‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 147 sur 154 · LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ

Il ne serait sans doute pas exact de dire que la philosophie de M Bergson a cristallisé autour du problème de la liberté. Même sa

1 Monadoiogie par ÔO-

LE BERGSONISME

thèse sur les Données immédiates ne considère pas la liberté comme un problème primordial et essentiel. Elle vise à établir une certaine conception de la vie psychologique, fondée sur la distinction de la qualité et de la quantité, et sur la dissociation des différentes durées. La liberté, pour reprendre une phrase célèbre de Napoléon III, apparaît comme le couronnement et non comme la base d'une institution philosophique. Et ce couronnement 'ui-même, l'auteur de l'Essai lui donnerait peut-être volontiers la forme subtile d'une fumée. Il veut montrer que le problème de la liberté est un faux problème, que le discuter longuement et pesamment doit procurer d'une façon nécessaire, et par l'automatisme même du discours, la victoire du déterminisme. Le déterminisme ressemble à une éclipse de la vie par le langage et par la science, éclipse analogue à l'éclipsé de soleil qu expliqua le disciple d'Anaxagore L explication du déterminisme fournie, la liberté apparaît non seulement comme une donnée immédiate, mais comme le type de la donnée intuitive, qui ne saurait devenir médiate sans entrer dcins le système d'illusions décrit.

Et pourtant cette question de la liberté, posée de façon un peu accessoire dans la thèse de M. Bergson, a tenu plus tard la plus grande place dans le développement de son influence et de sa pensée. Ravaisson écrivait dans son Rapport de 1869 . « La question capitale de la liberté n a point donné lieu à des écrits spéciaux qui aien* été remarqués. » Est-ce cette phrase qui déclencha la série des grandes thèses sur la liberté ? Mais, de 1871 à 1888, la thèse sur la liberté passa, dans le monde des philosophes, pour la thèse des thèses. Celles de Fouillée, de Boutroux, de M. Bergson ont charpenté l'axe, formé l'arbre de couche de la philosophie universitaire depuis 1871, et la dispute de la liberté tint presque alors, sur la montagne Siiinte-Geneviève, la place qu occupait au moyen-âge la dispute des universaux. Déjà, au temps des disputes molinistes ou lansénistes, le problème de la liberté, sous sa forme religieuse, avait pris l'étonnante extension qui allait finir par lui faire bouleverser des Etats Comme au XVI)® siècle la doctrine augustinienne de la grâce avait, dan* une certaine mesure, , fait fonction de réaction nationale contre le semi-pélagianisme ultramontain, de même, peut-être, une philosophie française de la liberté réagit-elle naturellement, au XIX®, contre le déterminisme scientiste des Anglais. Et rappelons l'influence du kantisme, qui avait posé la question sur le terrain original et fécond des antinomies Or la thèse de M Bergson a été la dernière de ces grandes thèses sur la liberîc

LE MONDE QUI DURE

Elle a formulé quelques paroles décisives qui cHit empêché que le problème fût posé encore en ses termes anciens, si féconds en disputations interminables.

Et la philosophie développée ensuite dans Matière et Mémoire et surtout dans l'Evolution Crécdrice fut bien ime philosophie de la liberté. Cette liberté, qui était un -pÔTîsov ypôvo) du bergsonisme. finit par en devenir aussi un .Tcpô-rîiov Aoyw. Le philosophe a trouvé comme donnée première du monde ce qu'il avait découvert comme donnée immédiate de la conscience : un fait de liberté.

