CHAPITRE XXXI
Mon projet de me consacrer à l'apostolat. — Présentation au P. Roothan, général des Jésuites. — Visite au cardinal Mezzofanti. — Présentation au pape.
Après avoir lu les fragments de lettres que j'adressais à ma tante , on appréciera l'exaltation de mon esprit et on ne sera pas étonné de la résolution soudaine que je pris de renoncer au monde et de me consacrer aux missions évangéliques. La perspective de l'apostolat pouvait seule satisfaire l'ardeur de ma foi et convenir à mes aptitudes.
Je fis part de ma résolution au père de Villef ort, qui , sans me décourager, mit devant mes yeux les difficultés de toute nature que j'aurais à vaincre. — L'abbé Véron accueillit mon projet avec enthousiasme et ma tante à qui j'en avais fait part l'approuvait sans restriction. Elle me connaissait mieux que personne, cette mère de mon âme, et elle redoutait les conséquences de ma faiblesse si je rentrais dans le monde. Quelle joie n'était pas la sienne en songeant que son fils d'adoption allait se consacrer au service de Dieu.
Ma résolution étant immuable, je le croyais du moins, je demandai au père Villefort de vouloir bien me présenter au révérend père llootlian , supérieur général de Tordre des Jésuites. — Il accéda à mon désir et nous pénétrâmes ensemble dans le vaste couvent du Gésu. Avant d'arri\or au cabinet du supérieur général, nous traversâmes une longue enfilade
214 iAVMK CINQUIÈME.
de salles spacieuses dont les nmniilles étaient recouvertes, du haut eu bas, d'étagères supportant d'inombrables volumes et des cartons où sont classées les correspondances de tous les membres de la société de Jésus répandus sur la surface du monde entier.
Des pères lisaient et écrivaient silencieusement dans toutes ces salles. J'étais déjà vivement impressionné quand j'arrivai à la dernière où le ])ère Villefort me présenta à un jésuite, assis à une immense table sur laquelle étaient étalés des centaines de lettres ouvertes et des centaines de plis non décachetés. Nous étions devant le révérend père Koothan dépouillant la correspondance, qui chaque jour, lui parvient de toutes les contrées du globe. En nous apercevant il se leva lentement du siège en bois blanc sur lequel il était assis. Sa taille était élevée ; on devinait que sa grande maigreur était causée par le travail et les austérités ; sa physionomie était impassible ; ses traits paraissaient sculptés dans de Tivoire jauni ^ par le temps ; au-dessous de son front admirablement modelé s'ou^Taient deux yeux qui semblaient d'abord éteints mais d'où jaillissaient parfois des éclairs. Les grands peintres flamands du seizième siècle n'auraient pu choisir un plus magnifique modèle pour représenter l'ascétisme dans ce qu'il a de plus sublime.
Je demeurai un instant médusé, pour ainsi dire , sous le regard pénétrant de cette grande figure.
Je dominai cette première impression quand d'une voix douce et grave le père Eoothan m'adressa en excellent français, une question bienveillante au sujet de mes antécédents et de mon séjour à Rome. Je lui fis un exposé rapide et succinct des principaux événements de mon existence et je lui exprimai en terminant le désir ardent que j'avais de renoncer au monde et d'entrer dans la compagnie de Jésus pour me vouer à l'apostolat.
J'ai conservé dans ma mémoire la réponse presque textuelle de l'illustre supérieur général :
ce Noble et salutaire pensée, me dit-il, mais est-elle le signe d'une véritable vocation où ne dois-je voir en elle que la conséquence passagère de votre repentir et de la surexcitation du sentiment religieux à peine réveillé en votre âme ? Mon devoir m'ordonne de mettre votre foi à l'épreuve. — Venez ici chaque jour ; un de nos pères vous énumérera les conditions exigées pour être admis dans notre ordre , il mettra sous vos yeux le tableau fidèle de la vie réservée à un religieux et si, après un temps dont je fixerai la durée en raison de votre piété, vous persistez à abandonner les jouissances du monde pour vous consacrer aux rudes labeurs de l'apostolat, je vous autoriserai à faire votre noviciat dans notre saint ordre !
