‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 36 sur 62 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Investiture de Mahhi-ed-Din, khalifa de Sebaou, — Octobre 1842.

Un des khalifa d'Abd-el-Kader, nommé Ben Salem, menaçait les Arabes somnis de l'est de la Mitidja, en excitant contre eux les tribus mi-parties arabes et kabyles qui, à partir de l'oued Isser, occupent les contreforts ouest du grand pâté du Djurdjura. Le général Bugeaud (1), préparant déjà son expédition dans TOuarensenis et ne voulant pas laisser derrière lui un ennemi qui, profitant de son absence, pût, à un moment donné, pénétrer dans la Mitidja, marcha de sa personne contre Ben Salem.

Ce khalifa ne nous opposa qu'une faible résistance , mais les tribus dont nous traversâmes le territoire ne cessèrent de harceler les flancs et la queue de notre colonne , sans offrir au général en chef l'occasion de livrer un combat décisif.

Les Beni-Sliman, dont les contingents marchaient avec nous, avaient opéré quelques ghazias sans résultat, et mes émissaires, malgré leur habileté, n'avaient pu entamer aucune relation avec les chefs de ces contrées. Et pourtant nos vivres s'épuisaient, et la saison des pluies était arrivée. La

(1) Jusqii'an 0 août 1843, date de son élévation an maréehalat, l'illustre gouverneur général de l'Algérie est désigné par moi sons le titre de général Bugeaud.

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situation devenait, sinon périllensc, du moins fort embarrassante.

Je rendais, un soir, com})te à mon chef de riuutilité de mes démarches, quand un de mes émissaires m'apporta une lettre de la part de Sidi Mohammed ben Mahhi-ed-Din, descendant du célèbre marabout Mahhi-ed-Diu, chef religieux et temporel de la grande tribu des Beni-Djaâd, que j'avais connu khalifa de Sebaou, lors de mon séjour auprès d'Abdel-Kader. Il me faisait demander Vaman afin de se rencontrer avec moi.

Le général auquel je racontai la haute position qu'avait occupée Mohammed ben Mahhi-ed-Din dans le gouvernement de l'émir, et l'influence qu'il exerçait sur les tribus habitant la contrée que nous désignons sous le nom de petite Kabylie, le général, dis-je, m'autorisa à lui envoyer la lettre dîaman qu'il réclamait et, le lendemain, accompagné seulement de mon ordonnance, j'arrivais au rendez- vous que m'avait indiqué mon ancien ami, à deux kilomètres environ de nos avant-postes. Il était suivi d'une centaine de cavaliers. Dès qu'il m'aperçut, il descendit de cheval, ou plutôt deux serviteurs l'enlevèrent de sa selle et le posèrent sur un tapis. Je mis moi-même pied à terre ; il se souleva avec peine et m'accueillit de façon à me prouver le bon souvenir qu'il avait conservé de nos relations.

Il fallait une énergie vraiment surhumaine pour supporter les souffrances atroces que causaient à Ben Mahhi-ed- Din deux horribles blessures reçues l'année précédente au ravitaillement de Médéah : Tépaule gauche brisée par "une balle qu'on n'avait pu extraire et le cou de pied droit fracassé par un éclat d'obus. Xous causâmes de la situation générale de l'Algérie ; je confirmai le contenu des lettres que je lui avais adressées au sujet de l'intention formelle de la France de s'emparer de toute la régence d'Alger, et d'en

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conserver le gouvernement. Il avait reçu précéclemnient une copie cle la fettoua : « Les décrets de Dieu sont impénétrables, me dit-il enfin, et le premier devoir d'un vrai croyant est de les respecter et de s'y soumettre. Devant la force irrésistible des armées de la France, continuer la lutte serait attirer sur les populations confiées par Dieu à notre direction tous les fléaux de la guerre sans gloire ni profit pour l'islam ; notre devoir est donc d'obtenir la paix de nos vainqueurs à des conditions qui ne nous forcent pas à enfreindre notre sainte loi. Je suis prêt à traiter de ces conditions au nom des tribus qui, de temps immémorial, reconnaissent l'autorité de mes ancêtres. »

Je lui demandai si, sans le secours d'une armée française, il se croyait capable de maintenir la tranquillité dans sa province, et de combattre l'influence du khalifa d'Abd-el- Kader. c< Oui, me répondit-il simplement, tu connais mon passé, il te répond de l'avenir. »

Je rentrai au camp, je rendis compte au général Bugeaud des détails de mon entrevue qui' confirmèrent la haute opinion que mes rapports lui avaient déjà fait concevoir do Ben Malihi-ed-Din et, quelques instants après, j'allais remettre entre les mains de ce chef un d'hair (brevet), revêtu du sceau du gouverneur général le nommant khalifa de la province de Sebaou, et plaçant sous ses ordres la majeure partie des tribus de la petite Kabylie.