Pourtant cette idée de la liberté, qui s'est montrée si efficace à l'extérieur et à l'intérieur de la philosophie de M. Bergson, a soulevé beaucoup de résistances, n'a pas paru claire. Les difficultés et les contradictions auxquelles M. Bergson a montré que les déterministes sont conduits, on en a trouvé 1 analogue dcins celles auxquelles on a cru réduire la doctrine bergsonienne de la liberté. Mais la vraie contradiction serait peut-être que M, Bergson eût donné une doctrine complète, terminée, satisfaisante parce que satisfaite, de la liberté. Car « une définition parfaite ne s'applique qu'à une réalité faite ». Pour prendre conscience de la liberté, il nous faut 1 envisager dans l'acte qui se fait, et non pas dans l'acte fait et dans la réalité faite. Ce qui se fait, n'étant pas fini, ne se définit pas. Ce qui est défini, étant fini, ne se fait plus. Si la thèse de M, Bergson n'a abordé la problème de la liberté que de biais, si elle s attache d'abord au problème de la vie psychologique, de la personnalité et de la durée, c est que la liberté n'est autre chose que l'acte de notre vie psychologique, le fait de notre personnalité, le rythme ou la tension de notre durée. EUle figure à la fois, pour M. Bergson, le type du fait authentique et le type du faux problème. Il ne faut pas la traiter comme un problème à résoudre, mais comme un fait à constater : « La liberté est donc un fait, et parmi les faits que l'on constate il n'en est pas de plus clair ^. *> — Peutêtre l'épithète de lumineux conviendrait-elle ici mieux que celle de clair. Le fait de la liberté n'est pas plus pour l'individu libre ce qu'il y a de plus clair que l'œil n'est pour l'oeil ce qu'il y a de plus visible. Nous penser c'est nous déterminer, nous spécifier, nous diviser.

Le déterminisme se meut dans un monde pensé, dans un monde d'objets distincts et faits. Si la liberté l'imite, apprend sa lîmgue, elle est perdue. " Toute l'obscurité vient de ce que les uns et les autres

Il Essai, p. 168.

LE BERGSONISME

se représentent la délibération sous forme d'oscillation dans l'espace, alors qu'elle consiste en un progrès dynamique où le moi et les motifs eux-mêmes sont dans un continuel devenir, comme de véritables êtres vivants. Le moi, infaillible dans ses constatations immédiates, se sent libre et le déclare ; mais dès qu'il cherche à s'expliquer sa liberté, il ne s aperçoit plus que par une espèce de réfraction à travers l'espace. De là un symbolisme de nature mécaniste, également impropre à prouver la thèse du libre-arbitre, à la faire comprendre et à la réfuter ^. » Nous coïnciderons au contraire avec une réalité libre si nous nous plaçons à l'intérieur de ce progrès dynamique, de ce devenir, de cette réalité vivante. Mais la réalité de la liberté ne faisant qu'un avec cette réalité de l'être intérieur, il est naturel que M. Bergson n ait approfondi sa doctrine de la liberté (encore un peu extérieure dans V Essai) qu'au fur et à mesure de son déroulement philosophique, de sa prise plus forte et plus profonde sur cet être intérieur, du progrès dynamique et du devenir de sa philosophie elle-même.

« Il faut, disait-il dans Vtssai, chercher la liberté dans une certaine nuance ou qualité de l'action même, et non dans un rapport de cet acte avec ce qu'il n'est pas ou avec ce qu'il aurait pu être ^. » Il faut la chercher dans le rapport de cet acte avec ce qu'il est, ou plutôt avec ce qui l'est éminennment, c'est-à-dire la conscience vivante. « On appelle liberté le rapport du moi concret avec l'acte qu'il accomplit ^. » On a reproché à M. Bergson d'avoir confondu spontanéité et liberté. Il s'en est défendu dans Matière et Mémoire. « La liberté n'est nullement ramenée par là à la spontanéité s^sible. Tout au plus en serait-il ainsi chez l'animal, dont la vie psychologique est surtout affective. Mais chez l'homme, être pensant, l'acte libre peut s'appeler une synthèse de sentiments et d'idées, et l'évolution qui y conduit une évolution raisonnable^. » La spontanéité de tout l'être intéresse l'intelligence et la rauson, et il n'y a qu'à convenir (comme c est 3e crois la pensée de M. Bergson) d'appeler liberté la spontanéité humaine, parce qu elle intéresse une plus grande intensité d'être que la spontanéité animale et couvre un plus vaste champ de conscience. L essentiel est de ne pas peser l'acte libre, expression de tout l'être, dans les balances de l'intelligaice, ni surtout d'en faire un système de balances

i. Essai, p. ]40

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