‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 124 sur 154 · Evolution Créatrict^ p · texte numérisé non relu

Evolution Créatrict^ p

LE MONDE QUI DURE

(du moins comme cosmologie) n'aurait jamais pu se formuler, de même que sans Galilée le cartésianisme n'eût pas eu sa raison d'être, et de même que sans Newton la longue méditation de Kant eût en partie avorté. Aucun de ces savants n'a d'ailleurs tenté ni même aperçu ces conséquences philosophiques de sa doctrine, ou b'Cn ils les ont vues, comme Newton, dans un sens très différent. Aujourd'hui les découvertes d'Einstem ne paraissent pas encore susceptibles de conséquences philosophiques, et lui-même ne s'est pas préoccupé qu'elles en eussent. Mais si elles amènent une révolution scientifique, elles amèneront aussi une révolution philosophique, dans un sens qu'il nous est impossible de prévoir.

La tâche du savant est de montrer que la science est vraie, que la mathématique pure ou la physique pure sont réelles. La besogne du philosophe (on le voit par la première partie des Prolégomènes à toute métaphysique future) consiste à faire comprendre comment elles sont possibles. Et il va de soi que le degré de certitude qui porte sur le possible n'est pas le même que celui qui porte sur le réel : c'est par d autres voies que le philosophe ajoutera à la réalité que lui fournit la science une réalité propre à la philosophie. On me passera, j'espère, en raison de leur avantage de clarté, les artifices que j'emploie pour ramener les systèmes à un dénominateur commun. Je dirai donc que la question initiale de !a dogmatique bergsonienne, analogue à celle de la critique kantienne (qui est d'ailleurs en même temps une dogmatique de la science newtonienne) est celle-ci : Comment le principe de Camot est-il possible ?

Les remarques géniales de Camot sur la puissance motrice du feu restèrent à peu près oubliées jusqu'à ce que Clausius, les ayant rectifiées, complétées et érigées en principes généraux, en eût tiré ses considérations sur l'entropie. On a remarqué souvent l'extraordinaire lenteur avec laquelle ce principe a fait son chemin dans la philosophie et la science. Il n est pas étonnant que Ravaisson n'en dise rien du tout dans son Rapport. Mais le physicien à qui. pour la même ExpO" siticn de 1867, est confié le rapport sur les progrès de la science de la chaleur en France ne cite même pas le nom de Camot. Le principe de la dégradation de l'énergie utilisable est complètement éclipsé jusqu'aux dernières années du XIX® siècle par le principe de la conservation de l'énergie. Dans la science comme ailleurs on voit ce qu'on veut voir plutôt que ce qui est. Or le principe de la conservation de l'énergie rehausse la dignité et la valeur de la science, la fait marcher ,

LE BERGSONISME

d&M une sorte t^Ersatz de l'étemel et de l'absolu C'est ainsi que le comprend lame dans [Intelligence Ayant posé la loi abstraite au som met de la réalité il écrit : '< Très probablement, la nouvelle loi mécanique sur la conservation de la force est une dérivée peu distante de cette lo» suprême : car elle pose que tout effet engendre son équivalent, c est-à-dire un autre effet capable de reproduire le premier sans addition ni perte... On saisit là quelque chose d étemel ; le fond invariable des êtres est atteint ; on a touché la substance permanente. Nous ne la touchons que du doigt ; mais il n'est pas défendu d'espérer qu un )our nous pourrons étendre la main, et dès à présent, ce semble, nous poumons l'étendre ^ » Quant à la dégradation de l'énergie jusqu'à l'équilibre final, voici les raisons dont se paye Taine pour n en pas tenir lieu : « Si toute la force en exercice pouvait à la longue se convertir en force disponible, si la nature ou l'arrangement des derniers él éments mobiles étaientls q ^,e la transformation des effets en effets équivalents, mais différents, ût un jour s'arrêter partout, cela serait déjà fait : or cela n est pas fait- " Ce passage nous fait au moins pre.ssentir que le philosophe, pour saisir la valeur philosophique du principe de Camot, devra le comprendre dans une certaine idée de la durée La loi de conservation de l'énergie, érigée en absolu, s'appliquerait à un monde donné dans une éternité, la 'oi de déerradat'on introduit dans le monde une durée

Notons d ailleurs que M. Bergson paraît avoir trouvé le principe de Camot sur son chemin, lorsqu il s'est mis à creuser dans la direction d une cosmoiogie et d'une philosophie générale de la durée, mais qu il n en est nullement parti dans V Essai, oii il ne le mentionne même pas. Bien plus il en demeure, dans l'Essai, au principe de la conservation de I énergie comme loi du monde matériel. Les limites à ce principe il les trouve, alors, avec la philosophie traditionnelle, dans la conscience et non dans la matière elle-même. Le philosophe, dit-il. doit « se demander si ce principe est également applicable aux moments du monde extérieur, qui s équivalent, et aux moments d un être à la fois vivant et conscient, qui se grossissent les uns les autres * ». Mais une autre limite est posée par ce fait que l'énergie qui se conserve n'a pas d action, et que l'énergie qui a une action, ce que Camot appelait la force motrice, au lieu

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