‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 38 sur 62 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Nouvelle de la prise de la smala. — Joie du général Bugeaud. — Mariage d'Amour ben Ferhat. — Le gouverneur général et le duc d'Aumale donnant un grand exemple de leur respect pour la justice musulmane.

Le 23 mai 1843, nous venions de camper à Oued Bon- Bara sur le territoire de la tribu des S'heiah^ lorsque, au milieu de la nuit, le sergent d'un avant-poste amena à ma tente un Arabe porteur d'un sauf-conduit revêtu de mon cachet : c'était un de mes émissaires. « Oul'd el Rey (1) a pris la smala d'Abd-el-Kader, » me dit-il sans préambule. Je ne pouvais en croire mes oreilles. L'expérience m'ayant toutefois prouvé que parmi mes émissaires, les fidèles serviteurs de Sidi Mohammed Tedjini, aucun n'était capable de me tromper, ce Où la smala a-t-elle été prise ? lui demandai-je. — A Tagguin. — Qui te l'a dit ? — Mes yeux. » Et il continua ainsi :

c( Je me trouvais dans la tribu des Oulad Châaïb auprès de son chef, ton ancien ami, l'agha Djedid, le plus Djiid des Djouad (2), pour lequel tu m'avais remis une lettre, quand nous apprîmes l'arrivée de la smala, qui cherchait à gagner le Djebel Eumour, afin d'échapper à la poursuite de Bou-

(1) Le fils du roi. C'est ainsi que les Arabes désignaient ]\pr le duc d'Aumale.

(■2) Le plus noble parmi les nobles.

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Haraoua (1). Je savais par Ahmed el Tedjmouti(2) que Ourd el Rey avait quitté Boghar en se dirigeant sur Goudjilah, et je prévoyais que l'heure de la grande rencontre allait sonner ; mais, malgré les bonnes dispositions de l'agha Djedid, je mis un izar (3) impénétrable entre son intelligence et ma pensée, Vami d'hier peut être V ennemi d'aujourd'hui.

« L'agha, prévoyant comme moi un grand événement , ordonna à son goum de monter à cheval, fil rassembler les troupeaux, plier les tentes et charger les chameaux. Ces préparatifs étaient à peine achevés que nous entendîmes résonner la poudre dans la direction de Rass-el-Oued Emtâa Tagguin et nous vîmes une immense kafla (4) s'enfuir vers le sud laissant derrière elle une longue file de femmes, de vieillards et de troupeaux.

« C'était évidemment la smala d'Abd-el-Kader ; mais qui l'avait dispersée ? Etait-ce Oul'd el Rey ou Bou-Haraoua ou les Oulad Nails, les Larbaâ et les Kahman tous Khoddam dévoués de Sidi Mohammed Tedjini ?

ce Les chouâfa (5) de l'agha, ehargés'par lui de surveiller les mouvements de la smala, mirent bientôt fin à notre inœrtitude : ce Oul'd el Bey s'est emparé de la Deïra (G), du fils de Mahlii-ed-Din (7), dirent-ils à Djedid. — Ces Français sont des Djenoun (démons), car des hommes n'auraient jamais eu la pensée d'attaquer cent mille avec mille. »

c( Je n'avais plus à dissimuler vis-à-vis de Djedid, qui en-

(1) Bou-Haraoulia, le père la Trique ^ nom que les Arabes donnaient au général de Lamoricière, qui, à pied ou à cheval, avait toujours sa canne à la niain^ ou suspendue à son poignet.

(2) Un de mes émissaires.

(3) Rideau en laine qui sépare les divers compartiments des tentes arabes.

(4) Caravane.

(5) Eclaireurs.

(0) Dêïra ou Smala.

