‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 73 sur 154 · L'ILLUSION DU MORCELAGE · texte numérisé non relu

L'ILLUSION DU MORCELAGE

Nous vivons dans une étendue divisible que nous avons projetée pour la commodité de notre action. La psychologie nous a révélé depuis longtemps le rôle du toucher dans notre perception extérieure, mais c'était pour elle un toucher de perception, qui ne cherchait qu'à connaître. L'utilitarisme et le pragmatisme anglais, en particulier ûvec Spencer, faisaient d'ailleurs une part importante aux conditions utilitaires et pragmatiques de notre perception Ce que nous appelons les contours d'un objet n'est que l'image, renvoyée vers nous, de nos actions éventuelles, la forme de l'action que nous accomplirions avec la main pour lappréhender et nous en servir Non seulement actions possibles, mais obstacles à ces actions, relations entre ces obstacles et ces actions, bref tout un langage de relations où le positif et le négatif sont les extrêmes d'un même genre

Ainsi le Divide ut impera est une maxime de l'action, et la perception, lumière de l'action, épouse cette maxime. M Bergson renverse la proposition leibnitzienne : Peneptio nihii aliud est quam multorum in uno expressio L'intelligence, qui est une perception systématisée, divise comme la perception, et la science pousse lusqu au bout, sur une matière complaisante, ce pouvoir diviseur. Il est vrai qu arrivée à ce bout elle reconnaît le caractère relatif de cette division et devient philosophie de la matière

Mais si le morcelage de la matière est une illusion tondée sur les besoins de l'action, ne devra-t-on pas dire de cette illusion ce que nous disions de la réalité, à savoir que nous en sommes ? Et si nous en sommes est-ce en tant que nous sommes ou en tant que nous ne sommes pas ? Faut -il rapporter à deux ordres différents le morcelage, selon qu'il caractérise des objets matériels ou des individus organisés ? Notons d'ailleurs que le monde de la matière ne nous apparaît qu assez exceptionnellement comme morcelé : l'état liquide et l'état gazeux sont des états de continuité, et la croûte terrestre que nous habitons

LE BERGSONISME

est plutôt une continuité où la division provient de nous-mêmes. Le morcellement de la matière apparaît surtout dans des domaines qui imitent vaguement quelque chose de la vie, comme le monde des cristaux. La réalité morcelée, c'est principalement celle des corfjs vivants, végétaux et animaux. Or il semble que pour M. Bergson ce morcelage-là soit une vérité. « Si l'être organisé est découpé dans 1 ensemble de la matière par son organisation même, je veux dire par la nature, c'est notre perception qui morcelle la matière inerte en corps distmcts, guidée par les intérêts de l'action, guidée par les réactions naissantes que notre corps dessine^. » Mais est-ce que précisément, là où il n'y a que matière sans organisation, notre perception saisit autre chose que du continu ? ne pourrait-on penser que notre perception découpe les objets matériels par analogie avec les êtres vivcints, et que nous projetons sur la matière un des caractères de l'organîsation ? M. Bergson admet que le découpage de l'être vivant, avec ses parties et ses fonctions solidaires, constitue comme un cercle fermé, qu'il est plus réel que le découpage de la matière. Mais la matière vivante est plus morcelée que la matière brute. Nous serions donc fondés à faire du morcelcige une réalité imposée par la vie, plutôt qu un artifice suggéré par l'action.

C est que nous touchons ici à un problème que M. Bergson pose implicitement sans le résoudre tout le long de sa philosophie : dans quelle mesure les existences individuelles sont-elles réelles ? — le problème central de la philosophie depuis Platon. Nous le retrouverons plus tard. La philosophie bergsonienne reste pleine de nœuds à débrouiller, mais elle nous inspire la confiance qu'ils pounont être débrouillés. Ne l'arrêtons pas dans son élan vital, et construisons un pont de fortune pour passer, sur ce point particulier, cette difficulté générale.

Le morcellement, qui est donné conrime une jjxigence de la perception et de la science, est antérieur à la perception et à la science . il est impliqué dans les exigences d'action, dans les tendances k dominer et à remonter la pente de la matière, qui sont à l'origine de la vie. Si nous morcelons la matière, la vie l'a morcelée d abord, et notre corps est un de ces morceaux. Mais ce morcelage de la chose produite — produite par la vie ou produite par nous — n'est pas un morceiatie de la chose qui produit, ou plutôt du mouvanuit de production.

i. tvoiiuion Lrialricc, p. ^4ti

LA LOGIQUE DE L'ILLUSION

Dès que nous nous plaçons à l'intérieur de cette production — qui est le lieu de la réalité métaphysique — il n'y a plus de morcellement quantitatif de figures extérieures les unes aux autres, il n y a que la multiplicité de fusion qu'est l'unité vivante.

