‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 37 sur 62 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Lella Yemna. veuve cVOmar pacha. — Mars 18-i3.

Mes lecteurs n'ont pas oublié l'affection que j'avais vouée aux fils d'Omar pacha et à leur mère Yemna, cette noble veuve, que l'adversité avait entourée d'une lugubre auréole; ils comprendront dès lors qu'ils fussent pour moi l'objet des plus vives préoccupations. Dès mon retour à Alger, j'a^'ais repris, comme on l'a vu, mes relations intimes avec Sidi Mohammed, fils aîné d'Omar pacha, et sa femme LelJah Aischa. Nos conversations roulaient sans cesse sur le sort des malheureux exilés, et bien souvent leur délicieuse petite fille, Aouéouèche, me disait en m'embrassant : « Ammi Lionne (mon oncle Léon), si tu ne me ramènes pas ma grand'mère Lella Yemna, je ne t'aimerai plus ! ))

Ayant appris par mes émissaires que mes pauvres amis avaient été placés sous la surveillauce du khahfa de Milianah qui les avait confiés au kaïd des BelJal, tribu voisine de Thaza, j'avais fait parvenir à Sidi Omar une j)etite sonnne d'argent que lui envoyait son frère, et une lettre de moi au commandant de la subdivision de Milianah, mon ami le lieutenant-colonel de Saint- Arnaud, auquel j'avais raconté l'histoire lamentable du fils d'Omar pacha et de sa mère. Je disais à Sidi Omar d'avoir confiance entière dans mes émissaires dont le caractère religieux pourrait favoriser- et

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protéger leur rentrée à Milianah, où les attendait l'accueil le plus bienveillant.

Plusieurs mois s'écoulèrent sans recevoir de réponse, et je commençais à désespérer lorsque je reçus une lettre du colonel Saint-Arnaud m'aimonçant l'arrivée à Milianah de la malheureuse famille d'Omar pacha. Le commandant de cette subdivision rendait compte au général Bugeaud d'une ghazia dirigée contre la tribu des Bellal, ghazia qui avait permis à Omar d'échapper à la surveillance du kaïd de cette tribu. Lui, sa mère et sa femme déguisées en hommes, avaient trouvé momentanément un refuge chez des khouan appartenant à la confrérie de mes émissaires, qui leur avaient prêté des chevaux et, dans une nuit, les avaient accompagnés et déposés à la porte de Milianah. Le colonel demandait au gouverneur général de vouloir bien lui donner des instructions au sujet de ces nobles réfugiés, dont l'état inspirait la pitié. Pouvais-je hésiter ? Je suppliai le général, qui connaissait les sentiments affectueux que j'avais voués à l'intéressante famille, de me permettre de porter moi-même ces instructions. Son cœur était trop bon i)our me refuser cette douce satisfaction et, après avoir donné la hechara ( bonne nouvelle) à Sidi Mohammed oul'd Omar pacha, à sa femme et à ma petite amie Aouéouèche, je me rendis à Milianah.

Comment exprimer les émotions de ma première entrevue avec mes pauvres amis ? Lella Yemna, toujours forte tant qu'elle avait dû lutter contre l'adversité et soutenir le courage de son fils, succombait sous l'émotion de la joie. Hélas ! j'avais peine à reconnaître la belle Yemna, et elle-même, qui m'avait toujours vu revêtu du costume arabe, ne pouvait croire qu'elle avait devant elle celui qu'elle appelait oul'di Omar (mon fils Omar).

Elle se remit toutefois, quand je déposai entre ses mai us un petit teiisdam (portefeuille brodé d'or) (pii avait ap-

parteiiu à son mari, et que son fils Mohammed m'avait chargé de hii remettre. Elle ne cessait de baiser cet objet précieux, qu'elle inondait de ses larmes. Pendant ce temps je lui parlais du bonheur qu'elle aurait bientôt "de revoir son fils et sa chère petite-fille. Sa figure s'illumina enfin et, levant ses bras et ses beaux yeux vers le ciel, elle se mit en prières. Puis, se tournant vers moi et appuyant sa tête sur mon épaule : « J'ai commencé par remercier Dieu, me dit-elle de cette voix qu'on ne peut entendre sans être ému, parce que à lui d'abord revient l'hommage de nos joies et de nos douleurs. Après lui , oul'di ( mon fils ) , tu as été mon sauveur. A toi je dois les consolations, soutiens de l'infortune ; toi seul as fait luire à mes yeux l'espérance, à toi je devrai de revoir mon fils Mohammed et sa fille. Que Dieu te bénisse ! »

Je n'avais vu qu'elle en entrant dans son appartement, où se trouvait pourtant son fils Omar qui, par respect pour sa mère, s'était tenu à l'écart. A un signe " qu'elle lui fit, il s'élança dans mes bras. Nous pûmes mesurer dans cette étreinte et notre affection réciproque et la joie de nous revoir.