(7) Abd-el-Kadei'.

voya iiuiuédiatciucnfc son frère à Oiird el Rey en signe de soumission, et je lui demandai de me faciliter les moyens de te porter promptement la B'chara (1). Une de ses juments m'a conduit chez le cheikh El Kharroubi des Oulad Kholif, dont un des chevaux m'a amené chez messeigneurs de Bess- Ness (Ouaransenis), d'où j'arrive. Le soleil ne s'est couché que trois fois depuis la prise de la smala. »

J'écoutais haletant les paroles de mon émissaire, dont le calme contrastait avec l'action dramatique dont il me faisait le récit. Je n'hésitai pas, je pénétrai sous la tente du général et lui annonçai le grand événement. « Est-ce bien vrai ? » me dit-il. Et quand j'eus fait passer dans son esprit la certitude qui était dans le mien, il manda immédiatement ses officiers et les envoya donner la bonne nouvelle à tous les chefs de corps. A peine le jour commençait-il à poindre que tout le camp s'unissait à la joie de son général. Officiers et soldats partageaient aussi son désir d'avoir des détails sur ce grand événement; la journée nous parut donc à tous terriblement longue. Enfin un groupe de cavaliers arabes, venant de l'est, nous fut signalé, et, quelques instants après, le général en chef ouvrait le pli renfermant le rapport de M^'" le duc d'Aumale, et le remettant à Rivet : « Tenez, lui dit-il, lisez cela tout haut et surtout lisez bien. »

Notre excellent chef voulait ainsi calmer l'impatience qu'il lisait dans nos yeux. La lecture de ce magnifique rapport, dans lequel le prince parle de tous excepté de lui, était souvent interrompue par les sonores exclamations du général Bugeaud. « Ah ! le noble enfant ! Ah ! le brave soldat I Voilà, Messieurs, comment, à la guerre, il faut savoir prendre des décisions promptes et énergiques! » Et souvent ses yeux s'humectaient de larmes.

(1) B'chara, bonne nouvelle.

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C'est que le vieux général aimait tendrement le jeune prince dont le roi lui avait confié l'éducation militaire, et dans lequel il reconnaissait les qualités qui pronostiquent les grands capitaines. Il l'aimait d'autant plus qu'il avait l'intuition d'être aimé de lui. Il existait, en effet, entre ces deux natures, si différentes, de vives sympathies. Le duc d'Aumale oubliait son rang et témoignait un profond respect au maréchal Bugeaud, et lorsque celui-ci lui disait : c( mon Prince, » il mettait dans cette expression toute la tendresse d'un père dont le fils est l'orgueil.

Ce fut une fête dans tout le camp. On n'était pas seulement heureux d'un grand succès militaire, on était fier de penser que ce succès venait d'être remporté par le fils du roi qui alors, pour nous, était la personnification de la France.

Il faut lire , dans l'ouvrage si complet et si intéressant de M. le comte d'Ideville, « Le maréchal Bugeaud^ » le rapport de . M^'' le duc d'Aumale, le récit palpitant de l'attaque par le vaillant aide de camp de Yussuf , aujourd'hui le général Fleury, et la lettre de félicitation du général Bugeaud. (Il n'était pas encore maréchal.)

D'après l'ordre de mon chef, je rédigeai un article sur l'origine de la smala, sa constitution et son enlèvement par le duc d'Aumale. Bien qu'on ait souvent raconté la prise de la smala, je trouve toutefois que cet article, publié par un journal d'Alger en juillet 1843, trouve naturellement sa place à la suite du récit où je rends compte de l'effet produit dans notre camp par la nouvelle de ce glorieux épisode de nos guerres d'Afrique.

La smala (1) d'Abd-bl-Kader.

La création de la smala d'Abd-el-Kader semblerait devoir remonter à l'époque où la prise de toutes les villes importantes de l'intérieur

(1) Z'mlluh, dont nous avons fait smala ; zemoul ou m'zlmdin cc disait d'Arabe-

par les Français , la destruction de tous les forts et les courses incessantes de nos colonnes, en ne permettant plus à l'émir d'avoir un centre fixe de gouvernement, suggérèrent naturellement l'idée d'une capitale nomade. Cependant la smala existait déjà avant cette époque, mais il est probable que l'immense extension qu'elle avait prise récemment a tenu surtout aux causes qi^e nous venons d'indiquer.

La smala se composait de quatre enceintes circulaires concentriques, groupées autour de la tente de l'émir. La première, qui s'appelait le douar (1) du sultan, renfermait sa famille et sa maison, en tout trente ou trente-cinq tentes. Là se trouvaient sa mère, Lella Zohra, ses femmes, sa fille aînée, son fils âgé, de quatre ans, et deux enfants à la mamelle.

Un seul cuisinier, le fiàèle Ben Kada , était chargé de préparer la nourriture du sultan et de sa famille. Hadj Mustapha Ben Tahmi, beau-frère d'Abd-el-Kader, ex-khalifa de IMascara, et le diplomate Miloud-ben-Arrèche, ex-agha du Chélif, habitaient la première enceinte, qui contenait en tout cinq immenses douars (villages de tentes).

