ÉTUDE SUR LES
Lorsqu'il se dirige vers la Bourgogne, le voyageur, en quittant Paris, remonte par une pente douce, continue, les vertes vallées de la Seine, de l'Yonne, de l'Armançon; en dernier lieu, de l’Oze minuscule qui contourne le Mont-Auxois, citadelle de Vercingétorix. Pour peu qu’il sache voir, il ne peut manquer d’être frappé d’un changement du décor, au sortir de ce tunnel de Blaisy, qui chevauche les deux versants de la Seine et du Rhône. Peu de régions en France offrent une transformation aussi brusque, dans la forme et les couleurs du paysage. 11 semble, — et ce n'est point d’ailleurs une illusion, — qu'un autre ciel bleuisse, plus lumineux, et qu'une terre du midi tout à coup se découvre. Des que l'on a franchi l'étroite crête de granit, que coilfent les ruines du château de Mälain et dont les déchiquetures se dressent près de la voie, on dévale à grande vitesse sur les pentes d’une terre caillouteuse, dont les cultures, de maigre apparence, contrastent avec les fraîches prairies du versant séquanien. Des falaises calcaires dominent le chemin de fer à gauche, mais sur la droite une vaste trouée s'ouvre, et, en perspective fuyante, jusque vers Montculot, où vécut Lamartine, les montagnes estompent leurs plans emboîtés. De chétives forêts de chènes s'agrippent aux roches et donnent à ces sommets, aux formes mouvementées, un revêtement léger. Bientôt même il s'efface : les collines s’abaissent et se font plus rugueuses : elles ne portent plus que des pierres et des buis. Aux approches de Dijon, là où leurs pentes s'orientent vers le soleil, elles se couvrent de vignes, et c’est la Côte-d'Or. On l'aborde ainsi à revers, par l'Arrière-Côle, après avoir longé le Haut- Auxois, dans la vallée de l'Oze.
Après Dijon, — dont les clochers secouent, comme au temps des Ducs, des carillons venus des Flandres, — le voyageur descend la vallée de la Saône, si large, qu'il ne peut soupçonner la rivière, dont le cours est masqué par des forêts. Toute son attention se porte sur la Côte: villages et combes défilent, jalonnant, par encoches, à intervalles presque réguliers, la zone des crus fameux. L’étroite bande des vignes, attachée à flanc
Lt XXX CHANSONS BOURGUIGNONNES
de coteau et qui dévale à peine jusqu'aux dernières pentes, est coiffée de friches, parfumées de la forte senteur des buis. et qu'on ne retrouve pareilles qu’en Provence. Les amandiers, les pêchers, les abricotiers, qui naguère peuplaient toutes les vignes, et au printemps les saupoudraient de neige rose, ont disparu depuis vingt ans. On s’est avisé que leur ombre légère, — jamais nos vieux vignerons ne l'ont incriminée! — peut être nuisible aux ceps qu'elle touche... Mais les chanteuses du midi, les cigales, les « quinques », n'ont point abandonné notre climat. Au solstice d’été elles sonnent leurs fanfares et chaque année accourent célébrer la fête du soleil.
La plus grande part de la Côte appartient au Pays de Beaune : l'arrondissement beaunois englobe, à l'exception du Chambertin, tous les crus fameux : Vougeot, Vosne- Romanée, Nuits-Saint-Georges, Aloxe-Corton, Clos-du-Roï, Beaune, Pommard, Volnay, Meursault, Montrachet, que le voyageur, respectueux du bon vin, doit saluer au passage. Et c'est ici, tout le long de cette falaise à pente douce, qui produit les « pinots » et regarde les Alpes, qu'ont retenti les chants et tournoyé les danses de ce recueil. Toutefois, — et plus loin la cause en sera dite, — plusieurs chansons proviennent des pays limitrophes : du rude Morvan, dont l'arrondissement de Beaune englobe une parcelle, par le canton de Liernais; — du pays d'Arnay. plateau intermédiaire entre le massif morvandeau et la Montagne ; — de la Montagne, dite aussi Arrière-Côte, qui ne culmine qu’à 650 mètres à peine, mais dont la masse cst tourmentée, puissante, et qui a bel et bien l'honneur de faire partie de cette prétendue « chaîne » du partage des eaux européennes, que les atlas, il y a moins de cinquante ans, traçaient encore sous forme d'une interminable chenille, entre la pointe sud-ouest de l'Espagne et l'extrémité nord-est de la Russie ! Le souterrain de Blaisy la perfore ; — de l'Auxois, dont Semur est la capitale, et où se joua la dernière partie, qu'ils perdirent, des Gaulois contre César ; — du Dijonnais, centre de la province. Ces territoires-là, temporairement tributaires du pays de Beaune, au temps de sa prospérité viticole, et dont les habitants importaient chez nous leurs airs et ballets champêtres, sont de l’ouest ct du nord. Aucune chanson ne nous est venue de la Saône, ni du Sud. Les gens du Pays-Bas, du Chalonais ou de la Bresse oncques à Beaune ne baguenaudèrent!.