Chez les Arabes les nouvelles se répandent avec une prodigieuse rapidité. La nomination de Sidi Mohammed ben Mahhi-ed-Din fut connue dans la journée, et les soi-disant délégués de plusieurs tribus amenés par les chefs des Béni Slimau dont les goum marchaient avec nous, se présentèrent à la tente du capitaine d'artillerie Rivet, nouvellement attaché au général Bugeaud en qualité d'officier d'ordonnance. Devenu par la suite mon ami le i)lus intime. Rivet

;l^'ait alors des idées politiques complètement oj^posées aux miennes. Il prétendait écarter du pouvoir les grandes familles dont les membres étaient restés attachés à la cause d'Abd-el-Kader jusciu'au déclin de sa puissance, et confier le commandement des tribus à des Arabes de basse extraction qui nous avaient donné, dès le début de la guerre, des e'ai>-es de dévouement et de fidélité.

Ces idées reposaient sur un fond d'équité, mais je ne cessais de les combattre, parce que dans les circonstances exceptionnelles où je m'étais trouvé, j'avais pu, mieux que tout autre, acquérir une profonde connaissance des choses et des hommes de l'islam.

Notre illustre chef aimait à nous entendre discuter. 8i quelquefois il hésitait, séduit par les arguments spécieux de mes adversaires, son esjmt droit et perspicace lui faisait toujours adopter la politique la plus sage.

Mes contradicteurs, et parmi eux je pourrais nommer plus d'un illustre général, semblaient croire qu'il s'opérait, en Algérie, chez les musulmans, une réaction du peuple contre l'aristocratie.

« C'est une profonde erreur, leur disais-je, les liens qui unissent le vassal au seigneur ont encore toute leur force. C'est à la voix de cette aristocratie djoued et ni'raMin (nobles guerriers et marabouts), que tous les Arabes de l'Algérie se sont soulevés, et ont soutenu contre la France une lutte dont la postérité sera émerveillée. C'est à la suite de cette aristocratie que de nombreuses tribus, vaincues par nos armes, sont déjà venues se ranger sous l'étendard de la France, et c'est à l'appel de cette même aristocratie qu'elles se lèveraient encore en masse contre nous si , après l'avoir mécontentée et délaissée, nous cessions d'être justes, forts et vigilants.

« Ne nous méprenons pas sur la réaction que l'on croit re-

marquer dans certaines contrées. Les chefs de la plèbe que nous avons avons élevés au pouvoir n'exercent d'autre influence que celle qu'ils puisent dans la force matérielle dont nous les entourons. Qu'elle leur fasse défaut un seul instant, ils seront chassés et nous verrons aussitôt les ^'assaux se ranger autour de leurs seigneurs féodaux.

« Une révolution s'opérera, c'est présumable, mais elle sera l'œuvre du temps.

« Étudions, du reste, les faits qui viennent de s'accomplir sous nos yeux. Les tribus qui nous ont opposé la plus énergique résistance sont celles dont Abd-el-Kader s'était attaché les seigneurs. Partout où il avait maltraité l'aristocratie, nous avons trouvé auprès d'elle des dispositions à accepter notre domination, et nous l'avons vue amener les populations à sa suite. »

Mais revenons à notre récit.