La deuxième enceinte était formée principalement par les douars de Sidi Mohammed-ben- Allai, oul'd Sidi Embarek, ex-khalifa de Melianah.

Parmi les autres douars se remarquait celui de Sid el Habib oul'd el Mohr, ancien consul de l'émir à Oran durant la paix de la Tafna. A côté de Be7i Allai, se trouvait le douar de Sidi Mohammed oul'd Sidi cl Ilahcld (t. I*"", page l'26), marabout vénéré de la Metidja, que les Français dépossédèrent impolitiquement de sa Zaouïa, il y a quelques années.

La troisième enceinte était formée de Hachem Cheragua (orientaux) et de Hachem Gheraba (occidentaux). Ces compatriotes d'Abd-el-Kader étaient en grand nombre dans sa smala lorsque celle-ci fut prise, parce que l'émir venait précisément de les enlever, à peu près tous, sous les murs de Mascara, dans la plaine de Gheris, leur antique territoire.

de différentes tribus campes dans un endroit quelconque sous la protection d'un marabout ou d'un cheikh vénéré, pour fuir les exactions d'uu chef avide ou pour tout autre motif. Les villages formés par ces émigrants s'appelaient guiafim. Ou a déjà vu (t. I^"", page 141) qu'Ai d-el-Kader est né dans un champ d'asile de cette espèce, sur le Ouad-el-Hammaui. Les Turcs, qui ne négligeaient aucune des circonstances favorables à l'établisr^cmeiit de leur domination (t. I*"", page 134), avaient compris que ces populations formées d'éléments hétérogènes, devenues étrangères à l'esprit général des Arabes, pouvaient être pour eux d'utiles auxiliaires, et ils avaient placé la plupart de leurs kouak, ou étapes militaires, chez des z'moul dont les chefs ne payaient pas d'impôts, mais répondaient de la sûreté des voj'ageurs isolés et des caravanes dans un rayon déterminé.

(1) Nous avons déjà dit que le douar (qui signifie, eu arabe, circonférence) est la réunion de plusieurs tentes placées en rond.

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Enfin la quatrième enceinte se composait des tribus nomades des . hauts plateaux qui précèdent le désert appelé Sahkara (1). Le chef de ces tribus était le cheikh El Kharroubi, qui avait d'abord fait sa soumission aux Français, mais qui, dans l'impossibilité de résister à Abdél-Kader, avait reconnu de nouveau son autorité et était gardé plutôt comme otage que comme allié. On le traitait avec égard à cause de sa grande importance, dont nous devions, du reste, bientôt profiter.

A côté de h^i se trouvait le grand marabout Sidi Kaddour ben Abd-el- BaJci.

L'émir, bien convaincu qu'il ne pourrait jamais rien que imr l'aristocratie du pays, avait pris le parti de chercher à s'emparer, par tous les moyens possibles, des chefs les plus influents, dont il craignait le passage dans le camp français. C'est ainsi qu'il a maintenu beaucoup de tribus qui auraient accepté notre domination et qu'il en a repris beaucoup qui nous étaient venues.

Les otages, appartenant aux tribus de l'est, campaient à la droite et en arrière du douar de Miloud-ben-Arrèche , et ceux de l'ouest près du douar de l'agha des Hachem Cheragas. Ceux enfin qui lui étaient amenés sans leurs familles et sans leurs biens étaient placés tout simplement dans le camp de l'infanterie régulière.

L'infortuné Mohammed Bel-Hadj, notre agha des Beni-Ouragh, était au nombre de ces derniers. La veille de la prise de la smala, il devait être étranglé par ordre de l'émir, et l'agha de l'infanterie régulière avait pris sur lui de retarder l'exécution (2).

La smala, qui se composait de 308 douars, contenait une population considérable, dont une partie aurait voulu sans doute chercher un asile ailleurs, pour échapper aux dangers et aux fatigues, marches et contremarches continuelles qui avaient lieu incessamment ; mais, outre que la disposition seule de cet immense campement eût été un terrible obstacle à la fuite, un système d'espionnage habilement organisé achevait de la rendre à peu près impossible. On savait, du reste, quel devait être le résultat d'une tentative malheureuse, car l'émir avait fait crier dans le camp cette proclamation laconique et significative :

c( De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les biens, à moi la tête. »

Tous les parents d' Abd-el-Kader ne se trouvaient pas dans la smala ; ses cousins, les enfants de Oulad-Sidi-Bou-Taleb, s'étaient retirés, eux,

(1) Voir t. I", page 28G.

