‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 22 sur 62 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Retour à la Mecque, 16 janvier 184'2. — Arrivée des caravanes. Procession. — Campement à Aârafat. — Sermon.

Le 15 janvier, le mokaddem et moi, nous quittions Taïf, montés sur nos méharis ; notre escorte de nègres était doublée et deux chameaux étaient chargés de provisions de bouche de toute sorte. Nous prîmes une route meilleure, mais plus longue que celle qui traverse le joli village du plateau si pittoresque de Djebel-Kora. Nous couchâmes au pied du versant ouest de la chaîne de ces abruptes montagnes, auprès d'une petite agglomération de maisons nommée ChecJdad, où se trouvent des puits excellents, et, le IG, nous rentrions à la 3Iccque. Notre voyage à Taïf avait donc employé neuf jours.

Je fus heureux de retrouver mon cher muphti et sa digne compagne, dont l'accueil me donna une nouvelle preuve de raff'ection paternelle qu'ils m'avaient vouée. A côté des vicissitudes cruelles de ma vie, Dieu a toujours permis que je trouvasse des cœurs aimants et dévoués dans lesquels je puisais courage et résignation.

TiC 4 de dhi-el-heuâja (17 janvier 1842), plusieurs salves d'artillerie nous annoncèrent l'arrivée de la caravane de Chéui (Syrie). Elle campa dans la plaine située au uord de la Mecque, au lieu nommé Cheikh-^Iahmoud.

Le jour suivant, nous allâmes à la rencontre de la cara\auo

(VÉg-ypte, (lui s'établit à son campement habituel, sur le penchant des collines bordant au nord la route de la Mecque à Taïf, à 1 kilomètre à peine de la ville.

Tous les pèlerins composant ces caravanes avaient revêtu le irham deux jours avant d'entrer à la Mecque, ainsi (|ue tous ceux arrivés depuis quelque temps dans la ville, et la plupart se réunirent dans la cour de la grande mosquée pour j écouter un sermon (Jchotbà) prêché à cette occasion.

Quel aspect extraordinaire que celui de cette foule priant à haute voix, se prosternant et tournant autour de la Caâba l Et quel aspect plus curieux encore offrait la ville envahie par les milliers de pèlerins représentant toutes les races de l'islamisme !

Et cependant je m'intéressais moins que d'habitude à ces scènes extraordinaires, obsédé que j'étais encore par les pressentiments qui m'avaient assailli, au moment où j'avais pris congé du grand chérif. Cette situation morale fut encore aggravée par la rencontre de deux Algériens arrivés avec la caravane d'Egypte, misérables que j'avais fait condamner à un an de prison pour altérations de titres de propriété, lorsque j'étais interprète assermenté, et que j'avais ensuite retrouvés dans les bataillons réguliers d' Abd-el-Kader. Quand ils vinrent me saluer servilement, je fus saisi d'une sensation pareille à celle qu'on éprouverait en mettant le pied sur un reptile venimeux. Je parvins toutefois à chasser ces pressentiments, et je fus bientôt absorbé i^arle spectacle indescriptible de cette foule de pèlerins qui encombrait les rues, les boutiques et les mosquées. Il n'existait aucune variété dans leurs costumes, puisque tous, à peu près, étaient revêtus du irham ; mais quelle diversité de langage, de types et de physionomies !

Nous fûmes nous-mêmes obligés de revêtir le irham, car le lendemain tous les pèlerins devaient se rendre en procès-

sion à Aârafat (1), où a lieu la cérémonie la plus importante du pèlerinage.

Le 21 janvier, au lever du soleil, les pèlerins de Syrie passèrent en procession à travers la ville accompagnés des soldats turcs qui avaient escorté la caravane, le mahmel (2) en tête. Le pacha de Damas et sa brillante escorte arrivaient immédiatement après. Dans le cortège, on distinguait des litières recouvertes de belles étoffés et portées par deux chameaux richement caparaçonnés et ornés de glands et de sonnettes. La foule des habitants qui ne devaient pas se rendre à Aârafat acclamaient les pèlerins à leur passage.