Nous avons laissé dans la tente du capitaine Rivet les chefs de la grande tribu des Béni Sliman auxquels s'étaient adjoints quelques autres chefs des Nezlioua, des Oulad el Aaziz et des Harchaoua qui, tous, aspirant au pouvoir, et se souvenant de la façon sévère dont Ben Mahhi-ed-Din, lorsqu'il était khalifa d' Abd-el-Kader, avait réprimé leurs exactions, voyaient avec terreur qu'ils allaient être de nouveau placés sous sa main de fer. Ils savaient que j'étais favorable à l'élévation de Ben Mahhi-ed-Din, c'est pour ce motif que, contrairement à l'usage établi, ils s'étaient adressés à l'oiïïcier d'ordonnance du général. Ils lui déclarèrent que le choix de Ben Mahhi-ed-Din allait soulever contre nous toutes les tribus du Sebaou, dont nous obtiendrions au contraire la soumission, si nous consentions à mettre à leur tête des chefs qui leur seraient sympathi(pies. Ils ajoutaient que la nomination de l'ancien khalifa d'Abd-el-Kader empêcherait non seulement la soumission des tribus encore hos-

tiles, mais pourrait bien amener la défection des Béni Sliman dont le o'oum marchait avec nous, et dont les bêtes de somme transportaient les vivres de l'armée.

En face de pareilles éventualités, le capitaine Rivet crut devoir faire connaître la démarche et le langage des Béni Sliman an général Bugeaud, auquel il présenta en même temps un officier français'de spahis, parlant très bien l'arabe et depuis longtemps initié aux affaires indigènes. L'opinion de cet officier était en parfaite conformité avec les prévisions des chefs arabes.

Le général me manda auprès de lui , me fit part de la démarche des Béni Slimau, que je connaissais déjà, et il me dit :

« En nommant Ben Mahhi-ed-Din khalifa, j'ai cru donner aux populations un chef qu'elles agréeraient et dont l'influence serait capable de maintenir, parmi elles, l'ordre et la tra*nquilHté. Loin de là, il paraît que cette nomination excite le mécontentement des tribus dont je cherche à obtenir la soumission, et menace même d'amener la défection de celles qui marchent avec moi. N'ai-je pas lieu d'hésiter ? Et pourtant, il m'est difticilc de revenir sur ma décision, ajoutat-il, puisque Ben Mahhi-ed-Din a entre les mains sa nomination revêtue de mon sceau ; mais ne pourrait-on pas surseoir à l'exécution de cette mesure, et donner le temps à notre nouveau khalifa de gagner à sa cause les chefs dissidents? Je serais, dans ce cas, disposé à mettre à sa disposition les sommes nécessaires pour arriver à ce résultat. »

(( Avant de prendre une décision à cet égard, mon général, permettez -moi, lui dis- je, d'avoir une nouvelle entrevue avec Ben Mahhi-ed-Din ; et si , après le compte fidèle que je vous en rendrai, vous jugez dans votre sagesse que sa nomination va à rencontre de vos desseins, je me fais fort d'amener spontanément notre nouveau khalifa à me rendre le cThair revêtu de votre sceau. »

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Le soir même, j'expédiai un émissaire à mon ancien ami qui consentit à venir au rendez-vous que je lui donnai sur le penchant d'une colline dominant notre camp.

Le lendemain, de bonne heure, Ben Mahhi-ed-Din et moi nous rencontrions à l'endroit indiqué. Nous étions seuls. J'abordai, sans préambule, le sujet de notre entretien :

(( Tu sais, lui dis-je, l'effet produit par la nouvelle de ton élévation au khalifat sur l'esprit des tribus de Sebaou et entre autres des Béni Sliman. Le général Bugeaud, voulant éviter les difficultés que ne manquerait pas de créeer à l'exercice de tes fonctions l'opposition hostile de ces chefs, me charge de te dire qu'il met à ta disposition tout l'argent nécessaire pour les rattacher à ton parti, et...

« — Arrête-toi, me dit Ben Mahhi-ed-Din, en m'interrompant, je croyais les Français hommes de courage et de raison, je vois que je me suis trompé. Dis à ton général que mes ancêtres et moi recevons des tributs de nos vassaux et que nous ne leur en payons pas ; dis-lui que nous leur donnons des ordres et ne leur adressons pas des supplications. J'avais accepté ce cïhair pour gouverner des hommes ; mais puisque celui qui l'a revêtu de son sceau redoute les aboiements de quelques chiens affamés et me conseille d'assouvir leur faim, tiens, rends-lcrlui. » Et, en même temps, il le déchira et m'en remit les morceaux avec un sourire de profond dédain.

c( Arrête, lui dis-je à. mon tour. Le général ignore la proposition que je viens de te faire ; pardonne-moi cette épreuve à laquelle j'ai voulu te soumettre, certain d'avance que je retrouverais en toi l'homme que j'avais connu. Le général que je vais prévenir de ton arrivée te donnera lui-même Finvestiture. »

J'eus peine à persuader à Ben ^[ahhi-cd-Din que ma proposition n'était qu'une ruse; j'y parvins pourtant et je

le quittai après avoir obtenu de lui la promesse qu'il attendrait mon retour.