(2) Dans uu des chapitres suivants, uous retrouverons ce fidèle allié de la eau~e française.

leurs familles et leurs biens, dans les Etats de l'empereur du Maroc, où ils avaient été assez mal accueillis. Les frères du sultan, Sidi Mohammed Sâaid, Mustapha el Heussin et Sid el Mourtaddi, habitent chez les Beni-Iznassen, tribu kabyle occupant la partie de la frontière marocaine voisine de la Moulouia. Ils sont placés sous la protection de Mohammed el Bou-îlammidi, que l'émir maintient dans cette situation afin qu'à un moment donné il puisse, avec les cavaliers dont il dispose, faire irruption dans la province d'Oran.

Quant ù Abd-el-Kader, il apparaissait rarement à la smala, où il n'a passé guère plus de deux mois, dans l'espace de deux années, occupé qu'il était, sans cesse, à parcourir les tribus à la tête des troupes dont il disi^ose, afin de tenir ses partisans en haleine, d'encourager les tièdes et de châtier sévèrement ceux qui ont déserté sa cause. Pour avoir sous sa main le plus de forces possible, il ne laissait à la smala qu'environ 400 soldats réguliers, infanterie et artillerie, qui formaient la" garde du camp.

Les gens de petit commerce et de métiers qui avaient abandonné les villes récemment occupées par les Français étaient venus s'établir en foule dans la smala, où l'on trouvait des armuriers, des maréchaux, des selliers et même des juifs bijoutiers et tailleurs. Il s'y tenait de nombreux marchés abondamment approvisionnés de denrées apportées par les indigènes des environs ou qu'on allait chercher par caravanes. Les Oulad Sidi Mansour et les Oulad Sidi El Kerch se livraient particulièrement à ce dernier genre d'industrie et allaient acheter dans le Tell les grains qu'ils revendaient avec de gros bénéfices. Les subsistances s'étaient maintenues toutefois à un taux assez raisonnable, quand l'arrivée de la nombreuse population des Hachem doubla et tripla même le prix de toutes les denrées.

Jusqu'à l'ouverture de la campagne de 1843, la position de la smala était assez tolérable; ses déplacements avaient été peu nombreux, exécutés à loisir et motivés seulement par des convenances locales. Mais lorsque les Français se furent établis à Ténès, à Orléansville, à Tiaret, à Téniet-el-Had, à Oued Rouina, au Kliemis des Beni-Ouragh et enfin à Boghar, et que de cette troisième ligne, fort avancée vers le sud, rayonnèrent les colonnes qui, toutes, par une habile combinaison du maréchal, dont lui seul avait le secret, convergèrent dans la direction des plaines éloignées où l'émir croyait sa capitale nomade en pleine sécurité, alors commença pour la smala une existence de craintes et de migrations continuelles. La faim, qui n'atteignait guère que les plus pauvres, était le moindre fléau de cette immense agglomération d'individus. Les

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marches et les contremarches fréquentes et subites rendues nécessaires par les mouvements de nos colonnes étaient fatales pour les être faibles. Les vieillards, les femmes enceintes, les enfants, les malades, semaient la route de morts et de mourants, et l'emplacement de chaque bivouac était marqué par un cimetière. Pour soutenir le courage de cette foule désespérée, l'émir et ses lieutenants avaient recours à leur habituelle ressource, les fausses nouvelles. Quand ils voyaient le découragement devenir général, ils se hâtaient de publier que les Français, en guerre avec les Anglais, allaient retirer la majeure partie de leurs troupes ; ou que Moulaj' Abd-er-Eahman avait lancé sur nous toutes les hordes du Maroc et qu'il s'avançait à la tête d'une puissante armée. Une autre fois, c'était une victoire éclatante, remportée sur les chrétiens par Ben Allai ; ou bien c'était le général Mustapha Ben Ismaël qui désertait notre cause. Enfin on affirmait que, las de dépenser des sommes énormes sans aucun résultat, nous demandions la paix, et pour qu'on ne pût douter de nos dispositions pacifiques, le gouverneur général Bugeaud était destitué.

