XXX CHANSONS BOURGUIGNONNES IX
Nous l'avons vu plus haut, l’art classique vit de ces deux modes, il n’en reconnaît point d'autre: hors du Majeur et du Mineur, point de salut. Tout plein de ce concept scolaire, je ne pus admettre que les mélodies de Charles Bigarne échappassent à ces formules. Lorsque sa voix nuancée me distilla ces airs, je voulusles contraindre à prendre la livrée des deux modes types.
Charles Bigarne chantait :
et n’en voulais démordre. Bigarne non plus. Inde irae.… Il proposait encore (refrain de Chez Jean Nicot) :
Pour convaincre Charles Bigarne, j'usais des raisonnements les plus sots, arguant de son ignorance provinciale et de ma compétence déjà haute, puisque acquise en la Ville Lumière. Et Bigarne répliquait : « C’est le provincial qui proteste, le campagnard qui s’insurge ! C'est lui qui a raison ! Et il défend la cause d'un art populaire, que vos traités d'harmonie ont le tort d'ignorer ! » Je haussais les épaules. A vouloir substituer aux modes de MI, de LA, de FA, survivants en ces trois chansons, le Mineur et le Majeur modernes, je fis si bien que Bigarne se refusa à imprimer ma version ; il préféra des lacunes à ce qu'il appelait. légitimement, des erreurs. Cela jeta quelque froid entre nous. Ses dédains froissèrent ma suffisance et je me désintéressai de ses airs...
Leur texte mélodique ne parut, avec le volume, qu’en 1891. Dans l'intervalle, Théodore Dubois, au Conservatoire, m'avait enseigné la modalité ecclésiastique ; Bourgault-Ducoudray m'avait appris à en retrouver les échelles dans l'art populaire. Lorsque le livre de Charles Bigarne, amputé des pièces litigieuses, éveilla le souvenir des disputes d'antan, ma sottise m'apparut et ma repentance fut grande. Elle s'exprima en une longue épitre,
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et fort humble, où je rendais les armes à mon contradicteur. Je tiens à publier la réponse qu'il me fit : elle est utile à la présente publication.
« Enfin vous y voilà, mon cher ami, et je n’ai plus à me reverper ! [me hérisser en résistanti. Vous me dites vos regrets, agréez aussi les miens. Car en inanière de représailles, — et ceci n’est point fort honnête, — je vous ai passé sous silence dans mon livre et n'ai rien fait connaître au lecteur du secours que vous m'avez donné. Attendez l je ne sais plus au juste si ce fut oubli ou malice.
Notre brouille a eu fâcheux effet. Depuis qu’elle nous a séparés j'ai complété plusieurs airs, trouvé mainte variante, réglé, après contrôle, la part des strophes chorales en plusieurs chansons et, dans mon incapacité de noter exactement les sons, je me suis résolu à publier vos transcriptions, là où je les ai vues fidèles. J'ai cependant laissé passer deux erreurs : ni La Maoh Mairiée ni La Mére Godichon ne s’accommodent des satanés dièses dont vous les avez adornées et que mon incompétence n'a su découvrir. De sorte que, pour rectifier et compléter nos chansons il est besoin d'une édition nouvelle. Mais pourrais-je exiger de mon honorable et dévoué éditeur qu’il me la consente, avant d’avoir épuisé la première ? Cela serait bien mal reconnaitre ses soins ! Quand verra-t-elle le jour ? — Tout de même nous la préparerons, si vous le voulez bien.
Le texte que vous m'envoyez des chansons que j'ai sacrifiées et que vous venez de rétablir tel que je vous le dictais naguère, me remplit d'aise ! Je retrouve avec émotion cette belle complainte de Notre-Dame (IV) que les gamins de mon village chantaient encore en 1872 et qui eût été une des perles de mon recueil ! Et puisque vous en goûtez maintenant la saveur, sauvons sa mélodie, une des plus anciennes qui soient : sur cette vétusté je suis tout à fait d'accord avec vous. Seulement les paroles se sont modernisées Depuis mon enfance elles ont changé plusieurs fois. N'oubliez pas non plus Les Filles de Jean Nicot ; c'est du « bon Beaune » ! Et depuis que vous en avez effacé tous les dièses, humez-moi ce parfum ! Vous me disiez jadis : « À l'époque où l'on a composé cette chanson, ces dièses étaient inévitables, nécessaires. » Je n'ai pu vous répondre alors ce que j'ai découvert, grâce à Paul d’Ivry : Les Filles de Jean Nicot (1) furent adaptées à un noël beaunois, dont notre ami m'a signalé le type, en même temps qu'il m'a transcrit, il y a de cela quelques jours, d'après ses souvenirs personnels, le texte mélodique et je puis dire scénique de la villanelle de Santosse (XX), pure merveille ! Je souhaiterais que tout cela fût harmonisé par vous, « modalement », comme vous dites.