Il n'y avait rien à objecter à la décision de cet homme dont chaque parole me semblait une sentence irrévocable...
Il désigna le père qui devait m'instruire et dès le lendemain j'allais passer une partie de mes journées au Gésu. — Que d'heures délicieuses s'écoulèrent ainsi au milieu de ces religieux dont le nom était naguère, dans ma bouche, un terme injurieux; de quelle tendresse, de quelle sollicitude ils m'entouraient !
Des plumes autorisées ont magnifiquement décrit Rome. Le charme inexpi'imable de son séjour, ses monuments païens et chrétiens, ses musées, les vues admirables dont on jouit des palais qui couronnent les collines sur lesquelles elle s'étend, ses environs parsemés des plus beaux vestiges du grand peuple. Je me garde donc bien de reproduire ici les descriptions que je retrouve dans ma correspondance avec ma tante. Je ne parle pas non plus de mes visites aux jeunes artistes de la villa Médicis , parmi lesquels se trouvait mon compatriote l'illustre peintre grenoblois Hébert, ni des nombreux personnages français et étrangers auxquels j'eus l'honneur
216 hWMV. CINQUIÈME.
(l'ùtre présenté, souvenirs précieusement conservés. Je me Jjorne à relater les faits qui me sont personnels et qui ont exercé une influence quelconque sur ma destinée. Je ne résiste pourtant pas au désir de raconter une visite au cardinal Mezzofanti, directeur du collège de la propagande, ([ui parlait, lisait et écrivait quarante-cinq langues. Mes amis ayant entretenu ce prélat de ma présence à Rome et de mes antécédents, le célèbre polyglotte avait exprimé le désir de me voir.
Le cardinal, après m'avoir adressé quelques questions bienveillantes sur mon désir d'entrer dans les ordres m'engagea à lui parler arabe. Poussé par un malin désir de mettre en défaut sa linguistique, j'employai dans la phrase élogieuse que je lui adressai les expressions en usage chez les Arabes de la province de Mascara et j'adoptai les défauts de prononciation qui s'accentuent de plus en plus, chez les populations musulmanes habitants des contrées septentrionales de l'Afrique, à mesure qu'elles s'éloignent du Hedjaz, terre classique de la langue arabe.
ce Oh ! oh ! me dit alors le cardinal Mezzofanti, en arahe litlèraJ, vous employez là un langage peu correct, c'est ainsi que s'expriment les tribus des contrées centrales de l'Algérie, vous avez voulu mettre ma science à l'épreuve. )>
Je restais confus et saisi d'admiration Mon illustre interlocuteur continua à converser avec moi avec l'accent pur du Hedjaz et se tournant vers les personnes présentes à notre entretien : « Jamais, dit-il, je n'ai rencontré un Européen parlant et prononçant la langue de Mohammed comme M. Léon Roches. Je comprends qu'il lui ait été facile de se faire passer pour un Arabe. — Nous l'enverrons convertir les musulmans ! »
Mes chers abbés et M. de Ségur me ménageaient un autre honneur, une autre joie.
Grâces à leur intercession, le pape daignait m'accorder une audience.
Le pape ! le successeur de saint Pierre ! le vicaire du Christ! le. roi des rois de la terre ! Moi, hier encore couvert du vêtement de l'islamisme, moi dont les lèvres avaient naguère frôlé la pierre noire de la Caâba, et qui venais de recevoir l'hospitalité du grand scheriff de la Mecque, j'allais paraître devant le souverain pontife de la chrétienté et baiser ses pieds augustes. Ah ! Jésus l'a dit ; ce Les larmes du repentir effacent toutes les souillures ! »
Il me fut impossible de dormir durant la nuit qui précéda ma présentation au pape. Le lendemain, quand je fus conduit au Vatican j'étais tellement ému que je n'ai pas gardé le moindre souvenir de mon entrée dans le palais. Je suivis automatiquement le révérend père Yaures, un des pénitenciers français du pape. Les abbés Yéron et de la Bouillerie étaient à mes côtés. Arrivés dans une vaste salle, nous nous agenouillâmes et j'entrevis à travers le nuage qui obscurcissait ma vue un vieillard vêtu d'une soutane blanche qui s'avançait vers nous. Je me prosternai et tandis que je baisais la croix d'or qui brillait sur sa chaussure, j'entendis une voix grave prononcer sur nos têtes les paroles solennelles de la bénédiction. Sans le secours de mes amis je n'aurais pu me relever. Touché sans doute de mon émotion le pape m'adressa en italien quelques paroles imprégnées d'une telle bienveillance que je repris un peu d'assurance et j'osai le regarder.