Alors des réjouissances publiques étaient ordonnées à propos de ces avantages imaginaires et achevaient d'abuser la foule ignorante, qui se consolait de ses souffrances actuelles en pensant que le terme n'en était pas éloigné.

Si on a bien compris la nature et la puissance de l'organisation de la smala, on s'expliquera . comment elle circulait librement, même sur le territoire des tribus hostiles à l'émir. Dans le système d'isolement et de dissémination où vivent les populations indigènes, surtout au delà du Tell, qui aurait pu s'opposer à la marche de cette énorme masse d'individus qui rappelle les émigrations vandales (voir 1. 1*"", page '230) traversant l'Afrique septentrionale, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à Carthage, traînant aussi après elles femmes, enfants, tentes et troupeaux ?

Abd-el-Kader aurait donc conduit sa smala partout dans le désert jusqu'aux frontières de Tunis, si des causes naturelles ou politiques n'avaient pas circonscrit ses migrations. La nécessité de trouver de l'eau et des pâturages, celle de se tenir à portée du théâtre de la guerre, imposaient des limites aux déplacements ; aussi voit-on que cette ville ambulante, dans ses différentes courses, a oscillé de l'est à l'ouest, entre eî Melah des Oulcd Naïls et Dahîa el Kahla (lac noir), chez les Hamian ; et du nord au sud entre el Loulia et Tagguin. Cependant, à l'époque oi\ elle a été enlevée, elle se disposait à gagner le djebel Eumour, à deux petites journées sud do Ouad Tagguin. Malgré les dispositions hostiles des gens de ces montagnes à l'égard de l'émir, dispositions dont ils lui avaient

déjà donné des preuves lors du siège d'Aïn-Madhi (1), en pillant les convois, il est probable que la smala aurait passé sans coup férir.

De tous les postes nouveaux, permanents ou provisoires, établis par les Français sur la ligne des hauts plateaux, ceux qui menaçaient le plus la smala étaient Tiaret à l'ouest et Boghar à l'est (2).

Cependant Abd-el-Kader, croyant que la colonne de Me"" le duc d'Aiimale était rentrée sur ce dernier j)oint, avait concentré toute son attention sur Tiaret, qu'il observait avec beaucoup de soin, car il savait que le général de Lamoricière y arrivait, et, connaissant le caractère entreprenant et décidé de ce chef, il supposait que c'était surtout de ce côté qu'il y avait des précautions à prendre, d'autant plus que la rareté de l'eau entre Boghar et le lieu qu'occupait la smala, lui paraissait un obstacle au passage d'une expédition française par cette route.

L'événement du 16 mai vint tromper toutes ses prévisions et lui apprit, à ses dépens, que le jeune prince ne le cédait à personne en hardiesse, en habileté et en énergie.

Pendant que l'émir s'abandonnait à cette dangereuse sécurité , M.^' le duc d'Aumale rassemblait à Boghar les munitions de guerre et de bouche ainsi que les moyens de transport nécessaires à l'opération dont le général Bugeaud l'avait chargé. Il apprit par Ameur ben Ferhat, l'agha des Oulad-Aièd que la smala se trouvait dans les environs du petit village de Goudjilah, à vingt-cinq lieues à peu près dans le sud de Boghai-. Muni de ces renseignements, qui, s'ils n'étaient pas d'une précision rigoureuse, paraissaient donnés avec bonne foi et en connaissance de cause, le prince se mit en marche le. 10 mai, emmenant avec lui treize cents baïonnettes des 33e et 64o de ligne et des zouaves ; six cents chevaux, tant chasseurs que spahis et gendarmes, et une section d'artillerie de montagne. Un convoi de huit cents chameaux ou mulets emportait un approvisionnement de vingt jours en vivres et orge. Des guides sûrs et habiles conduisirent cette petite armée par une vallée étroite parallèle à celle de Nahr Ouassal (3) jusque sur Goudjilah, où on arriva le 14, à la suite d'une marche de nuit. On cerna ce petit village, peuplé de gens de métiers qui avaient des rapports continuels avec la smala, et on sut par eux que celle-ci était à Oued El Oussakh, à un peu plus de vingt lieues au sud-ouest. La colonne se remit en route dans la nuit du 14 au 15, et elle fut informée par quelques individus, pris dans les bois, que l'ennemi avait levé son camp, la veille au soir, et se di-

(1) Voir tome I«% livre VI, page 313.