Après les pèlerins de Syrie s'avancèrent les pèlerins de l'Ouest venus par la caravane d'Egypte. Ils étaient également précédés du mahmel et de l'émir El Hadj (le prince du pèlerinage), suivi d'un escadron de cavalerie et de quelques centaines de fantassins réguliers. Au milieu de cette immense procession, on apercevait une grande quantité de chéhriè, en Algérie aatatiche, sorte de palanquins, placés sur les chameaux, destinés au transport des femmes.

Tons les pèlerins faisant partie des caravanes de Syrie et d'Egypte, auxquels se joignirent tous ceux qui étaient précédemment arrivés, ainsi qu'une partie de la population de la Mecque et de Djeddah, venue pour la grande cérémonie, formaient une procession interminable. Tous psalmodiaient à haute voix des versets du Coran.

Le muphti et sa femme montèrent dans une chebriè, le mokaddeni de Tedjini et moi préférâmes aller à pied, sans chaussures et revêtus du irham.

(1) Lieu delà reconnaissance. Sur cette montagne, dit la tradition arabe^ Adam et Eve se rencontrèrent après avoir erré cent ans séparés l'un de l'autre.

(2) Chameau sur le dos duquel est installé une sorte de dôme qui recouvre une petite plate-forme où est placé un DelU-el-Kheirat (chemin des vertus), recueil de prières.

l;)S LIVRE TKOISIÈM?].

La procession s'engagea dans la route que nous avions suix'ie en nous rendant à Taïf. Suivant la largeur des vallées qu'elle parcourait , elle s'élargissait ou se rétrécissait. Il y régnait, du reste, le môme désordre qu'on constate dans toutes les grandes réunions d'Arabes.

La loi prescrit aux pèlerins de s'arrêter dans la vallée de Mouna, village situé à 6 kilomètres à l'ouest de la Mecque, pour y réciter certaines prières et s'agenouiller en certains endroits en commémoration d'une halte qu'y fit Mohammed. Mais le muphti m'avait averti que nous pouvions nous dispenser de ces cérémonies auxquelles nous procéderions à notre retour de Aârafat.

Les misérables boutiques qui bordent la rue du village que nous traversions étaient garnies de victuailles de toutes sortes que les marchands vendaient dix fois leur valeur.

Nos guides nous montrèrent, au nord, une montagne nommée djebel Tsehir, au sommet de laquelle, dit la tradition musulmane, Abraham aurait offert à Dieu le sacrifice de son fils Isaac. C'est en commémoration de ce fait qu'il est ordonné aux pèlerins de faire un sacrifice (quadrupèdes ou volatiles quelconques) au retour d' Aârafat, cérémonie qui complète le pèlerinage.

Après une marche assez pénible à travers un défilé appelé El'Mazoumin, nous débouchâmes dans la plaine de Aârafat. Là la caravane de Syrie campa au bas de la colline appelée djebel Aârafat, à 2 ou 300 mètres au sud-ouest. La caravane d'Egypte campa à la même distance de cette colline au sud-est.

A quelque distance, dans la direction du sud, les principaux personnages de la Mecque et de Djeddah établirent leurs tentes. Un peu plus loin et vers le sud-est se trouvait le campement des Indiens et des pèlerins mendiants. Plus loin encore et à l'est, celui des Bédouins. L'emplacement de

ces divers campements est fixé depuis longues années. Le marché se tient à peu près au centre de la vallée occupée par les pèlerins.

Le soleil était couché quand nous arrivâmes ; la nuit était froide et obscure. Je renonce à décrire le spectacle qu'offrait l'aspect de ces divers campements éclairés par la lueur des feux allumés devant les tentes des grands personnages et des musulmans aisés. La clarté de ces feux permettait de voir, comme des fantômes, des milliers de pèlerins retardataires qui allaient de tente en tente à la recherche de leur campement. Les appels de ces malheureux égarés, les invocations religieuses, les chants joyeux des habitants de la Mecque marquant la mesure en frappant de leurs mains, les cris discordants des cafetiers et des marchands ambulants, tous ces bruits accompagnés par les grognements lugubres de plus de vingt mille chameaux, composaient un concert infernal.

Ce ne fut qu'après trois heures de recherches, que le mokaddem et moi parvînmes à retrouver notre cher muphti et sa petite smala, campés avec les gens de la Mecque. J'étais harassé et je crois ne jamais avoir souffert plus cruellement du froid. Heureusement le muphti me permit de m'envelopper dans un long haïk de laine que notre excellente compagne avait eu l'heureuse précaution d'apporter pour son mari et pour moi.