Quel que soit le fondement métaphysique sur lequel repose le moicelage de la vie en individus extérieurs les uns aux autres, ta science consiste non seulement dans un morceiage de corps, mais surtout dans un morceiage de faits, et c'est ce morceiage de faits que M, Bergson déclare illusoire. La philosophie n'a pas pris garde suffisamment à cette illusion. M. Bergson voit dans la Critique de la Raison Pure l'idée d'une expérience donnée comme une poussière de faits que l'esprit réunirait. De là le problème de la causalité, qui consiste à chercher comment arrivent à se rejoindre des éléments d'expérience donnés comme discontinus. « Considérons, disait M.Bergson dans un cours, la chute d'un corps. Ce fait pciraît d'abord bien découpé ; il a un commencement et une fin dans l'espace et le temps, il apparaît aux sens comme quelque chose de simple et d'indépendant. Pourteint ce fait soi-disant indépendant n'est tel que si on ne tient pas compte de !a divisibilité du corps, qui en fait une somme de mouvements. Ce qui se passe en réalité dans le corps qui tombe c'est un changement de configuration interne, et de ce point de vue le morceiage est encore moins naturel. En tout cas d'aucun des deux points de vue, divisibilité de la matière ou indivision du tout, la chute du corps n est un fait indépendant. Ce fait ne se découpe pas de lui-même, il est découpé par nous.» Si nous considérons les faits historiques, le caractère artificiel du fait isolé, du morceiage, nous apparaîtra avec une évidence encore, pius claire.

Les faits ne sont pas des réalités discontinues entre lesquelles la loi établirait une communauté et un ordre. En un certain sens ils sont postérieurs à la loi. C'est la loi de la chute des corps qui amène ta physique à découper le fait de la chute des corps. La découverte d'une loi crée le fait, projette, comme les faisceaux d'un feu tournant, des lignes ou des zones dans la réalité continue.

Comme un objet est délimité non en lui-même, mais par la perception, un tait est, quant à ses limites, une création de l'esprit, de i esprit qui doit morceler pour agir sur une réalité ameublie. " Ce qu on appelle ordinairement un l^ait, ce n est pas la réahté telle qu elle apparaîtrait à une intuition immédiate, mais une adaptation du réel aux nécessités de la pratique et aux exigences de la vie sociale. L in-

LE BERGSONISME

tuition pure, extérieure ou interne, est celle d une continuité indivisée Nous la fractionnons en éléments luxtapoxés qui répondent, ici à des mo/s distincts, là à des rbjets indépendants '. » L action morcelle le réel selon les lignes de sa commodité propre. La philosophie croit devoir la suivre sur ce terrain : elle sent bien que le réel ainsi morcelé répugne à I intuition, elle s efforce alors de dépasser 1 intuition par des synthèses abstraites et arbitraires, « et le dernier mot restera à une philosophie critique, qui tient toute connaissance pour relative et le fond des choses pour inaccessible à l'esprit "^ ». Et M. Bergson n'écarte pas ie principe de cette critique, mais il l'entend en un autre sens que Kant. La critique doit porter non sur I être fondamental de l'esprit, puisque lesprit faisant partie de ia réalité doit avoir, par son fond, contact avec la réalité, mais sur sa structure dérivée, — dérivée des besoins de la vie, des nécessités de ! action. Il faudrait « aller chercher I expérience à sa source, ou plutôt au-dessus de ce tournant décisif, où, s infléchissant dans le sens de notre utilité, elle devient proprement l'expérience humaine » La philosophie ne consiste pas à suivre les cadres tracés par nos besoins, elle doit défaire ce que nos besoins ont fait, ce que nos besoins commandent. Elle doit réagir avant tout contre le morcelage par concepts

Les concepts sont aux choses ce que les lois sont aux taits. Nous avons ieté sur les choses par la pensée et le langage, tout un réseau de concepts dont les uns sont naturels et ies autres artificiels. Les premiers sont fondé? sur des identités (ceux des mathématiques et de la physique) ou sur des ressemblances (ce sont les concepts des sciences naturelles, ceux de variété, d'espèce, de genre, de famille). Mais sur ces concepts naturels nous avons bâti par le langage l'édifice des concepts artificiels Et ces concepts artificiels projettent sur I objet de la philosophie un morcelage illusoire. La matière et la vie sont morcelés par des concepts naturels, ceux des sciences, qui sont peutêtre des illusions ; mais le monde métaphysique est morcelé par des concepts artificiels, ceux de la philosophie, qui en sont sûrement. C est par delà ces concepts, c est-à-dire par delà les mots, qu'il faut aller chercher la vérité. La dialectique, qui est un jeu de concepts, a toujours les mots pour elle, mais le philosophe ne doit pas s en laisser imposer par le morcpî/^ee artificiel du langage. M. Bergson cite cette

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