(2)Bogliar est à 35 lieues S.-S.-O. d'Alger, un peu à l'ouest duméridieudc Colcah.

(3) Sahr veut dire fleuve (c'est la source du Chelif).

rigeait sur Eass Ouad Tagguin (1) pour gagner de là le Djebel Eumour. Ce brusque mouvement avait été déterminé par une marche du général de Lamoricière, qui se trouvait à quelques lieues dans le sud-ouest.

L'émir, avec une troupe peu nombreuse , observait cette dernière colonne ; mais il était dans la sécurité la plus complète à l'égard de celle de Bogbar, qu'il croyait rentrée.

Le prince se décida aussitôt à gagner Aïn Tagguin, où, s'il n'atteignait pas la smala , il pouvait du moins lui couper la retraite de l'est et la rejeter sur le Djebel Eumour, du côté où opérait le général de Lamoricière. Pour arriver plus sûrement à ce résultat, il divisa sa colonne en deux parties, l'une essentiellement mobile, composée de la cavalerie, de l'artillerie et des zouaves avec 150 mulets pour porter les sacs et les hommes fatigués, l'autre formée des 2 bataillons d'infanterie et de 50 chevaux, devant escorter le convoi, sous les ordres du lieutenantcolonel Chadeysson ,

Les deux colonnes firent une halte de trois heures, puis elles partirent ensemble, dirigées par des guides sûrs qui devaient les conduire à Rass ouad Tagguin. Le 1(3, au point du jour, on prit quelques traînards de la smala. Les faux renseignements qu'ils donnèrent déterminèrent le prince à faire, droit au sud, une reconnaissance de cavalerie qui n'amena aucun résultat. Après cette tentative infructueuse, on reprit la route primitive dans la direction de Tagguin, où était le rendezvous général.

La moitié de la journée était presque écoulée sans que l'on eût rien aperçu, et déjà on commençait à désespérer de joindre l'ennemi, lorsque l'agha des Oulad Ayed, envoyé afin de reconnaître l'emplacement de l'eau, revint au galop pour avertir le prince que les trois cents douars (environ sept mille tentes) étaient campes à la source même de Tagguin.

Lorsque cet avis parvint, la colonne était à peine à mille mètres de l'ennemi, qui ne s'était pas encore aperçu de notre approche. La situation était critique, car les zouaves et l'artillerie, malgré toute l'énergie qu'ils déployaient dans leur marche, ne pouvaient arriver avant deux heures. Quant aux deux bataillons, ils étaient encore plus en arrière. Il fallait donc avec 550 chevaux attaquer cette masse (dix-huit mille individus environ) peu redoutable en elle-même, mais qui, outre une garde de 500 soldats réguliers, ne comptait pas moins de deux à trois mille hommes armés !

Ms^' le duc d'Aumale, sans se faire illusion sur les dangers de l'entre-

(1) La .«ourco de Tagguin.

prise, comprit cependant que la retraite était encore plus périlleuse que l'attaque ; il n'hésita donc pas à i)rendre ses dispositions de combat. Malgré les supplications de nos Arabes auxiliaires et les sages observations des aides de camp du fils du roi, il divisa sa colonne en trois petits corps : à gauche les sphahis, à droite les chasseurs, lui au centre avec une réserve, et il ordonna la charge.

La cavalerie, C( avec cette impétuosité qui est le trait distiuctif de notre caractère national, » arrive à fond de train sur l'immense agglomération ; le vaillant Yussuf, à la tête de ses spahis, attaque le douar d'Abdel-Kader, culbute son infanterie régulière, bien qu'elle se défende avec l'énergie du désespoir ; l'intrépide Morris, suivi de ses chasseurs, traverse toutes les tentes, malgré une terrible fusillade, et va couper la retraite aux fuyards, que les Hachem défendent courageusement.

Le prince, à la tête de sa réserve, renverse tout ce qui s'oppose à lui dans le centre.

Comment se faire une idée de l'horrible confusion qui régna pendant une heure dans cette foule efEarée ? Les guerriers ennemis, n'ayant pas eu le temps de se réunir, étaient réduits à se défendre individuellement ; les cris des femmes, les pleurs des enfants, le bruit des armes de tant de combats séparés, remplissaient l'air d'un horrible fracas.