Le 9 dhi-el-hadja 1257 {2'1 janvier 1842, jour à jamais mémorable pour moi) , une salve d'artillerie nous annonça la prière du /e^cr (de l'aurore). De tous côtés les muezzins des divers campements appelèrent à la prière de leur voix de soprano retentissante, dont nous n'avons aucune idée en Europe ou dans l'Afrique occidentale. C'est à partir du Caire seulement (pie le chant des muezzins devient une mélodie ravissante.

Quand le jour parut, je vis sous un nouvel aspect les divers campements qui occupaient un espace de 5 à 6 kilomètres du nord au sud, sur une largeur de 2 kilomètres environ. Les tentes formaient des rues à peu près alignées où grouillait une foule compacte. Dans le milieu du campement des grandes caravanes, je voyais des cavaliers fournissant des courses, armés de fusils ou de javelots, tandis ([ue les deux bataillons turcs et égyptiens et quelques escadrons réguliers faisaient l'exercice. Des milliers de chameaux paissaient des arbustes rabougris sur les collines arides qui l)ordent la vallée.

Je montai avec un guide et mon mokaddem sur le sommet du mont Aârafat, afin de mieux jouir de ce coup d'œil extraordinaire. C'est une colline granitique que les Arabes nomment également djel)el el-Raham (la montagne de la Miséricorde). Elle s'élève au nord-est de la plaine près des montagnes qui l'entourent, mais dont elle est séparée par une vallée rocheuse. Ses flancs forment talus. Le sommet me parut être à 60 mètres environ au-dessus du niveau de la plaine.

Sur le côté est de la colline, des degrés sont taillés dans le roc. Après les avoir gravis, on arrive sur un petit emplacement appelé Moiidâa-Sichia-Adam (place de notre seigneur Adam). La tradition musulmane dit que c'est là où l'ange Gabriel a enseigné à Adam le mode de prier Dieu.

Au sommet de ce plateau et à la même hauteur, à 20 mètres à l'est, se trouve une plate-forme où doit se placer le prédicateur. Sur le point culminant de la colline, un pavé, autrefois recouvert d'un dôme, détruit par les wahabites, indique la place où le prophète priait à l'époque du pèlerinage. Tout autour sont étendus des mouchoirs destinés à recueillir les oôrandes des pèlerins.

Du haut du mont Aârafat, je voyais, à l'extrémité de la plaine, à l'ouest, les piliers d'Aâlemin, entre lesquels doivent

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passer les pèlerins au retour des sacrifices ; un peu plus près, au sud, la mosquée de Sidna-Ibrahim ; et, au sud-est, la maison de campagne du (^n\m\ chérif. De larges réservoirs sont construits au pied du mont Aârafat et servent à arroser ses jardins. Ils sont alimentés i)ar les eaux de l'aqueduc qui \'d à la Mecque. Autrefois, me disait mon guide, toute la plaine d' Aârafat était arrosée et parfaitement cultivée.

Trois ou quatre mille tentes, appartenant aux pèlerins des deux caravanes de Syrie et d'Egypte couvraient une partie de la plaine. Les autres pèlerins et les bédouins des environs n'avaient pas d'abri. Je ne remarquai aucun ordre dans les campements des deux caravanes. Les tentes formaient généralement des douars (1) séparés, composés sans doute de gens appartenant aux mômes ^'illes ou aux mêmes tribus. Des chameaux étaient placés au milieu du douar, de façon à être plus facilement gardés ; car, malgré la sainteté des lieux, il faut se garantir des voleurs qui sont nombreux et audacieux. Je crois m'approcher de la vérité en estimant à 00,000 le nombre des pèlerins réunis à Aârafat. Mon guide m'affirmait que les caravanes, y compris celles de l'Yémen, employaient plus de 20,000 chameaux.

