‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 18 sur 62 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

J'envoie un message au grand chérif à Taïf. — Bazars de la Mecque. Lieux vénérés aux environs de la Mecque.

Avant de parcourir la ville et de visiter les lieux vénérés qui se trouvent dans l'intérieur et aux environs de la Mecque, je devais m'occuper de remplir la mission qui m'y avait amené. Le muphti et le mokaddem se rendirent donc à l'université appelée Mederset-el-Slimanïa, pour savoir où et comment je pourrais me rencontrer avec le grand personnage auquel j'avais à remettre les lettres de ses beaux-frères, les princes abyssiniens, et de son ami le cheikh Fresnel. Ils apprirent que le grand chérif se trouvait en ce moment à Taïf. Comme il eût été imprudent de tenter la moindre démarche sans l'avoir préalablement consulté, et qu'il était important, d'un autre côté, d'obtenir une solution avant les grandes cérémonies du pèlerinage, qui devaient avoir lieu le 8 et le 9 dhi-el-heudja (21 et 22 janvier 1842), il fut convenu que j'écrirais au grand chérif Sidi 3Iohammed Ehnou Aoun, pour lui dire que j'étais porteur de lettres importantes qui lui étaient adressées par ses beaux-frères et son ami M. Fresnel, et que j'attendais ses ordres. Un des nègres qui composaient sa garde, et auquel je donnai un superbe halchich, se chargea de remettre ma lettre à son maître et me promit de m' apporter sa réponse. En l'attendant, je consacrai mon temps à parcourir la ville et à \'isiter les lieux vénérés par

les musulmans. J'avais pour guide un des eunuques qui, le premier jour, m'avait fait accomplir les cérémonies de la Caâba et de Omra, et que j'avais largement récompensé. Pour me prouver son zèle et son dévouement, il alla jusqu'à me proposer d'être mon guide en des lieux qui n'étaient rien moins que sanctifiés. Il y avait pour moi une importance trop grande à conserver la dignité de mon caractère et la sévérité de mes mœurs pour que je me laissasse aller à un sentiment de curiosité auquel je n'eusse certes pas résisté en toute autre circonstance.

Voici les notes que j'ai pu recueillir sur l'aspect général de la Mecque :

La Mecque est désignée sous un grand nombre d'appellations ; les trois principales sont :

Om-el-Korats (la mère des villes) ;

El-Mecherafa (l'ennoblie) ;

Bled-el-Eimeti (la ville de la foi).

Elle est située dans une vallée étroite, aride et sablonneuse, La ville et les faubourgs occupent une surface à peu près ovale qui m'a semblé avoir 1 kilomètre ] /2 de long sur une largeur moyenne d'un 1/2 kilomètre.

Les collines qui entourent la ville n'ont guère plus de 1 50 mètres d'altitude ; elles sont stériles et dénuées d'arbres.

Les maisons sont élevées et bâties en pierres. Elles ont jusqu'à trois étages et, contrairement aux usages musulmans, toutes les fenêtres s'ouvi'ent sur la rue. Les murs ne sont pas crépis. Les rues sont assez larges. La ville a été évidemment construite pour la commodité et l'agrément (relatifs!) des pèlerins, la seule source de profit pour les habitants.

Je n'y ai vu ni places ni arbres. A part les maisons du grand chérif, la grande mosquée et quelques mederset, il n'existe aucun monument.

La majeure partie des fenêtres sont garnies de mocherahia en bois sculi)té et peint, et tendues de natte§ très fines laissant passer l'air, mais interdisant l'entrée aux mouches et aux moustiques qui y abondent.

Depuis que le nombre des pèlerins a diminué, beaucoup de maisons tombent en ruines. Les rues ne sont pas pavées, de sorte que la poussière y est aussi désagréable en temps sec, que la bouc quand il pleut. On n'y voit aucun vestige de cette élégante architecture arabe qu'on admire au Caire et en Espagne.