Les assaillants, trop peu nombreux pour tout prendre, firent une coupure dans cette ville ambulante et chassèrent devant eux la partie qu'ils avaient séparée de la masse. Le reste put s'enfuir.

Les cadavres de 300 guerriers ennemis, 3,000 prisonniers, des drapeaux, des armes, étaient les trophées de notre victoire.

Nous n'avions eu que 9 hommes tués, 12 blessés et 28 chevaux mis hors de combat.

La mère et la femme d'Abd-el-Kader se sauvèrent, escortées i^ar quelques cavaliers audacieux qui avaient profité du désordre général pour les enlever.

Lella Zohra avait, quelques instants avant, imploré la pitié de Yussuf. qui, sans la connaître, l'avait rassurés et avait passé outre.

Tout le monde avait déployé, dans cette lutte inégale, autant de courage que d'intelligence militaire , mais au jeune prince appartient réellement l'honneur de la journée. Ce n'est pourtant pas dans son modeste rapport, où il n'oublie personne excepté lui, qu'il faut chercher la part qu'il a prise à ce fait d'armes dont le récit véridique paraît incroyable ; c'est par le témoignage unanime des combattants d\4 ï n- Ta g qui n qu'on a appris l'intrépidité, le sang-froid et la décision qu'il a montrés dans cette difficile conjoncture.

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La prise de la smala donna lieu à un fait 'généralement ignoré en France, quoiqu'il ait eu alors un grand retentissement parmi les Arabes de l'Algérie. Je le cite, car il témoigne du respect que professaient le prince et le maréchal Bugeaud pour le droit des vaincus.

Dans la lettre que le général en chef adressait au duc d'A.umale, après ce brillant succès, il lui disait entre autres : Cl II vous appartient, mon Prince, de disposer de vos prisonniers comme vous l'entendrez ; vous connaissez l'importance de chacun, désignez donc ceux que vous croirez prudent d'envoyer en France, et ceux qu'il conviendra de conserver à Alger dans un but politique. ))

Afin de classer ces prisonniers suivant leur importance, le duc d'Aumale chargea l'agha de Teniet-el-Had, Ameui* ben Ferhat, de les reconnaître. Ce hardi cavalier, chef de la grande tribu des Oulad Ayêd et qui commandait les goum de son aghalic à l'attaque de la smala, avait rendu d'importants service au prince, soit en lui fournissant d'utiles renseignements, soit en combattant vaillamment à ses côtés.

Parmi les prisonniers, Ameur remarqua une délicieuse jeune fille dont la mère était l'unique sauvegarde. Il entoura les deux captives de soins et d'attentions délicates, d'autant mieux accueillis qu'il était jeune et beau. C'étaient la femme et la fille de Sid El-Hadj M'hammed El Kharroubi, premier secrétaire de l'émir, qui, prévoyant les fatales conséquences de la lutte désespérée que soutenait Abd-el-Kader contre la France, avait pris la résolution d'abandonner l'émir.

Avant de s'éloigner de la smala, Sid El Khai-roubi avait confié sa femme et sa fille à deux serviteurs dévoués, avec l'ordre de saisir la première occasion pour les ramener à Al ger, mais tous deux avaient été tués. Kharroubi avait de-

mandé l'aman au général de Lamoricièrc, qui l'avait envoyé à Alger, où le gouverneur général l'accueillit avec autant de bienveillance que de distinction.

Ameur bcn Ferhat, désireux de régulariser la protection qu'il accordait aux prisonnières, demanda au duc d'Aumale la permission d'épouser la jeune fille. Le prince, après s'être assuré de son consentement et de celui de sa mère, autorisa d'autant plus volontiers cette union qu'il trouva ainsi une nouvelle occasion de récompenser le brave agha. Le mariage fut célébré suivant le rite musulman.

Quand Sid El-Hadj M'hammed El Kharroubi en eut connaissance, il fut non seulement blessé dans son affection paternelle, mais son orgueil se révolta contre la pensée que la fille d'un père appartenant à la plus haute aristocratie religieuse et d'une mère cheriffa (descendante du prophète), avait été donnée, sans son consentement, à un Arabe illettré au service des chrétiens.

