LA MÉMOIRE
Si Je suis une chose qui dure sert de principe, de Cogito à la philosophie, Je suis mémoire deviendra le principe, le Cogito de la psychologie. Au centre du bergsonisme il > a une étude, une théorie de la mémoire. Je suis une chose qui dure signifie que ma vie passée est conservée, et le problème de cette conservation, s'il est posé dans toute son ampleur, coïncidera avec le problème de 1 être. '' Le tond même de notre existence est mémoire, c'est-à-dire prolongation du passé dans le présent, c'est-à-dire enfin durée agissante et irréversible V » Mais si le tond de l'être universel, lui aussi, est durée agissante et irréversible, il sera mémoire. Aussi toute la métaphysique de I Evolution Créatrice est-elle esquissée ou virtuelle dans les recherches psychologiques, SI positivement délimitées, de Matière et Mémoire
Le problème de la mémoire ne va pas sans le problème de la perception, pas plus que I existence d'un passé ne va sans I existence d'un présent. La mémoire est faite de perceptions conservées, de ce qui est conservé des perceptions. Mais d'autre part le mot de conservation ne peut s'entendre que comme une métaphore physique qui dispense d'explication, et la psychologie associationniste, habituée à construire les états complexes avec des états simples, voit dans le fait de mémoire un fait plus simple que le fait de perception, et à l'aide duquel il ne serait peut-être pas impossible de composer le fait de perception. La mémoire, qui est la représentation d'un objet absent, fournit à cette psychologie le type de l'objet dont l'idée suffit, de l'objet composé par des états du sujet. Elle s efforce dès lors d employer ces mêmes états du suiet à expliquer et à composer la perception, phénomène plus complexe puisqu il présente, en outre de l'apparence du sujet, la réalité de l'obi et De là la théorie de la perception extérieure hallucination vraie.
I L Evolution Créairict, p- 19
LA CONNAISSANCE
Une telle doctrine rentre dans cette explication du complexe pai le simple, du multiple par i'un, qui est pour M. Bergson la grand« illusion de la philosophie Ce qui est donné à la psychologie ce ne sont pas des états simples à associer, ce sont des états complexes à dissocier. La théorie qui ne voit qu une difîérence de degré entre les états faibles du passé — mémoire — et les états forts du présent — perception — est infirmée par ce fait qu elle élimine de la mémoire ce qui en constitue à la fois la complexité et la réalité, à savoir la durée. « Nous ne saurions trop le répéter ; nos théories de la mémoire sont tout entières viciées par cette idée que si un certain dispositif produit, à un moment donné, l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire à produire cette perception même : — comme si le rrle de la mémoire n'était pas justement de faire survivre la complexité de l'effet à la simplification de la cause ^ I » Il est naturel qu'une philosophie de ia durée voie les différences profondes des phénomènes psychologiques dans des différences de durée, et il ne saurait y en avoir de plus importants que celle du passé et du présent.
Mémoire et perception constituent des totalités de droit, qu il n'y a pas à expliquer. L'explication doit porter sur la limitation en fait de ces totalités de droit. En droit (et par droit il faut en endre une redite métaphysique aussi vraie que le fait ps>chologique, ou même plus vraie), tout le passé d'un être vivant existe. En droit le monde entier est présent ou représenté dans l'une de ses parties. Mais ce plan de droit n est pas le plan de l'action. En ait la conscience et le corps organisé constituent des systèmes d'occlusion qui ne l£f?6sent passer de cette totalité de droit que ce qui est utile à I action. Mémoire et perception auront donc des causes déficientes II ne saurait y avoir action que s'il y a choix (le choix constituant d ailleurs, au même degré que I action et lié indissolublement à elle, la démarche élémentaire de la vie). Mémoire et perception sont des choix dans une totalité, sont, comme l'individualité m^me, un refus de voir tout le réel, l'acte de n'en retenir que l'utile. Il existe, comp enant toute notre réalité intérieure, une mémoire pure, absolue, qui est notre passé automatiquement et intégralement enregistré. Mais si ce passé était à chaque instant ramené dans notre présent nous rêverions notre vie, nous ne la jouerions pas Nous la rêverions, si la nécessité de choisir et d'agir ne nous forçait à éliminer, « si notre conscience actuelle, cons-
1 Matière et Mémoire, p 239
LE BERGSONISME
cience qui reflite justement l'exacte adaptation de notre système nerveux à la situation présente, n'écartait toutes celles des images passées qui ne peuvent se coordonner à la perception actuelle et former avec elle un ensemble utile', » Et la perception actuelle est, dans l'espace, formée par une opération analogue à celle qui limite la mémoire dans le temps. La matière se définit comme une interaction universelle donnée entière à chaque point ; la perception consiste à ne retenir de cette interaction que des éléments d'action ; percevoir c'est pour l'être vivant frapper d'inexistence la presque totalité du monde, n'en retenir que le point de vue qui peut devenir un point de force, aider à emmagasiner et à dépenser de l'énergie.
La perception est donc à la matière ce que la mémoire est à l'esprit. Mais comment se définit la matière ? Comme un perpétuel présent, mens momentanea. Nous dirons donc que la perception est à la réalité présente ce que la mémoire est à la réalité passée ; nous définirons 1 une et l'autre en termes de durée, en même temps qu'en termes d action. Le passé c'est ce qui n'agit plus, le présent c est ce qui agit. Mais il n'y a jamais de présent pur dans la vie psychologique, puisque le présent pur équivaut à la vie physique, mens momentanea, sen carens recordatione. Dès qu'il y a conscience, dès qu'il y a vie il y a recordatio, c est-à-dire représentation du passé dans le présent. Le présent pur n'est en nous qu'une 'imite qui n'a pas de réalité. Chacune de nos perceptions, si faible qu'elle soit, constitue une durée, une condensation de mémoire. Il y aurait donc, correspondant à la perception pure, un objet pur qui serait la matière dans ses ébranlements élémentaires et instantanés. Et il y aurait, correspondant k la mémoire pure, un sujet pur, qui serait, dans sa totalité, le passé, ce qui n agit plus, ce qui apparaît comme connaissance, représentation. Il n'est dès lors pas étonnant qu une théorie de la perception qui la fait connaissance pure la réduise à des états de conscience subjectifs. Au contraire une psychologie qui se place au point de vue de 1 action fait coïncider la perception pure avec la matière, la mémoire pure avec l'esprit.
Pareillement une théorie intellectualiste verra entre la mémoire et la perception une identité de nature et une différence de degré. Et cette illusion s'explique : la mémoire et la perc^tion, distinctes en