Vous me demandez s’il n'ya pas moyen de compléter certaines chansons dont le texte verbal suppose des développements mélodiques que mon recueil ne fournit pas. En ce qui concerne La Bergère et le Seigneur, il y a eu oubli du typographe. Nous avions noté la dernière demi-strophe : il faut la rétablir. La danse du Loup, du R'nard, du Liévre {VIIT: comportait plusieurs couplets. M. Morelet (de Velars), vient de m’en signaler trois, suivis d’un solennel Miserere : c'est du patois dijonnais. Mais j'ai entendu chanter cela près de la fontaine de Barberot en 1869, et la danse allait bon train ! Cette curieuse chanson est donc aussi de chez nous.
A l'apparition de mon livre, Antonin Bourgeois m'a remis une note ancienne qu'il tenait d'Albert Moignot-Laligant, et où vous trouverez de précieux compléments pour les chansons suivantes : Mai grand Meire ; L'état des feilles ; Meire, totez.le chien queure : ce
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sont des refrains cocasses, avec leur notation nette, et qui me sont revenus d'ailleurs à la mémoire, dès que j'eus le texte de Moignot sous les yeux. Je dois aussi à cet excellent musicien, que je regrette bien de ne pas avoir su « exploiter » de son vivant (car il devait avoir le sac plein de beaunoiseries truculentes), la strophe paire du R'venant vivant. La note porte qu'il l’a recueillie aux vendanges du clos Chameroy en 1872.
Venez ! Nous réglerons tout ce qui reste à établir ; entre autres les alternances des solistes avec le chœur. Grandpré me reproche de les avoir négligées et il a parfaitement raison. Quand tout sera mis au point, nous irons supplier mon obligeant éditeur de réimprimer les chansons brament rappondues |
Venez ! Vous achèverez de m'expliquer les « modes » que ma vieille oreille a toujours su goûter, bien que ma comprenotte n'en pût s'expliquer ran ; et puisque vous êtes aussi ardent aujourd'hui à défendre les gammes populaires que vous l'étiez jadis à les conspuer, vous êtes capable de tout, même de faire mon éducation musicale. Votre lettre déjà s’y emploie et il me semble que, pour la première fois de ma vie, je vais entendre quelque chose aux leçons d’un musicien ! »
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Suite et fin de l'histoire : Charles Bigarne, en vrai Beaunois, n’aimait à se presser. Son indolence entravait ses désirs. Il mit plus de dix années à régler dans le détail la forme strophique des chansons dont l’édition de 1891 était l'ébauche. C’est trois années seulement avant sa mort, survenueen 1911, qu’il mefitenvoyer, par son fils, les dernières notes relatives au dispositif choral de douze chansons sur trente. Cette intervention d’une collectivité vocale dans l’exécution, les variantes et les additions apportées à l'édition première seront signalées pour chacune des pièces intéressées, dans le commentaire qui va suivre.
Je puis aujourd'hui, grâce au généreux éditeur qui consacre à notre grand Rameau une édition monumentale et qui concourt ainsi à la gloire de notre Bourgogne, grâce aussi à l’acquiescement tout aimable de M. A. Batault, ancien imprimeur-éditeur à Beaune t, remplir le vœu de Charles Bigarne et offrir au public l'ensemble précieux de son Chansonnier beaunois. Responsable des omissions, des inexactitudes et des erreurs que les trancriptions de 1891 comportent, je me suis efforcé de n'apporter ici que des documents sévèrement vérifiés par tous les moyens d'investigation dont j'ai pu disposer, depuis cette époque déjà lointaine. J'ajoute que quatre chansons nouvelles sont venues grossir le recueil de Bigarne : elles sont dues, y compris la pièce très remarquable du Veigneron, à la mémoire de mon compatriote et ami Charles Masson, le très distingué Conservateur du Musée du Luxembourg.
Les accompagnements divers que j'ai appliqués à ces piquantes mélodies ont un caractère particulier auquel je me suis rigoureusement tenu : ils sont « modaux ». Et il faut entendre par là qu'ils sont avant tout respectueux de l'échelle modale et de ses exigences harmoniques. Aucun chromatisme, aucune modulation. Dans les chansons où les échelles
1. Voici en quels termes M. A. Batault a bien voulu m’autoriser à publier, en les harmonisant, les chansons dont il avait édité, en 1891, la ligne mélodique et le texte verbal : « Je vous autorise à reproduire le texte musical que M. Charles Bigarne vous avait dicté en 1882.et qui fut publié en 1891, dans l'ouvrage : Palois et locutions du pays de Beaune ; à rectifier, à compléter ce texte suivant les indications de Charles Bigarne et celles que vous avez personnellement recueillies. Je vous autorise également à publier le texte verbal. » Arthur Batault,