‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 23 sur 62 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Enlèvement à Aârafat. — Djeddali. — Embarquement sur la mer Rouge.

Le sermon dura jusqu'au coucher du soleil. Au moment où le canon annonça la fin de la cérémonie, il faisait presque nuit, un grand mouvement s'opéra autour de moi; j'entendis des vociférations, parmi lesquelles je distinguai ces mots : Ha, el Roum% cheddou el Roumij elKafer Tjeii el Ko fer, « Hé ! voilà le chrétien, saisissez le chrétien, l'impie fils de l'impie. )> Puis, tout à coup, je fus saisi par des mains puissamment fortes et je fus bâillonné et emmaillotté de telle sorte que je ne voyais ni n'entendais et pouvais à peine respirer. Je crus ma dernière heure venue et je recommandai mon âme à Dieu. Je me sentis emporter puis placer en travers sur une surface étroite et aussitôt, à des mouvements bien connus , je compris que j'étais sur un méhari qui prit immédiatement une allure rapide. Mon ventre était appuyé sur le garrot, mes jambes d'un côté et ma tête de l'autre. J'aurais été asphyxié si la façon dont j'avais été emmailloté ne m'avait aidé à garder une position à peu près horizontale.

Je laisse à deviner au lecteur les pensées qui traversèrent alors mon esprit !

Au bout d'une heure environ, le conducteur qui me maintenait en é(|uilibre fit accroupir sa mouture, et un ou deux

autres individus me posèrent doucement à terre en me relevant la tête. Il était temps, j'allais étouffer. On m'enleva le bâillon et on me desserra les jambes, mais le maillot entourait encore mes bras et ma tête ; je ne voyais ni n'entendais. Je sentais toutefois aux attouchements de mes conducteurs une sorte de bienveillance qui commença à me rassurer. On m'installa, à peu près assis, sur une selle anguleuse, et deux bras vigoureux me maintinrent quand le m'hari se releva et reprit sa course. Comment mesurer le temps dans une pareille situation ? Ce qu'il y a de certain, c'est que, lorsqu'on me descendit, qu'on m'enleva le maillot qui me serrait et que j'ouvris les yeux, je me trouvai dans une chambre dont la fenêtre étant entr'ou verte, je pus me convaincre qu'il faisait encore nuit. Je m'aperçus alors que mes conducteurs étaient des nègres. Je leur demandai quelques explications. Ils restèrent muets, tout en me donnant des marques non équivoques de respect, apportèrent une collation, composée de dattes , de galettes au beurre et de lait, et se retirèrent après m'avoir servi. Une énorme bougie éclairait la pièce où je me trouvais. Elle était proprement tendue d'étoffes en coton rayé. Le pavé était recouvert de jolies nattes, et un large divan régnait sur un des côtés. J'allai bien vite à la fenêtre, espérant me rendre compte du lieu où je me trouvais , mais le volet venait d'en être fermé extérieurement. Je n'avais qu'à prendre patience. La bête l'emporta sur l'âme, je mangeai avec un appétit féroce tout ce qu'on m'avait apporté , mon pauvre estomac était vide depuis dix-huit heures, et je dormais d'un sommeil profond depuis longtemps sans doute, quand je fus réveillé par l'entrée de deux nègres : l'un portait- un bassin et une aiguière, et l'autre un paquet de vêtements parfumés. Même silence des nègres, malgré mes pressantes interrogations. Je n'avais pour tout vêtement (]ue mon irham et le maillot dont je

m'étais entouré. Je fis bien vite mes ablutions et ma prière. Il était plus important que jamais de passer pour musulman. Puis je me revêtis d'une chemise en fine toile, d'une ahèïa en laine blanche, d'un Tcaftan en soie marron et jaune et d'un turban blanc en mousseline brodée de soie paille. J'avais à peine achevé ma toilette que je vis entrer un des chérifs avec lesquels j'avais si agréablement causé durant mon séjour à Taïf. Il m'embrassa cordialement et, après m'avoir complimenté sur ma tournure de chérif Mecquaoui, voici ce qu'il m'apprit :

ce Sidi Mohammed Ebnou Aoun, notre illustre chérif, me dit-il, devant assister à la grande cérémonie de Aârafat, se rendit à la Mecque le lendemain de ton départ de Taïf. Le jour même où devait avoir lieu le sermon sur le djebel Aârafat, le kadhi vint le prévenir qu'il avait appris par quelques pèlerins d'Alger qu'un chrétien, déguisé en musulman, était arrivé à la Mecque depuis quelque temps. Ces Algériens le connaissaient parfaitement, affirmaient-ils, pour l'avoir Ta à Alger. Ils attestaient que c'était un espion envoyé par le gouvernement français, et ils avaient déjà ameuté un certain nombre de m'gharlia (gens de l'Ouest) pour s'emparer de sa personne et prouver qu'il n'était pas musulman.