A part l'eau de Zem-Zem assez bonne et qui, ainsi que je l'ai dit, arrive dans le puits de ce nom par un canal souterrain, les eaux des autres puits à la Mecque sont saumâtres. Il y existe quelques citernes dans lesquelles on recueille l'eau de la pluie. L'eau la meilleure est celle d'une ou plusieurs sources situées à environ 80 kilomètres de la Mecque ; elle y est amenée par un aqueduc, superbe travail tombant en ruines faute de réparations. Les chérifs sont possesseurs des fontaines alimentées par cet aqueduc et en vendent l'eau aux pèlerins, pauvres gens plus exploités encore que ne le sont les baigneurs dans les stations thermales d'Europe.

Trois quartiers de la Mecque ont principalement attiré mon attention :

1" Le quartier de Saffa, où loge le chef des eunuques avec ses cinquante subordonnés qui, à part les plus jeunes, sont tous mariés à des négresses (?). Leurs maisons sont parfaitement tenues. C'est dans ce quartier que logent les pèlerins de distinction. Le grand chérif y possède, près de la grande mosquée, deux palais en assez mauvais état.

C'est à partir de ce soi-disant palais que commence la rue appelée Messdi (celle que l'on parcourt quand on accomplit la cérémonie du Saaï). Elle a l'aspect d'un long bazar bordé de boutiques où règne la plus grande animation. Dans cette

rue se font les ventes à l'enchère de toutes sortes d'objets, depuis les armes et les étofiPes les plus précieuses jusqu'aux objets de la plus minime valeur.

Là sont les boutiques où se vendent les belles copies du Coran, les montres anglaises, les confitures de Constantinople ; à côté sont les restaurants où les pèlerins trouvent du mouton rôti et des espèces de crème, puis des cafés en grand nombre. Dans certains on vend, c'est à n'y pas croire, des liqueurs enivrantes, entre autres de la louza^ espèce d'eau-de-vie.

2" Le petit quartier appelé Soiiika, habité en partie par les riches Indiens. Les rues, bordées de leurs boutiques, y sont propres et arrosées. On y respire une atmosphère de parfums, et quelles riches étoffes! Quels beaux chapelets en aloès, en sandal, en pastilles de sérail ! Quels beaux cachets gravés sur cornaline !

Les Indiens ont la réputation de ne pas être des musulmans très orthodoxes ; mais, comme ils sont riches, on ferme les yeux sur l'irrégularité de leurs doctrines.

C'est dans ce marché qu'a lieu la vente des esclaves, hommes et femmes.

J'ai vu dans ce marché, voûté et éclairé par de grandes ouvertures pratiquées dans la voûte , des Abyssiniennes admirablement belles, exposées, subir avec une morne résignation les regards et les attouchements de cyniques acheteurs. J'aurais voulu être assez riche pour acheter et rendre libres ces belles et misérables créatures. Les plus jolies se vendent de 800 francs à 1,000 francs.

3° Le quartier de CJieheïh et de Bah-Omar est composé d'assez belles maisons louées aux pèlerins riches. Il y a des magasins de soieries de Damas et d'Alep,

Toutes les nations de l'islamisme sont représentées à la Mecque pendant les mois précédant et suivant l'époque du

114 I.IVRK TROISIÈME.

pèlcriiiag'C, qui, ainsi ([ua je l'ai dit plus haut, parcourt dans un cycle do trente-trois ans tous les mois de l'année.

En examinant les boutiques de la grande rue du Messaï, on voit le ^larocain (|ui vend les belles peaux de chèvres rouges et jaunes (le maroquin le plus estimé). Le Tunisien a apporté les fez, bonnets rouges. Le Turc d'Europe vend des étoffes brodées, de l'ambre, des confitures sèches, des imema (bouts de pipe en ambre) ; le Turc d'Anatolie , des tapis de soie, des châles d'Angora ; le Persan, des cachemires et des mouchoirs de soie; les Afgans, des châles admirablement brodés ; les Indiens , des armes magnifiques , des étoffes et des produits de toute sorte ; les Arabes de l'Yémen, des objets en cuir et des tuyaux de narghylé ; les nègres du Soudan, de Tombouctou, des paniers nattés (jonc et drap), des cotonnades, etc.