Grégoire XVI avait alors soixante-seize ans. Sa taille élevée annonçait encore une grande vigueur, sa physionomie respirait une simplicité enjouée contrastant avec les rides profondes (|ui sillonnaient ses traits, traces de ses graves préoccupations. Son chai)cau de velours pourpre entouré d'une torsade terminée par de gros glands en or, placé sur le devant et un \)q\\ de
côte sur sa vaste tête, le son de sa voix forte et un peu saccadée donnaient, oserais- je dire, un aspect militaire au caractère sacré empreint sur toute sa personne.
Si je m'étais senti écrasé sous la majesté du pape la bienveillance de Grégoire XYI me rassura.
Le père Vaures nous fit signe de nous relever , et debout devant 8a Sainteté je dus pendant près d'une demi-heure répondre aux questions qu'elle m'adressa au sujet d'Abd-el- Kader, du général Bugeaud et de la situation de la France en Algérie. Chacune de ces questions dénotait chez le souverain pontife une profonde connaissance de l'islamisme et une haute intelligence de la guerre. En me parlant du général Bugeaud le pape me dit entre autres : « Une des plus grandes difficultés qu'a dû surmonter Bugeaud, c'est d'emporter avec ses colonnes mobiles les vivres nécessaires pour prolonger ses excursions, vivres qu'on ne rencontre pas dans ces contrées comme en Europe. »
Et c'était en effet la grande préoccupation de l'illustre capitaine.
Le pape termina l'audience par une allusion encourageante à mon désir de me vouer aux missions apostoliques. A un signe du père Vaures je m'agenouillai et, par une faveur spéciale, le souverain pontife me présenta son anneau à baiser et me donna une nouvelle bénédiction.
Je reçus les chaleureuses félicitations de mes chers abbés. Je ne trouvais pas de termes pour leur exprimer ma reconnaissance. Je me hâtai d'aller verser mes joies intérieures dans le cœur de mon Petit-père bien-aimé , qui m'attendait au Gésu.
Hélas ! cet état de béatitude ne devait pas être de longue durée.
CHAPITEE XXXII.
Le général Bugeaud me rappelle en Algérie. — Communication de l'ambassadeur de France. — Décision du pape. — Je quitte Rome.
Aussitôt après ma conversion j'avais écrit au général Bugeaud pour lui confirmer la lettre que je lui avais adressée d'Alexandrie à mon retour de la Mecque et par laquelle je lui avais transmis ma démission. Je lui faisais part de ma résolution d'entrer dans les ordres.
J'avais adressé la même communication à mon père.
Un jour, en rentrant chez moi, après ma visite quotidienne au Gésu, Isidore me remit un pli de l'ambassade de France dans lequel je trouvai deux lettres venant d'Alger et un billet de M. de Ségur me prévenant que S. E. M. de Latour- Maubourg ayant à me faire une importante communication désirait me recevoir le lendemain dans la matinée. J'ouvris en tremblant les lettres d'Alger. L'une était de mon excellent ami le capitaine Vergé, officier d'ordonnance du général Bugeaud. En voici le résumé :
c( Notre chef a été vivement affecté à la réception de votre lettre. Il refuse absolument d'accepter votre démission. Il a demandé au ministre de la guerre d'intervenir auprès du ministre des affaires étrangères afin que l'ambassadeur du Roi à Rome pi'enne les mesures nécessaires pour vous renvoyer en Algérie. Vous êtes militaire et vous pouvez être considéré comme déserteur.