Avant l'heure de la prière, tous les pèlerins doivent faire leurs grandes ablutions près des réservoirs remplis par les eaux de l'aqueduc. Ceux qui ont leur tente s'y renferment pour accomplir cette cérémonie. Ceux qui n'en ont point sont forcés de faire leurs ablutions en public. Or, étant de ce nombre, je courais un grand danger, car, ainsi que je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, n'ayant fait aucune abjuration solennelle, je n'avais pas été soumis à subir le stigmate de l'islamisme. M'avait-on remarqué ? L'événement dont je fais plus loin le récit me donne lieu de le croire, et

(1) Les Arabes donnent ce nom ù l'emplacement circulaire ({ui est entouré par les tentes.

cependant j'avais pris toutes les précautions possibles, car j'étais saisi d'horreur à la perspective des tortures que m'infligerait une foule fanatique et barbare, si elle me reconnaissait comme chrétien.

Cependant, le canon ayant tonné, le chant des muezzins ayant retenti dans la plaine et sur le mont Aârafat, dont les flancs étaient déjà recouverts, c'est le mot, par les pèlerins les plus dévots qui tenaient à se rapprocher du prédicateur, {Jchatib). Ce personnage, monté sur une chamelle blanche richement caparaçonnée, revêtu d'un grand voile blanc, et tenant un long bâton dans la main droite, s'aiTêta, immobile, sur la plate forme dont j'ai parlé plus haut. C'est de là que Mohammed haranguait, dit-on, les premiers musulmans.

Tout près et un peu en arrière, se plaça le grand chérif, sur un superbe m'hari, entouré d'une nombreuse escorte et de nègres portant ses magnifiques étendards verts , frangés d'or et d'argent, que faisait flotter le vent au-dessus de sa tête et de celle du prédicateur. (C'est ordinairement le kadhi de la Mecque qui est chargé de remplir cette importante fonction.)

Au premier coup de canon, toutes les tentes avaient été levées. Les chameaux, montés et chargés, étaient venus se ranger au pied du mont Aârafat. Les caravanes, précédées de leur mahmel, occupaient le premier rang, et derrière elles le pacha de Damas alignait son escorte et ses troupes régulières ; à ses côtés se plaçait l'émir de la caravane du Caire avec ses soldats et ses cavaliers égyptiens, et enfin les pèlerins de l'Yémen occupaient la dernière rangée.

Un muezzin, à la voix retentissante, annonça pour la troisième fois la prière de Xasser, et aussitôt le silence le i)lus complet se fit au milieu de cette foule naguère si bruyante et si désordonnée.

Le prédicateur commença son sermon. Il m'était inq^os-

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sible de comprendre ses paroles, j'entendais toutefois ses invocations à Dieu ; à chacune de ces invocations, il élevait lentement ses bras vers le ciel, et ce geste était imité par les soixante mille assistants qui, dans une acclamation formidable, répétaient : Labheikaf AUcûiown JaMeikal « Nous sommes à toi, Seigneur, nous sommes à toi ! »

Comment décrire une pareille scène ! Je ne l'essaye môme pas, j'en abaisserais la grandeur, j'en atténuerais la majesté.

Pendant le sermon, les pèlerins les plus fervents se pressaient sur les pentes du djebel Aârafat. Les uns sanglotaient, les autres se frappaient la poitrine, quelques-uns se prosternaient, le plus grand nombre restaient en extase.

Et pourtant, si j'admirais cette grande scène, j'étais loin de constater chez la masse de ces pèlerins l'expression de foi que j'avais vue rayonner sur la physionomie des Arabes, lorsqu'à l'occasion des grandes fêtes, Abd-el-Kader venait invoquer Dieu en avant des rangs serrés de plusieurs milliers d'entre eux, s'identifiant avec leur émir-pontife. C'est que peu de musulmans ont la foi qui enflammait Abd-el-Kader et ceux qui le suivaient au djihad (guerre sainte), et que, dans le cadre qui entourait alors ces croyants en prière, rien ne venait porter la moindre atteinte à leur recueillement ; tandis que la majesté de la cérémonie du djebel Aârafat, comme toutes celles qui ont lieu à la Mecque, était atténuée par l'attitude anti religieuse d'un grand nombre de pèlerins ou d'habitants de la Mecque qui, réunis dans les cafés installés sur le revers nord de la colline, jouaient, fumaient le tchebouk ou le narghylé, et se livraient à de furieuses disputes. Des cafetiers même et des femmes venaient, j^endant la cérémonie, proposer du café et des galettes dans les rangs des pèlerins.

Le grand chérif avait raison : la foi musulmane va s'affaiblissant.

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