L'excellent colonel Saint- Arnaud n'avait pas attendu les ordres du gouverneur général pour secourir l'horrible détresse de l'intéressante famille : une maison convenable avait été mise à sa disposition, et des provisions de toutes sortes lui avaient été ajDportées par tous les chefs arabes de Djendel, ses anciens amis. Omar fut nommé hahem (maire) de la ville, fonctions auxquelles était attribuée une solde à peine suffisante pour subvenir à ses dépenses. Mais le colonel, malgré sa bonne volonté, ne pouvait faire davantage.

C'était à moi qu'il appartenait, plus qu'à tout autre, d'améliorer la situation de mes amis en attirant sur eux la bienveillance du gouvernement.

xiussitôt de retour à Alger, je racontai à mon illustre chef mon entrevue avec Le! la Yemna, dont il connaissait déjà l'histoire dramatique. Son cœur si compatissant fut touché par mon récit, et comme, chez cette splendide nature, l'action succédait rapidement à la pensée, il rendit un arrêté qui doublait la solde du hakem de Milianah, et nommait son frère aîné oukil d'un marabout, sorte de bénéfice séculier auquel étaient attachés des émoluments.

Au retour d'une expédition dans le Chélif (commencement de 1843), le général Bugeaud s'arrêta à Milianah. Le colonel Saint- Arnaud lui présenta Sidi Omar, fils d'Omar pacha, qui avait montré une bravoure exceptionnelle dans plusieurs combats assez sérieux. Le général l'accueillit avec sa bienveillance habituelle, lui promit la croix de la Légion d'honneur et lui demanda, comme une faveur (ce furent ses propres expressions), la permission d'aller saluer sa mère. Je fus chargé d'aller préparer ma noble amie à cette visite que son fils considéra comme une marque de haute distinction, bien que cette démarche fût une infraction à la loi musulmane.

Quand le général, le colonel Saint-Arnaud, le colonel Eynard et le capitaine Rivet furent introduits dans le modeste appartement où se tenait Lella Yemna, elle se leva et, soutenue par son fils et par moi, elle s'avança tremblante vers l'illustre visiteur. Un long voile blanc cachait sa figure et tombait jusqu'à ses pieds.

c( Découvre-toi, mère, lui dit respectueusement Omar ; un sultan peut voir la femme d'un sultan. »

D'un geste lent et gracieux, elle écarta son voile, et le général Bugeaud ne put réprimer un mouvement d'admiration en voyant sa figure, belle encore malgré les traces profondes (]u'j avaient laissées la douleur et la misère.

Cette femme, couverte d'une simple draperie en laine blanche, avait la majesté d'une reine.

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H Je crois ([ue je vais mourir, » me disait-elle, en s'appuya nt sur moî^

Elle fut un peu rassurée par l'attitude respectueuse du général, — c'est le seul mot qui puisse la caractériser, — et par les paroles si dignes et si touchantes qu'il sut trouver dans son cœur. Je les traduisis littéralement à Lella Yemna, qui osa enfin lever ses grands yeux vers le général. Elle lut dans ses regards une exquise bonté et, lui faisant signe de s'asseoir, elle s'assit elle-même, car ses jambes la soutenaient à peine.

(( J'ai été bien malheureuse , lui dit-elle de sa voix grave et douce : mais Dieu veut sans doute inettre un terme aux cruelles épreuves qu'il m'a infligées, puisqu'il t'a amené jusqu'à moi, toi le khalifa du sultan de France, toi dont le cœur est aussi miséricordieux que le bras est puissant. En toi je place désormais ma confiance,

c( Je ne demande rien pour moi, je suis vieille et n'aspire plus qu'au bonheur de rejoindi'e,dans une vie meilleure, l'époux que je n'ai cessé de pleurer et qui était sultan lui aussi. Mais je t'implore pour mon fils, traite-le comme ton enfant, il n'a que du sang noble dans les A^eines ; sois tranquille , il sera digne du bien que tu lui feras.

(( Chaque jour, je demanderai à Dieu de répandre sur toi et les tiens ses grâces les plus abondantes. ))

Le général lui promit d'avoir pour son fils l'affection d'un père et la sollicitude d'un chef , et lui adressa quelques questions sur les douloureux épisodes de sa vie. Elle répondait avec une netteté et une concision remarquables, et sa diction avait une pureté rare chez les femmes arabes de l'Algérie.

Elle fit apporter du café et des confitures et offrit ellemême sa tasse au général.