Dès qu'il eut entendu le récit exact de mon entrevue, le général Bugcaud me dit ces simples mots : <c Partez et ramenez-moi Ben Mahhi-ed-Din. »

(^)uelques instants après, le nouveau khalifa, supporté par deux de ses cavaliers, entrait dans la tente du général et le saluait avec une dignité respectueuse. La conversation commençait à peine qu'une grande rumeur s'éleva dans le camp, et tous les cavaliers des Beni-Sliman, leurs chefs en tête, s'élancèrent vers la tente du général en poussant des cris de menace et chargeant Ben Mahhi-ed-Din d'imprécations.

Je m'élançai hors de la tente au moment où ces forcenés allaient y pénétrer, je saisis de chaque main deux des chefs qui les précédaient, et je les heurtai l'un contre l'autre avec une telle vigueur que le sang jaillit de leurs faces. Avec leurs corps chancelants je repoussai la foule et, d'une voix retentissante, je leur criai : ce Arrêtez- vous ! chiens fils de chiens ! et écoutez. » L'effet de mon attitude fut, je pourrais dire, magique. Le calme succéda à la fureur, le silence aux vociférations.

c( Vous ne voulez pas que Ben Mahhi-ed-Din soit votre khalifa, n'est-ce pas ? — Non ! non ! crièrent-ils tous ensemble, malédiction sur lui !

« Vous avez raison, repris-je, vous ne méritez pas d'être gouvernés par le descendant du marabout Sidi Mahlii-ed- Din aimé et vénéré par vos pères ! Yos chefs ont raison de redouter son pouvoir, car il punit inexorablement le vol et l'injustice. Non, vous ne méritez pas le fils de Mahhi-ed- Din.

« Aussi le général Bugeaud, khalifa du sultan de France, vous a choisi un chef digne de vous : c'est un âne, entendezvous, un âne ! et, cet âne, vous serez forcés, matin et soir, de

venir le saluer vos fronts courbés vers la terre, et quand il braira vous tremblerez. »

Ma surexcitation, me dirent ensuite mes camarades, était effrayante, et, tandis que ma voix retentissait dans la vallée, mes mains crispées continuaient à secouer violemment les deux malheureux chefs devenus inertes.

Pas un murmure ne rompit le morne silence qui suivit mes paroles. Et Ton vit instantanément quarante ou cinquante Beni-Sliman, naguère les plus forcenés, venir se prosterner devant la tente du gouverneur général, criant : Semahh! Aman! Semahh ! Aman (1)! Quelques-uns y pénétrèrent en rampant et voulurent baiser les pieds de Mahhied-Din, qui les repoussa avec dégoût en s'écriant : ce K'ia'b q'baJ oua, hâad Ic'lah; chiens avant ! chiens après ! »

Durant cette scène qui n'avait pas laissé d'émouvoir le général et son entourage, Ben Mahhi-ed-Din, avait conservé un calme méprisant.

Le lendemain, douze tribus amenaient cinquante guêcla (chevaux de soumission), l'orge et la paille étaient entassés dans le camp, et le frère aîné du khalife Ben Mahhi-ed-Din, Sidi-el-Mahfoudh, emmenait, sans escorte à Alger un convoi de 200 blessés ou malades.

Jamais Abd-el-Kader n'a pu depuis rétablir son influence parmi les tribus faisant partie du khalifa de Sidi Mohammed Ben Mahhi-ed-Din, qui est mort sans cesser un seul instant d'être un serviteur éminemment utile et dévoué à la France.

Le général Bugeaud détacha un chirurgien du service médical de l'Algérie auprès de notre brave khalifa, qui fut ainsi guéri de ses terribles blessures.

(1 ) Pardon ! Aman !

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