a Le général Bugeaud espère (pie vous ne le réduirez pas à la triste obligation d'user de moyens de rigueur à A-otre
ég'iird. Il saifc les motifs qui vous ôloio-nenb (rAl<i'cr ; il connaît A'otrc situation et celle de votre père, et il me charge de vous assurer qu'il sera heureux de l'améliorer autant qu'il dépendra de lui. Tout en vous félicitant de votre conversion il ne croit pas que vous possédiez les qualités indispensables à un ecclésiastique. Ce n'est point qu'il doute de votre sincérité, mais il attribue votre désir d'entrer dans les ordres bien plus à l'exaltation de votre imagination qu'à une vocation sérieuse. Et, d'ailleurs, quelle mission plus belle à remplir que celle de servir votre pays et d'apporter le concours des connaissances spéciales que vous avez acquises, à la civilisation des populations musulmanes de l'Algérie. »
L'autre lettre était de mon pauvre père. Désespéré de mon départ et de mon projet, il faisait appel à ma piété filiale. (( Tu es mon unique soutien, me disait-il, je ne pourrais croire à la sincérité de ta vocation si le premier acte qu'elle t'inspirait était l'abandon de ton père. »
La lecture de ces lettres, dont je ne donne ici (pie la substance mais dont les termes exprimaient tant d'affection et tant de douleur me plongea dans un violent chagrin et de cruelles incertitudes. Le père de Yillef ort seul pouvait m'éclairer sur le parti que j'avais à prendre. Malgré l'heure indue je me rendis au Gésuet je pénétrai dans sa chambre. Il fut effrayé de l'altération de mes traits ; je ne pouvais parler, je lui tendis les deux lettres d'Alger. A mesure qu'il les lisait, je voyais des larmes sillonner ses joues amaigries ; quand il eut achevé cette lecture : «Mettons-nous en prières, me dit-il, et demandons à Dieu de nous inspirer. » Xous restâmes longtemps agenouillés. Il se leva enfin et me serrant dans ses bras :
(( On arrive à Dieu par bien des voies différentes , mon cher enfant, pourvu qu'on observe fidèlement ses commandements. Or il nous commande d'honorer nos père et mère
et d'obéir à nos supérieurs. Au souverain pontife , notre maître à tous , appartient de prendre une décision à A'otre égard ; quelle qu'elle soit vous devrez vous y soumettre. )>
La douloureuse résignation du père de Villefort ne me laissait pas de doutes sur la décision du pape. Je sentis mon cœur se briser quand je (juittai mon saint directeur.
Le lendemain, j'étais introduit dans le cabinet de l'ambassadeur qui me lut en partie les dépêches qu'il venait de recevoir du ministre des affaires étrangères. C'était la paraphrase de la lettre que mon ami Yergé m'avait adressée de la part du général Bugeaud.
(( Mon attaché et mon jeune ami, le vicomte Gaston de Ségur m'a mis au courant de votre situation , me dit avec bonté M. le comte de Latour-Maubourg, et je comprends vos aspirations et vos incertitudes. Je n'ai pas besoin de vous dire que je repousse d'avance l'idée d'une coercition quelconque à votre égard, mais il est de mon devoir de vous conseiller d'aller reprendre le poste où vous , mieux que tout autre, pouvez rendre d'éminents services. Je suis autorisé à vous dire que le gouvernement du Roi est animé à votre égard des sentiments les plus bienveillants. Du reste je suis chargé par le ministre d'entretenir Sa Sainteté à votre sujet et, de sa bouche auguste émanera la décision devant la quelle; je n'en doute pas, vous vous inclinerez respectueusement. »
Je ne pouvais plus me faire illusion ; tout conjurait contre le projet dont je caressais la réalisation avec tant d'amour.
Mes chers abbés pleuraient avec moi mes douces espérances déçues, mais ils ne pouvaient que partager l'avis du Petitpère et de l'ambassadeur.