Les mendiants abondent, Indiens surtout. Une des plaies du pèlerinage, ce sont les derviches, sales et arrogants, auxquels les pèlerins aisés sont obligés de faire l'aumône, pour éviter les scènes scandaleuses qu'ils font à ceux qui opposent un refus à leurs insolentes réquisitions. Il en vient de Tombouctou à Samarkand et de Géorgie à Bornéo.

Les pèlerins les plus intéressants et, il faut ajouter, les plus utiles sont les nègres du Soudan. Quoique très pauvres, ces braves gens ne mendient jamais, et moyennant une légère rétribution rendent une multitude de petits services auxquels les autres pèlerins les plus misérables ne daigneraient pas s'abaisser.

Dans deux quartiers de la Mecque se trouvent des maisons consacrées à la prostitution. Elles sont en partie occupées par des bédouines des tribus environnantes. Le pèlerinage, d'ailleurs, n'est point interdit aux femmes libres, et plusieurs d'entre elles accompagnent les grandes caravanes du Caire et de Sp'ie, et y étalent un grand luxe.

LA 3IECQUE. 115

Je fus peu édifié de la foi des pèlerins. La plupart, je le crois, sont attirés à la Mecque par des mobiles très mondains : les spéculations commerciales, la vanité et la curiosité. Les pèlerins, du reste, dans le monde musulman, ne jouissent pas tous de la considération qui devrait être attachée au titre de Hadj (pèlerin). Voici, à l'appui de cette appréciation, un proverbe que j'ai souvent entendu dans la bouche de musulmans de plusieurs contrées :

Demande. Ma ahrami min Hadp

Réponse. Hadjein.

(( Qui est plus rusé qu'un pèlerin? demande- t-on. — C'est celui qui a accompli deux pèlerinages, » répond-on.

Il y a beaucoup d'exceptions, j'ai pu m'en convaincre.

Mon guide eunuque m'a fait successivement visiter les lieux vénérés situés dans la ville. Les principaux sont :

Moided-el-Nehi, lieu de naissance de Mohammed ; mosquée creusée dans le sol, on y descend par une échelle. ' 31ouJed Settna Fatma, lieu de naissance de Fatma, fille du prophète.

MouhdAU, lieu de naissance d'Ali, cousin de Mohammed.

Mouled Sidna Abou-BeJcer, lieu de naissance du beaupère du prophète.

K'bo?' Settna Khadidja, tombeau de la femme de Mohammed.

K'ior Oumna, tombeau de la mère du prophète.

Dans tous ces sanctuaires, on reiUtirque la trace des dévastations commises par les Wahabites.

Hors la ville, nous avons visité lEl-Djehel-A'bou-Ko'béïs, montagne à l'est de la ville, où le khalife Omar allait prier au milieu des idolâtres : c'est, d'après la tradition musulmane, la première montagne créée ;

Malcaiu Glieij d-Kamar, lieu où Mohammed fit descendre la lune du ciel :

1 k; livre troisième.

Djehcl-Xour, inoiitagiie de lumière, où Mohammed s'isolait pour prier et où Fange Gabriel lui apportait des versets du Coran ;

Djehel-Tsour, montagne où se trouve une caverne dans laquelle se cacha ]\Iohammed lorsqu'il fut chassé de la Mecque et se réfugia à Médine.

Nous visitâmes quelques cimetières assez mal entretenus. Un château bien fortifié, qui domine la ville à l'est, est occupé l^ar une garnison turque. Nous vîmes une maison de plaisance du grand chérif avec des jardins assez verts et de très belles citernes en mauvais état. Notre guide nous indiqua une réunion de huttes et de tentes occupées par des femmes livrées à la prostitution. Nous ne vîmes aux environs de la Mecque qu'une seule petite vallée assez fertile, nommée Oiiad-Aahbêdia.

Page 1