I. L Evolution Créatrice, p
et inverse dans l'attention, monoïdéisme momentané où la représentation est renvoyée sur la perception.
La conscience peut donc, de ce point de vue, se définir comme le dessin ou le tableau des possibles entre lesquels l'acte essentiel de la vie est de choisir. La volupté suprême de la conscience consiste en une certaine possession de possibles, soit dans la jeunesse où la vie s'ouvre devant nous, soit dans la vieillesse, lorsqu'une lumière d'arrièresaison, éclairant tout ce que nous aurions pu être, le confond, dans le même chœur harmonieux et illusoire, avec ce que nous avcnis été. Si un plaisir rêvé nous apparaît généralement comme plus intense qu'un plaisir réalisé, c'est que nous nous le représentons en y joignant des possibles qui s'accordent seulement deins notre conscience et qui s'excluent dans la réalité ; c'est aussi que nous l'imaginons avec deux caractères contradictoires : une intensité de conscience qui n'existe qu'au moment où nous imaginons, et qui se ramène à une multiplicité de possibles, une intensité réelle, où ces possibles seraient d'autant plus éteints et annulés que cette mtensité réelle serait plus lorte, l'intensité réelle se ramenant à la suppression de tout ce qui n est pas le plaisir goûté par l'organisme. Montaigne, qui était un épicurien de première classe, nous dit avoir essayé de réunir les deux plaisirs et de transporter le premier, celui de la conscience, dans le second. Il se déclare assez satisfait de ces tentatives... Elles ne peuvent pourtant aller bien loin
Les possibles entre lesquels 1 action en éiira un, le désir et l'effort en lesquels se manifestent ces possibles et cette action, constituent un ordre de déficience. La conscience apparaît dans l'instinct quand il est contrarié. « C'est le déficit de l'instinct, la distance de l'acte à l'idée, qui deviendra conscience. » Quand l'instinct s'exerce et se satisfait normalement, il demeure donc à peu près inconscient. Mais l'intelligence est toujours consciente parce qu'elle n'est jamais satisfaite. « Le déficit est l'état normal de l'intelligence. Subir des contrariétés est son essence même. Ayant pour fonction primitive de fabriquer des instruments inorganisés, elle doit, à travers mille difficultés, choisir pour ce travail le lieu et le moment, la forme et la matière. Et elle ne peut se satisfaire entièrement, puisque toute satisfaction entraîne des besoins nouveaux ^. » L'intelligence vit donc à 1 état de manque, et par conséquent à l'état de conscience. Ce qui est vrai indi-
i. LtvOiution K^iiMiriCe, p. I3ti.
LA CONNAISSANCE
viduellement l'est socialement ; il a iaWu la contrainte chrétienne pour donner au sentiment de I amour une conscience si aiguë.
Û une part la conscience apparaît donc en face d une contrariété, d'un déficit. Mais d autre part M. Bergson tend à faire de la conscience la réalité unique, à '.'identifier avec cet absolu qu il appelle l'élan vital. La matière se définit comme une conscience annulée o où tout se compense et se neutralise », 1 automatisme est une conscience endormie, et la conscience positive apparaît ou reparaît quand il y a possibilité d un choix. » Conscience ou supra-conscience est la fusée dont les débris éteints retombent en matière ; conscience encore est ce qui subsiste de la tusée même, traversant les débris et les illuminant en organismes ^ ». Il faut donc admettre à l'origine une supra-conscience. Comme il y a d autant plus de conscience chez un être <* qu'une plus grande latitude de choix lui est laissée et qu'une somme plus considérable d'action lui est départie ' , choix et action doivent donc appartenir éminemment à la supra-conscience. M. Bergson se contente d'indiquer cette supra-conscience, analogue comme principe cosmique à la Volonté de Schopenhauer ou à l'Inconscient de Hartmann Peutêtre certains moments d'extase, comme celle de Plotin, certains élans religieux et mystiques, certains états de grâce de la création artistique pourraient-ils nous en donner une idée ou un sentiment. Mais ces états sont des états de plénitude, alors que la conscience implique des possibles irréalisés, un désir d'être, un déficit. C est donc bien à la Volonté de Schopenhauer qu'il nous faut en dernière cinalyse nous arrêter « L'élcin de vie dont nous parlons consiste en somme dans une exigence de création II ne peut créer absolument, parce qu'il rencontre devant lui la matière, c'est-à-dire le mouvement inverse du sien ^ « Le déficit et ! obstacle contre lesquels jaillissent la conscience ou la supra-con science serait donc la matière Mais '> s'il est vrai que la vie prenne son essor au moment même où, par l'effet d'un mouvement inverse, la matière nébulaire apparaît ^ », était-ce supra-conscience ou inconscience qui existaient avant qu apparussent la vie et son 'nversion matérielle ? Nous retrouverons plus tard ces difficultés, auxquelles M, Bergson ne semble encore proposer que des solutions hypothétiques et vaporeuses.
1 L tooiuliori Lrcalnct, p. 2ti3
2 Id. p 273
3 ld,x>- 279
LE BERGSONISME