Le 18 mai, M. de Hégur, délégué par l'ambassadeur de France, me conduisit au Vatican dans une voiture de l'ambassade. Nous fûmes introduits dans le cabinet du pape (pii, au
inoiiienL où je m'agenouillais jiour baiser sa mule approcha son anneau de mes lèvres : a Eh bien, me dit-il d'un air souriant, nous retournons en Algérie où l'exemple de notre piété et de nos vertus effacera le souvenir des fautes (jue nous y avons commises et des mauvais exemples que nous y avons donnés. C'est là votre mission, mon fils, elle sera en même temps profitable à vous et à votre pays. Allez, que Dieu vous maintienne dans ses voies, allez, soyez béni. »
Et il me donna sa bénédiction pour moi et pour tous les miens, accompagnée d'indulgences plénières.
Quand je relevai la tête le pape rentrait dans ses appartements. Je ne devais phis le revoir. Je retournai chez moi anéanti.
C'en était donc fait de mes rêves de paix et de tranquillité. J'allais m'éloigner pour toujours de la ville éternelle où Dieu m'avait miraculeusement rappelé à lui. J'allais me séparer de ces guides si sûrs qui m'avaient fait entrer dans les voies du Seigneur, de ces amis tendres et pieux au milieu desquels j'avais conquis cet état de l'âme où les intérêts matériels, les jouissances terrestres, les préoccupations de l'avenir n'attirent plus notre cœur captivé par l'amour de Dieu. J'étais arrivé à Eome affaissé sous le poids de l'infortune et les grâces que j'y avais reçues m'avaient subitement initié à la suprême félicité. Oh ! jamais séparation ne m'était apparue si cruelle ! Et, où devais-je diriger mes pas ? Vers cette terre d'Afrique, théâtre de mes erreurs, où j'avais tant souffert et où m'attendait la situation pénible à laquelle j'avais voulu me soustraire en m'exposant à une mort que je croyais certaine !
Mais j'avais la foi, et, grâces à ce don sublime, aucune pensée de révolte ne trouva accès dans mon esprit. Le vicaire de Jésus-Christ avait parlé, je devais obéir. J'offris à Dieu ma douleur en expiation de mes péchés.
J'allai me réconforter encore auprès de mon Petit-père bien-aimé et de mes chers abbés qui cachaient leur chagrin pour ne pas augmenter le mien. Que d'assurances d'inaltérable affection ! que de pieuses recommandations î
Je pris congé de toutes les personnes qui m'avaient accueilli avec tant de bienveillance et qui m'accompagnaient de leurs vœux.
Je quittai Rome le 25 mai 1842.
0 Rome ! ton image ne s'effacera jamais de ma mémoire !
Quand je relis les lettres brûlantes de foi que j'adressais à ma tante à l'époque de ma conversion et quand je reporte ma pensée vers cette époque, la plus heureuse, sans contredit, de ma longue existence, je suis en proie au remords des fautes que j'ai commises après avoir été l'objet de tant de grâces. Certes, ma foi n'a pas varié, mais que d'années écoulées dans l'indifférence, cette torpeur de l'âme ! Hélas ! il a fallu que le Seigneur me frappât dans mes affections les plus chères (1), pour me rappeler définitivement à lui et à l'observance des lois de son Eglise.
Puisse cet aveu public de mes défaillances et de mon sincère repentir me mériter l'indulgence de ceux que j'ai scandalisés et me rendre digne de la miséi'icorde divine î
Comme complément à un chapitre où je découvre les sentiments les plus intimes de mon âme, je crois que mes lecteurs ne liront pas sans intérêt la lettre que m'adressait, au sujet de ma conversion, M. M. de L., cet ami de mon enfance qui fut le confident de mes premières impressions, lors de mon arrivée à Alger en 1832 (2).
Je saisis d'ailleurs cette occasion de donner à sa famille, que je considère comme la mienne ce nouveau témoignage
(1) En 1873 la fille cadette de M. Léon Roches est morte des suites de couches, à l'âge de vingt-quatre ans.