Au moment du départ, elle lui dit, en me montrant : « Ordonne au fils de mon cœur, à l'ami fidèle dans l'infortune,

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de te raconter la prédiction qu'il entendit â^ ma bouche, le jour où il se sépara de moi à Tegdempt, et tu te convaincras que Dieu dévoile parfois l'avenir à ses plus humbles créatures quand elles le prient avec ferveur. »

Je n'avais pas oublié et je n'oublierai jamais cette prédiction. Je la récitai, pour ainsi dire, au général. La voici : (( Crois-en l'expérience que j'ai acquise au milieu des plus (( cruelles vicissitudes de la vie. L'heure d'Abd-el-Kader son- (( nera ! Il me semble lire sur le livre de Dieu que, demain, « l'émir implorera la protection de ceux qu'il veut combatte tre aujourd'hui. Vas en paix, Sidi Omar, toi qui as été un (( frère" pour mes fils et un fils pour leur malheureuse mère, (( Vas en paix. Dieu te protégera et nous réunira dans une (c heure fortunée , le calme vient après la tempête , et le Seic( gneur est avec les résignés... (1). y>

Le général et sa suite se retirèrent profondément impressionnés.

Notre intéressante famille était désormais à l'abri du besoin, mais c'est de l'aisance que je rêvais pour la noble Yem.na.

Mes espérances furent réalisées grâce au puissant concours du général Bugeaud. Je rédigeai une notice (2) sur Omar Pacha et sa famille, j'en fis la lecture au général, et il fut convenu que j'amènerais au palais du gouvernement la petite fille d'Yemna, et que cette intéressante enfant remettrait ellemême cette notice à M^'' le duc d'Aumale. Le gouverneur général devait prévenir à l'avance Son Altesse et la prier d'attirer la bienveillance du roi et de la reine sur la veuve d'Omar Pacha.

En effet, le samedi 21 mars 1843 (réception hebdoma-

(1) Voir tome P'', livre VIII, p. 30i).

(2) Tome P'", livre I"", p. 32 et suivantes.

daire), j'ainciiui^ouéouèche. L'entrée dans les salons de cette enfant produisit un effet indicible. Sa beauté était encore rehaussée par la richesse de son costume. La pauvre petite, effrayée, se serrait contre moi et me disait : ce Ammi Lionne, j'ai peur, emmène-moi, j'ai peur. » Je me hâtai de la conduire à M'"^ la générale Bugeaud et à ses filles, qui l'accueillirent avec tant de grâce et de bonté que la chère petite fut bientôt rassurée, et le doux regard de ses beaux yeux et le gracieux sourire qui creusait deux fossettes dans ses joues blanches et roses ajoutèrent un nouveau charme à cette délicieuse apparition.

Le duc d'xlumale, à qui elle remit une copie de ma notice, ne pouvait se lasser d'admirer cette belle enfant, dont l'aspect affirmait l'origine princière.

Le général Bugeaud, saisissant toujours l'occasion de mettre son cher interprète en évidence et voulant, d'ailleurs, satisfaire la curiosité qu'inspirait la présence de la petite Mauresque, m'ordonna de lire à haute voix la notice qu'elle venait de remettre au prince.

Le récit des infortunes de la noble Yemna émut tous les assistants.

Le duc d'Aumale, en déposant un baiser sur le front de la gracieuse Aouèoueche, promit d'attirer sur son aïeule la bienveillance du roi, son auguste père.

Le jeune prince tint parole, car, un mois après cette intéressante soirée, la petite fille remettait à sa grand'mère, la veuve d'Omar Pacha, une lettre par laquelle le roi daignait lui accorder, sa vie durant, une pension annuelle de six mille francs.

Quelques jours après l'obtention de cette insigne faveur, un nouveau coup vint frapper la pauvre Yemna, dont toute la vie semblait vouée à la douleur. Elle apprenait que son fils aîné Sidi Mohammed était mourant à Alger. Elle arriva

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bien vite dans cette ville où elle avait vëcu en reine, et qu'elle n'avait plus revue depuis la mort de son époux. Dans cet intervalle, Alger avait passé des mains musulmanes dans des mains chrétiennes.

Elle arriva assez à temps pour recueillir le dernier soupir de son fils et lui fermer les yeux. Par une faveur spéciale, le mufti Hanifi lui permit de déposer les restes de Sidi Mohammed dans le tombeau renfermant le corps d'Omar Pacha, et qui se trouve dans le joli marabout de Sidi Abder Rahman, au-dessus du jardin Marengo, à la porte Bab-El-Oued.

La pieuse mère pleura pendant quarante jours sur la tombe de son fils, puis elle retourna à Melianah, emmenant avec elle l'épouse de son fils Lella-Aischa-Bent-Ben-Guêna et sa fille, la charmante Aouéouèche, que nous retrouverons bien plus tard^ si Dieu me permet d'achever le récit de ma longue existence.

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