« Le kadhi ajoutait foi à la délation des Algériens et conseillait au grand chérif de prendre les dispositions nécessaires pour s'emparer de l'infidèle, et lui faire payer de sa tête l'audace impie qu'il avait eue de profaner par sa présence les lieux saints de l'islamisme. Sidi Mohammed comprit immédiatement qu'il s'agissait de toi ; et, ayant l'air de partager l'indignation du kadhi, il lui promit de prendre à l'égard de l'espion ft'ançais, les mesures que commandaient les lois de l'islamisme contre les profanateurs.

(( Des instructions secrètes furent aussitôt données à quelques-uns des chérifs qui t'avaient connu à Taïf, et aux nègres

qui avaient été cliari>'és de t'amener à la Mecque et de t'y reconduire. !Mais comment te découvrir au milieu de la foule des pèlerins ? Nos recherches (car je faisais partie des chérifs chargés de te retrouver) avaient été inutiles, jusqu'à la tombée de la nuit, quand notre attention fut attirée par les cris que poussaient des m'ghar'baSf cris au milieu desquels nous distinguions parfaitement les mots de roumi, Imfer (chrétien, infidèle). Xos nègres s'élancèrent dans cette direction, te reconnurent et t'enlevèrent au moment où les 'maugrebins se précipitaient sur toi. La foule, attirée par les cris qui nous avaient heureusement signalé ta présence, devint tellement compacte, qu'il fut impossible à tes agresseurs de suivre la trace de nos nègres. Ceux-ci purent arriver sans fâcheuse complication au campement du grand chérif, où les dispositions avaient été prises aussitôt après la relation du kadhi. C'est moi-même qui ai prévenu le grand chérif du résultat de nos recherches, et c'est moi qu'il a chargé de te conduire ici, à Djeddah (1).

(( Quand Sidi Mohammed a appris que tu étais sain et sauf entre nos mains, son cœur a été délivré d'une cruelle angoisse; car, outre l'estime et l'affection que tu lui as inspirées, il te considère comme un dépôt sacré que son ami le cheikh Frinil (Fresnel) a confié à ses soins et à sa garde.

(( J'ai l'ordre de te faire partir ce soir même pour Kocéir sur un bâtiment qui appartient au grand chérif, et dont le reïs est un de ses plus fidèles serviteurs. Tu trouveras à Kocéir des caravanes qui se rendent fréquemment à Kenné, et là, tu t'embarqueras sur le Nil. Tu remettras cette lettre au cheikh Frinil. Que Dieu te protège ! »

(1) Ainsi six heures environ avaient suffi à nos méharis pour parcourir les 76 kilomètres qui séparent Djeddah de la Mecque : je dis soixante et seize kilomètres.

J'avais désiré la mort, et voilà que je me sentais heureux de vivre, anomalie d'un esprit dévoyé ! Et pourtant l'avenir m'apparaissait sous des couleurs de plus en plus sombres.

J'aurais voulu demander d'autres explications au chérif, j'aurais préféré prendre la route de Damas, où je n'avais aucun risque d'être reconnu, puis, de là, me rendre à Jérusalem ; mais les ordres du grand chérif étaient précis ; sa responsabilité était engagée, et je lui devais trop pour résister à ses moindres désirs.

Dès que la nuit fut venue, je fus conduit, à travers des rues désertes, à une porte qui s'ouvrit à notre approche et nous donna accès sur un quai où nous attendait une embarcation. Mon excellent chérif voulut m'accompagner à bord d'un petit navire (appelé dans le pays samiouJc), au reïs duquel il me recommanda chaleureusement. Il me remit une bourse remplie de pièces d'or et d'argent, et se sépara de moi avec une émotion qui me toucha.

Quelle reconnaissance ne devais-je pas à ce grand chérif et à ses serviteurs qui, sans s'inquiéter d'approfondir la question de savoir si j'étais chrétien ou musulman, question pourtant qui prime toutes les autres chez les sectateurs de Mohammed, m'avaient arraché aux mains fanatiques de leurs coreligionnaires et m'avaient comblé de soins et de bons procédés !

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