Suivant la loi musulmane, une fille mineure ne peut se marier sans le consentement de son père, et celui-ci a toujours le droit de faire rompre le mariage contracté sans cette formalité. Sid El Kharroubi, fort de son droit, demanda une audience au général Bugeaud. Arrivé devant lui, il lui exposa la situation en termes clairs et concis, et termina par ces paroles :

(( Je me suis séparé du chef que j'ai servi fidèlement pendant dix ans, parce que je crois en conscience qu'il s'écarte de la voie du Seigneur en continuant une lutte désespérée. Toi, khalifa du sultan de France, tu as promis à tous les musulmans qui se soumettraient à ta domination de respecter leurs biens, leurs femmes et leur religion. C'est, confiant dans tes promesses que je viens, au nom du droit et de la justice, te demander ma fille, qu'on a mariée sans mon consentement. » Le gouverneur général était courroucé de

Fauclace d'un homme, hier encore notre ennemi, osant aujourd'hui, grâce à sa tardive soumission, protester contre la décision d'un fils de roi, qui avait usé de tant de modération dans l'application des lois de la guerre.

Il congédia Sid El Kharroubi en des termes qui exprimaient son profond mécontentement.

J'essayai, en particulier, d'amener Sid El Kharroubi à consentir au mariage de sa fille. A tous mes arguments, il opposait invariablement cette réponse :

ce On a lésé mes droits, je demande justice. »

Quelques jours étaient à peine écoulés depuis la réclamation de Sid El-Hadj M'hammed El Kharroubi qu'elle était déjà, parmi les Arabes, l'objet de toutes les conversations. La situation me paraissait très grave ; car si le gouverneur général restait sourd à la réclamation de l'ancien secrétaire de l'émir, c'était, aux yeux des Arabes, une sorte de déni de justice et, par conséquent, une première atteinte portée à sa grande renommée d'équité, renommée qu'il était si important de conserver dans l'intérêt même de notre domination.

D'un autre côté, faire droit à la demande de Sid El Kharroubi, n'était-ce pas infliger un blâme à M"'" le duc d'Aumale ? Aidé des conseils et du concours de mon cher professeur, Sidi Abd-el-Razak, je parvins, après de longues réflexions, à trouver une combinaison qui me parut de nature à mettre fin à cette délicate situation.

Je n'entrerai pas ici dans le détail des démarches réitérées que je tentai pour la faire agréer, soit auprès de Sid El-Hadj M'hammed El Kharroubi, soit auprès d'Araeur ben Fcrhat ; je me borne à en indiquer les résultats : il fut convenu que tous deux se présenteraient devant un ^ledjelès (assemblée de jurisconsultes), présidé par lemuphti d'Alger, qu'ils entendraient prononcer la nullité du premier mariage contracte

entre Ameur efc Aischa (1), et que, séance tenante, Sid EI- Hadj IM'hammcd El Kharronbi donnerait son consentement au second niariaf>'e de sa fille avec l'aglia.

Ainsi, en principe, les droits du père étaient reconnus et, en fait, le mariage autorisé par le fils du roi était légalement contracté.

Le général Bugeaud voulut bien approuver cette solution. Elle le fut également par M^'"" le duc d'Aumale. Son Altesse avait les sentiments trop élevés pour s'arrêter à des considérations personnelles en face d'un intérêt aussi important que celui de constater aux yeux des musulmans notre respect pour la justice.

Je sus, depuis, que des gens malveillants (il y en a partout, hélas !) avaient, à cette occasion, tenté de me desservir dans l'esprit du prince, et que Son Altesse s'était contentée de leur répondre :

« Ils sont rares les subordonnés qui, comme Léon Roches, osent faire connaître la vérité à leurs chefs, au risque même de leur déplaire. »

Je suis heureux et fier de pouvoir dire que, pendant toutes nos campagnes d'Afrique, M-'^' le duc d'Aumale n'a laissé échapper aucune occasion de me témoigner estime et bienveillance.

Chaque fois que, depuis cette époque, je suis allé en Algérie, mes Arabes des glorieux jours ne manquaient jamais de me rappeler les exemples de justice donnés par le maréchal, et ils ajoutaient : Ould Et Sultan b'dètsou kabel Heukom El Scheraâ, ce et le fils du roi lui-même a accepté a sentence de la justice. »

(1) Nom de la fille de Sid El Kharroubi.

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