‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 146 sur 154 · Id., p · texte numérisé non relu

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LE BERGSONISME

« L'acte par lequel la vie s'achemine à la création d'une forme nouvelle, et 1 acte par lequel cette forme se dessme, sont deux mouvements différents et souvent antagonistes. Le premier se prolonge dans le second, mais il ne peut s'y prolonger sans se distraire de cette direction, comme il arriverait à un sauteur qui, pour franchir l'obstacle, serait obligé d'en détourner les yeux et de se regarder lui-même^. » Ce qui sauve la vie, c est la mort des individus

Nous parlions plus haut des affinités héraclitéennes du bergsonisme. Nous disions comment une philosophie de la mobilité implique une philosophie des contraires. C est ainsi que l'élan vital porte de plusieurs façons, avec lui, des contraires qui en sont inséparables : nous ne voyons pas son mouvement propre indépendamment du mouvement inverse du sien, celui de la matière ; ces formes de la vie que sont les individus et les espèces, elles sont en même temps des arrêts de la vie ; l'intelligence figure sur la terre la plus haute des réussites de l'élan vital, et en même temps elle nous fait tourner le dos à cet élan, elle nous empêche de coïncider intérieurement avec lui. Et ces contraires se résolvent en réalité, en réalité mobile, par des compromis, des inventions originales, des modus Vivendi eineilogues à celui qui se traduit par (organisation. Ou plutôt ces contraires, ces compromis sont les termes par lesquels I intelligence interprète en son langage analytique un acte par lui-même éminemment simple.

L individu, et surtout l'individu intelligent, c est l'élan vital dans son contact le plus complet avec la matière, c est la marque du pied que cet élan pose un moment pour s élancer plus avant. La vie individuelle, c est la vie rivée à un organisme, c est-à-dire à la matière. Le mythe platonicien qui fait du corps la prison de 1 âme peut assez bien se traduire en termes bergsoniens. Appelons-le la prison de la vie. Mais il faudrait un terme comme celui d'ergostolo qui associe l'idée de prison à celui de travail mécanique Toutes les forces positives, vie, conscience, mémoire, sont en droit, du point de vue de Télan vital, des totalités ; la vie, en l'être vivant, serait en droit totahté de I élan vital, et notre égoïsme nature! forme le débris impuissant de cette totalité ; la perception est en droit perception du tout ; la mémoire est en droit conscience de tout notre passé, de tout le passé de la vie. Le fait qui les limite, les spécialise, est de l'ordre privatif. Et il les limite pour un effort, il les spécialise pour un travail. « Ce n est pas dans l'objet,

(■ Évolution Créatrice, p. 1^

LE MONDE QUI DURE

disait Leibnitz, mais dans la modification de la connaissance de l'objet, que les monades sont bornées. Elles vont toutes confusément à l'infini, au tout ; mais elles sont limitées et distinguées par les degrés des perceptions distinctes^. » Disons les nécessités d'actions distinctes, la division du travail vital représentée par les individus

La vie individuelle, étant physique, est limitée par la matière, et, pour l'intelligence, est limitée dans la matière. Mais il est, sur ses bords, des points par où nous éprouvons et voyons le saut de 1 élan vital hors de la matière, c est -à-dire hors de l'individu. D'abord l'amour. Ce qui sauve dans l'individu humain l'élan vital, c'est la génération sexuée. M. Bergson remarque qu'elle n'est qu'un luxe presque superflu dans le monde végétal, oii sa présence nous révèle peut-être un caractère original et profond de l'élan vital, antérieur à la séparation des règnes. C'est dans l'amour, dans la reproduction, dans la maternité, que l'individu cesse presque d'exister statiquement pour devenir le lieu de passage de la vie. Mais mieux encore que ces moments privilégiés de l'individu, la vie sociale nous montre un état de l'élan viteJ différent de l'état individuel, puisqu'une société est un être dynamique sans substrat physique, sans corps, quoique pourvu de mémoire et de quasi-conscience, ou même de supra-conscience La sociologie est en voie de progrès assez rapides pour nous permettre bientôt de mettre sous ces termes autant de riche contenu qu en présentent chez M Bergson les termes psychologiques correspondants. L'étude intérieure des sociétés humaines nous fera saisir bien des caractères aujourd'hui inattendus de l'élan vital, sur lequel M Bergson n'a pratiqué, iusqu'ici du moins, que des coupes psychologiques et cosmologiques.

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