CHAPITRE Xy
Visite dans l'intérieur de la Caâba. — Exploitation des pèlerins. — Cérémonies obligatoires du pèlerinage.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, la Caâba n'est ouverte que trois fois dans le courant de l'année. Une de ces solennités étant fixée au 15 de dhi-el-kâada, correspondant cette année (1841) au 29 décembre, nous eûmes la chance d'y assister. Mon pieux nmpliti ne cessait de me féliciter de cette heureuse coïncidence : « Songe, me disait-il, que tu vas participer aux bénédictions abondantes que Dieu répand sur les fidèles croyants qui peuvent pénétrer dans la demeure d'Abraham. »
Le 29 décembre, en effet, au moment où le soleil commençait à dorer le sommet des minarets de la mosquée, les eunuques approchèrent le marchepied de la Caâba et l'agha en ouvrit la porte. A peine était-elle entr'ouverte que les pèlerins, réunis bien avant le fedjer (l'aurore) dans la cour de la grande mosquée, s'élancèrent dans l'intérieur du lieu vénéré, malgré les efforts et les coups de bâtons des eunuques. Mes compagnons et moi, d'après le conseil de nos mettouaf, laissâmes passer la foule et, après trois longues heures d'attente, nous pûmes entrer, non sans difficulté. Arrivés dans la Caâba, nous devions faire certaines prières accompagnées de génuflexions; cela nous fut absolument impossible;
nous étions tous tellement serrés, que nous avions peine à respirer.
L'intérieur est une simple chambre dont le plafond est soutenu par deux colonnes. Elle n'est éclairée que par la porte. Le plafond et les murs à hauteur d'appui sont tendus de riches étoffes de soie, et ornés de belles inscriptions en argent. Le soubassement est revêtu de plaques de marbre sur lesquelles se détachent, en relief, de superbes inscriptions dorées. Le pavé est en marbre de différentes couleurs. C'est à peine si j'ai pu entrevoir ce que je décris, je n'ai donc pu lire aucune inscription. Un grand nombre de lampes, en or massif (dit-on), d'un très beau travail, sont suspendues au plafond par des chaînes dorées.
On m'avait dit que douze poèmes, composés par des poètes arabes bien antérieurs à l'islamisme, et qu'on appelait El-31oaallalcet (les suspendus), étaient accrochés au plafond de la Caâba. Je n'ai pu, à mon grand regret, les apercevoir. La visite intérieure de la Caâba vaut des indulgences aux pèlerins qui peuvent la faire, mais elle n'est pas au nombre des rites obligatoires du pèlerinage.
En montant le marchepied gardé par les eunuques, il faut payer, payer en entrant, payer à la sortie, quand l'agha présente à baiser la clef de la porte, payer en descendant le marchepied, payer, toujours payer. C'est pitié de voir comment sont traités les malheureux pèlerins qui ne peuvent pas satisfaire l'avidité des innombrables fonctionnaires attachés à la mosquée.
A midi, la Caâba fut fermée, après avoir été soigneusement balayée et lavée par les eunuques. Beaucoup de pèlerins allaient pieusement se faire arroser par l'eau qui ruisselait de la porte.
A la sortie de la mosquée se trouvent, en grand nombre, des boutiques où se vendent les débris des tentures de la
Caâba très recherchées par les croyants. On j vend également des images représentant les mosquées et les lieux vénérés de la Mecque et de Médine.
Il n'est pas de pèlerin, quelque pauvre qu'il soit, qui n'emporte à sa famille ou à ses amis un souvenir pieux de son pèlerinage.
En parlant de la rapacité des Mecquois attachés au service de la mosquée, j'ai oublié de citer un de leurs moyens d'extorsion, à l'égard des pèlerins, que m'avaient fait remarquer mes compagnons.
« Vois-tu, me disait le muphti, la forme des hoidJa (sortes d'amphores) dans lesquelles les sahlmï (1) transportent l'eau de Zem-Zem? Elles sont pointues par la base, afin qu'elles ne puissent se tenir debout, position dont les pèlerins pourraient profiter pour s'abreuver si les sakkaï, pouvant les poser à terre, cessaient de les tenir entre leurs mains. De cette façon, chaque goutte d'eau n'arrive dans la gorge altérée des Hadjis que moyennant une rémunération donnée au porteur de la koulla. »
Il est certain que les habitants de la Mecque n'ont, en grande partie, d'autres moyens d'existence que l'exploitation des pèlerins.
Il me fallait une grande dose de patience et de dissimulation pour me soumettre à l'observation des prières et des cérémonies interminables auxquelles m'obligeaient mes pieux compagnons, que la moindre résistance de ma part aurait scandalisés, en outre des soupçons qu'elle aurait pu leur inspirer sur la sincérité de ma conversion. Je souffrais moins pourtant de l'obligation d'accomplir des dévotions si contraires à mes croyances, que pendant mon séjour auprès d'Abd-el-Kader ; car alors je trompais l'homme que j'aimais,
(l) Nom des porteurs d'eau.
et c'était pour une satisfaction personnelle que j'avais feint d'embrasser l'islamisme. La mission, au contraire, (]ue je remplissais en ce moment avait un but patriotique et le rôle que je jouais m'était imposé.
J'avais, hélas ! bien d'autres cérémonies en perspective î Voici, en effet, l'énumération des conditions strictement imposées au musulman qui veut consciencieusement mériter le titre de Haâj, et gagner les grâces divines qui y sont attachées :
1" Revêtir le irham pendant les trois jours consacrés à la visite à Aârafat, à Oiiedi-Mouna et au retour de la Mecque ;
2" Etre présent le 0 de dhi-el-heudja, depuis l'Aâsseur jusqu'au ^loghreb, au sermon prêché sur la colline d'Aâraf at ;
3^ Assister à un sermon semblable à Mezdelf , au fedjer (aurore), le 10 de dhi-el-heudja ;
4" Les 10, 11 et 12 du même mois, lancer vingt et une pierres contre les piliers des démons existant dans la vallée de Oiiedi-Mouna ;
5'' Faire le sacrifice d'une bête \àvanté, à Ouedi-Mouna ;
Et 6*^ enfin, au retour de Ouedi-Mouna à la Mecque, visiter encore la Caâba et Omra, en ne cessant de réciter des versets du Coran.
Ils sont plus rares qu'on ne pense les pèlerins qui remplissent scrupuleusement les devoirs qu'impose la loi du pèlerinage. Beaucoup, soit par ignorance, soit par indifférence, se contentent de faire le tour de la Caâba et d'assister au sermon de Aârafat. Que de pèlerins viennent seulement à la Mecque poussés par un sentiment de vanité ou par le désir de faire du commerce ! C'est de la bouche de croyants dont la ferveur était choquée par la tiédeur de leurs coreligionnaires que j'ai recueilli ces renseignements.