‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 99 sur 154 · Êvohdiott Créatria, p. I4ti · texte numérisé non relu

Êvohdiott Créatria, p. I4ti

LA LOGIQUE DU VRAI

Deux mouvements de sens opposés étant donnés, il suffit que l'un d'eux cesse pour qu'on retombe dans l'autre. Le mouvement centrifuge de la balle que nous jetons en l'air, quand il prend fin, devient mouvement centripète. Il en est de même de tout mouvement dans l'un des deux sens divergents. Il ne cesse pas par le repos, puisqu'il n y a pas de repos dans la réédité, mais par le mouvement inverse. La vie succède à la matière quand l'énergie cesse de se dégrader, la matière "succède à la vie quand l'énergie cesse de s'accumuler. On pourrait reprendre sur un rythme bergsonien l'argument des contraires du PhédoTi. De deux contraires l'un se définit par îa cessation de l'autre, mais comme l'un ne cesse que d'une façon relative à l'autre, l'autre ne se pose aussi que d'une façon relative au premier. Comme Schopenhauer l'avait profondément vu, entre le désir et sa réalisation, le rêve et l'action, l'idéal et le réel — et aussi entre la vie et la matière, l'instinct et l'intelligence — il > a à la fois rapport d'adaptation et d'opposition. Ce qui est élan vital retombe naturellement à son contraire et doit se ten^r en état de tension toujours précaire pour éviter cette chute naturelle. L'effort est un mouvement qui tend vers un but, mais qui ne saurait l'atteindre qu'en cessant d'être effort, c'est-àdire en cessant d'être, «jusque dans ses œuvres les plus parfaites, alors qu'il paraît avoir triomphé des résistances extérieures et aussi de la sienne propre, il est à la merci de la matérialité qu'il a dû se donner. C'est ce que chacun de nous peut expérimenter en lui-même. Notre liberté, dans les mouvements mêmes par où elle s'affirme, crée les habitudes naissauites qui l'étoufîeront si elle rte se renouvelle par un effort constant : l'automatisme la guette. La pensée la plus vivante se glacera dans la formule qui l'exprime. Le mot se retourne contre l'idée. La lettre tue i esprit. Et notre plus ardent enthousiasme, quand il s extériorise en action, se fige parfois si naturellement en froid calcul d'intérêt ou de vanité, l'un adopte si aisément la forme de l'autre, que nous pourrions les confondre ensemble, douter de notre propre sincérité, nier la bonté et l'amour, si nous ne savions que le mort garde encore quelque temps les traits du vivant ^ ».

Il serait inexact cependant de voir dans le bergsonisme une philosophie où les contraires s engendreraient sans fin, et où chacun n'existerait que comme inversion de l'autre. La matière est l'inversion de la vie, l'intelligence l'inversion de l'intuiticxi, mais larécip'oque n'est pas

1 Evolution CrÉatricc, p. 138

LE BERGSONISME

vraie, ou du moins (nous retrouverons ce point délicat) n'est que relativement vraie. De deux contraires l'un seul porte l'accent du réel. « Tout ce qui apparaît comme positif au physicien et au géomètre deviendrmt, de ce nouveau point de vue, interruption ou inversion de la positivité vraie, qu'il faudrait définir en termes psychologiques ^ » L'un est positif, l'autre négatif, l'un est le plus, l'autre le moins, l'un est mouvement, l'autre interruption, mais cette interruption s'exprime par une descente, une inversion. « Inversion et mterruption sont deux termes qui doivent être tenus pour synonymes ^. » Il y a là un schème élémentaire que M. Bergson a transporté dans tous les ordres de pensée, un schème dyneimique qui devient tout naturel dans une philosophie de la mobilité. Il rejomt d'ailleurs certaines directions de la métaphysique. Nous lui avons trouvé des analogies platoniciennes, mais il rappellerait mieux encore la philosophie alexandrine. Et ce sont là, probablement, des directions que reprendra et que creusera, en partie, la métaphysique qui naîtra de la science emsteinienne.

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