Les chants de Beaune, et ceux qui, créés ailleurs, y florirent à l'automne, chaque année, jusqu’à la guerre de 1870, pour s'étioler ensuite et cesser de vivre dans les dix années qui suivirent, sont, pour une certain nombre du moins, des chants de la vieille France. J'entends par là que. dans leurs origines lointaines, ils ne sont point propres à une région, et que leurs thèmes primitifs ont pu, par les nomades ménestrels et trouvères, circuler en zigzag entre la Garonne et le Rhin. Maisles transformations du dessin musical, lequel ne s'est transmis d’une génération à l’autre qu’au prix d'inévitables adaptations à des goûts modifiés, ne permettent guère de remonter sûrement aux prototypes. Seul Julien Tiersot, qui sait par cœur toute la Chanson de France, pourra tenter des rapprochements : je lui en laisse le soin. La maoh Muiriée dans la chanson, comme dans la vie, est un sujet partout couru, et nulle province ne s’avisera de le revendiquer en propre ! Le Pommier
1. M. Maircy, qui a dressé un magnifique tableau de notre géographie bourguignonne (Dijon et la Côte-d'Or en 1911, tome I), pourrait peut-être expliquer cette orientation... musicale. [ Depuis que ces lignes ont été écrites, Mairey est tombé au champ d'honneur, dans un assaut héroïque !]
XXX CHANSONS BOURGUIGNONNES JIl
d'Août, les Mois de l'Année se récitent en Lorraine, en Champagne, sur des airs différents mais apparentés. par endroits. aux mélodies beaunoises. Quel est l’âge de celles-ci ?
Une seule pièce trahit directement sa source : c’est la danse chantée du Loup, du Renard, du Lièvre : elle est « d'église », et tirée de l'Office des Morts. Pourquoi cette parodie ? Combien n'est-il pas regrettable que M. Morelet, le châtelain de Velars, en nous rendant ce curieux monument sous sa forme complète, n'ait point du même coup narré sa singulière histoire! Édouard Estaunié, l’éminent romancier dijonnais, y voit un « retour du sabbat ».
Origine de ces chansons, parenté de ces chansons avec d'autres mélodies françaises prêtent à des discussions que je me garderai d'aborder. Je n’ai d'autre dessein que de livrer des monuments de l’art populaire sans écrire leur histoire, sans remonter aux sources. Je ferai observer seulement que l'esprit bourguignon a vivifié ces musiques ; que là même où il s'est emparé du bien d'autrui, il l’a délibérément assaisonné selon ses goûts. Foin de la mélancolie ! Il ne faut point s'attendre, en ouvrant ce recueil, à lire des airs pleurards et compassés. Ici la vie déborde et la gaîté devient folie. Gaîté vraie, parce que robuste et franche; grossière parfois, mais éloignée de tout sous-entendu. Gaîté de joyeux compères sains de corps et d'esprit, même après boire.
C'est la sève bourguignonne. La même, — pourquoi pas ? — qui fit des orateurs au parler plein d'élan, riche d'images, hardi, copieux, tumultueux. Entre les sermons de saint Bernard et les harangues de Lamartime il y eut les sermons de Bossuet. Et quand on lit l’un des premiers qu'il prononça, précisément le Panégyrique de saint Bernard, on y saisit sur le vif, à travers les exubérances et les trivialités d'un style impétueux, non encore assagi, la fougue de Bourgogne.
Aussi me semble-t-il que les chansons vraiment caractéristiques de ce recueil soient les plus joviales et les plus animées: les Filles de Jean Nicot ; le Veigneron ; Quand j'éto chez mon Peire ; Eine méchante aifäre ; Ç'ast les gens de Bouze ; J'ai vû le loup; Les feills de Claivoillon ; Noël ; Lorsque j'aivions des noisettes ; I t'airai, mai brunette ; Quand j'ai sôti de mon villaige ; Mai grand Meire ; Lai treue Guéreille ; L'état des Feilles ; La hiaut sur lai monlaigne ; Meire, botez le chien queure ; Le Renouveau ; Le R'venant vivant ; Belle, i m'en vas en l’Aillemaigne ; M'y allant promener ; Ai lai fête d'Echairnant ; La Mèr' Godichon.
Les autres, qui ont une allure moins gaillarde et atteignent parfois la plus haute beauté mélodique : La Complainte de Notre-Dame ; Il était une fille, une fille d'honneur ; Le Pommier d'Août; Lai maoh mairiée ; Guillenlé ; Aidieu. bargeire ; Ç'ast Guignolot d' Saint- Lazot ; les Mois de l'An-née, font la preuve surabondante que le sentiment profond ou délicat n'est point lettre morte chez ces vigoureux esbaudis Maisilleur est moins habituel et il semble, en certaines pièces, leur avoir été importé.
Quelle langue musicale ces faiseurs de chansons parlent-ils ? J'exposerai brièvement un fait capital, à l'établissement duquel ces mélodies apportent une preuve de plus, et qui est: l'emploi jusqu'à nos jours, par l'art populaire. des antiques échelles modales.
Beaucoup de gens, qui cultivent la musique, acquièrent certaines habitudes de l'oreille dont ils ne s'évadent plus, parce qu’elles leur paraissent suffisantes à expliquer tous les