(2) l'-i- volume, livre I«''.
2lU livre cinquième.
de iiiii tendre amitié et, je pourrais dire de mon admiration pour ce u'i-and liomme de bien dont la mort édifiante a été le couronnement d'une existence irréprochable. Yoici sa lettre :
Tain (Diôme), 28 mai 1842.
Cher enfant prodigue, te voilà donc de retour ! Oh ! mon Léon, je te dois bien des joies, mais que ton esprit aventureux m'a causé d'angoisses ! Je t'ai pleuré quand tu es allé auprès d'Abd-el-Kader, je t'ai pleuré encore quand tu m'as annoncé ton déptvrt pour la Mecque ! Et pourtant, je n'ai jamais désespéré, car ma mère, notre mère veux-je dire, t'avait placé sous la protection de la vierge Marie. Enfin te voilà revenu, Dieu soit loué !
Que je te raconte bien vite l'effet produit par l'arrivée de ta lettre datée de Rome.
La famille était réunie autour de cette table où tu t'asseyais tout enfant lorsque le facteur a frappé. Tu te rappelles les pressentiments extraordinaires de la mère : « Yoilà des nouvelles de Léon, » s'écrie-t-elle. Je m'élance, j'arrache l'énorme pli des mains du facteur, je recoimais ton écriture et je rentre dans la salle à manger treml)lant d'émotion et pouvant à peine prononcer ces paroles : « Oui c'est une lettre de Léon, y) Mes sœurs, mes nièces m'entourent et veulent que j'ouvre la lettre; ce arrêtez-vous, dit la mère avec la voix brève et sévère que tu connais, Dieu a conservé un enfant à notre famille, avant tout, rendons-lui grâces. » Et tous à genoux nous avons fait une fervente prière. Comment achever le repas ? nous étions trop émus, trop impatient§. Nous montons tous dans la chambre de la mère ; elle s'installe dans le grand fauteuil où elle t'a si souvent dorloté quand tu étais petit ; nous nous groupons autour d'elle et c'est ta sœur Louise qui est désignée à l'unanimité pour faire la lecture de la lettre du
cher Léon l'Africain. Tous savent bien que l'émotion me gagne aussitôt que je te lis. Pourquoi n'as-tu pu assister à cette scène de famille ? Quelles émotions diverses et profondes se lisaient sur toutes les physionomies ! L'étonnement, la crainte, l'admiration, la douleur, la joie... mais aussi, mon chéri, est-il permis d'avoir de pareilles aventures ?
Ah ! tu aurais été bien coupable si tu ne t'étais pas montré reconnaissant envers Dieu de la protection miraculeuse dont il t'a toujours entouré ! Te voilà donc bon chrétien, comme nous l'étions à l'époque de notre première communion, t'en souviens-tu ? Quelle joie pour toute la famille !
Mais, faut-il te l'avouer ? tous, excepté la mère, nous avons éclaté de rire à la pensée que nous aurions pu te voir en soutane.
« Vous avez tort, nous a-t-elle dit sévèrement, de plaisanter au sujet d'une résolution qui était la conséquence inévitable de la réaction qui s'opérait dans l'âme ardente de notre Léon. Il était naturel qu'il cherchât dans les perspectives du martyre de l'apostolat la rémission de ses péchés. Heureusement notre Saint-Père a compris cette nature disposée aux partis extrêmes et lui a indiqué sa véritable mission ; à nous de prier Dieu pour qu'il persévère dans ses voies. »
Tu sais avec quelle respectueuse soumission nous acceptons les observations de la mère ; nous avons donc réprimé notre envie de rire et tu peux être certain que la famille priera chaque jour pour toi.
Nous voulons que tu dises à ton fidèle Isidore que nous l'aimons tendrement pour le dévouement dont il t'a donné tant de preuves, et moi, en particulier, en songeant à nos cavalcades d'en&nts, je te charge de caresser de ma part Tencolure de ton beau Salem.
Je ne te donne aucune commission pour ton père, je lui adresse directement mes félicitations.