l'évolué, c'est-à-dire de toute la vie. Ensuite il faudra dépasser l'évolué pour nous mettre dans l'évolution, épouser l'évolution de l'intérieur, dans sa durée, la vivre dans le temps au lieu de la penser dans l'espace. Une philosophie de la vie, adoptée dans son mouvement, doit expliquer l'intelligence que la vie a produite Evidemment on pourra toujours voir dans une telle philosophie la phénoménologie de la représentation pure Le raisonnement d'un kantisme rigoureux, qui y reconnaîtrait un système de déterminations subjectives, de formes a priori, de catégories, serait théoriquement valable. Mais si on accorde le point de départ, si on consent à faire le saut, la pensée se légitimera d'elle-même, avec la paît de risque qu'il y a dans toute « spéculation "

Risque qui n'est autre que ceiui de i acbon elle-même. Ou l'intuition n est rien, ou elle nous fait saisir l'élan vital. A vrai dire la philosophie se trouve ici en état d'infériorité vis-à-vis de l'ainour. de l'art, de I action C'est dans ces trois moments de création que nous saisissons le mieux l'élan vital, mais l'intuition philosophique que créet-elle ? " Pour que notre conscience coïncidât avec quelque chose de son principe, il faudrait qu'elle se détachât du tout fait et s'attachât au sejaisant. Il faudrait que, se retournant et se tordant sur elle-même. la faculté de voir ne fît plus qu'un avec l'acte de t;ou/o/r *. " L'homme, dit Vico, ne sait que ce qu'il fait. Mais dès que ce vouloir devient une manière de voir, le vouloir tombe dans une forme, et nous passons dans le monde de la Critique de la raison pure. Il est impossible d'éluder cette difficulté, et aussi de la résoudre. Mais sans elle il n'y aurait peut-être pas de spéculation philosophique, comme, sans l incertitude de l'avenir, il n'y aurait pas de spéculation commerciale Et la spéculation est l'âme du commerce. Et le com-

1 Matière et Mémoire, p 204.

2 Évolution Créatrice, p. 259

LA LOGIQUE DU VRAI

merce est l'âme de la vie sociale I! nous faut substituer l'idée de U chose en mouvement à l'idée de la chose en repos. Notons qu'ici encore Schopenhauer, s'il pouvait lire V Evolution Créatrice, se trouverait en pays de connaissance Cette faculté de voir, qui ne fait qu un avec l'acte de vouloir, lui paraîtrait assimiler l'intuition philosophique à la conscience de la Volonté. Il est vrai que M. Bergson entend par la Volonté quelque chose de tout différent de Schopenhauer, puisque ce Vouloir pur s'exprime aussi bien par l'intuition philosophique que par l'acte libre. Sans porter la précision dans un domaine qui ne la comporte pas, notons que l'intuition bergsonienne ne doit pas être confondue avec cette spontanéité voluptueuse, qui en serait plutôt, dans l'ordre de l'être, la dégradation et l'automatisme, et, dans l'ordre de la connaissance, le vestibule. « L'esprit qu'on aura ramené à la durée réelle vivra dé!à de la vie intuitive, et sa connaissance des choses sera déjà philosophique. Au lieu d'une discontinuité de moments qui se remplaceraient dans un temps infiniment divisé, il apercevra la fluidité continue du temps réel qui coule indivisible... un seul et même changement qui va toujours s'allongeant, comme dans une mélodie où tout est devenir, mais oii le devenir, étant substantiel, n'a pas besoin de support.. Ressaisissons-nous tels que nous sommes, dans un présent épais, et, de plus, élastique, que nous pouvons dilater indéfiniment vers l'arrière, en reculant de plus en plus loin l'écran qui nous masque à nous-mêmes ; ressaisissons le monde extérieur tel qu'il est, non seulement en surface, dans le moment actuel, mais en profondeur, avec le passé immédiat qui le presse et qui lui imprime son élan ; habituons-nous en un mot à voir les choses sub specie dura-tionis^. » Mais ce n est là qu'un premier stade, indiqué par les déjà de la première phrase. La durée est créatrice. Après avoir vu les choses sub specie durationis, il faut aller plus loin et les voir ou plutôt les vivre, ainsi que le voulait Vico, sub specie creationis. C est alors que l'intuition devient mouvement, et que la faculté devoir devient l'acte de vouloir. Nous passons du domaine de la facilité au domaine de l'effort. Et peutêtre l'effort intellectuel, en tant qu'il prend conscience de lui-même, nous fait-il toucher de plus près la vérité que l'abandon à la durée pure et l'intuition passive. Il y a une dialectique de l'intuition, un passage de ses formes plus extérieures et plus faciles à ses formes plus profondes et plus difficiles. L'intuition ne jaillit qu après une longue

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