CHAPITRE XXXIX
Episode des Beni-Ouragh. — Ouaransenis (juin 1843).
Au mois de décembre 1842, le général Biigcaud avait pénétré dans le grand pâté de l'Ouaransenis, où Abd-el-Kader trouvait un refuge assuré et d'où il s'élançait sur les tribus du Chelif, disposées à nous offrir leur soumission.
Nous avions fait quelques ghazias, livré plusieurs combats à la suite desquels, suivant leur méthode, les Arabes s'étaient dérobés à notre poursuite, et nous étions arrivés, sans obtenir aucune soumission, au cœur de cette vaste citadelle dominée par les pics abrupts et pittoresquement dentelés du mont Ouaransenis, qui, vu de Melianah, offre l'aspect d'une immense cathédrale gothique.
Je savais pourtant, par mes émissaires, que les Ben m'rahet, seigneurs religieux des populations de l'Ouaransenis et grands mokkadem de la zaouïa de Moulay-Taïeb (1) à Bess- Ncss, n'attendaient que l'arrivée des colonnes françaises dans leur pays pour faire acte de soumission et amener avec eux les tribus comptant parmi leurs khoddam (serviteurs).
Je ne pouvais douter de leurs sentiments pacifiques, car ils avaient envoyé à Kairouan un délégué de leur zaouïa qui s'était associé aux démarches que je fis alors, avec les
(1) J'ai déjà parlé dans le tome'P'', page 441, de l'importante secte religieuse de Moulay-Taïeb, à laquelle sont affiliés nos fidèles Douairs et Smalas, ainsi que la plupart des Coulougiis.
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envoyés de Sidi Mohammed Tedjini, afin d'obtenir la fameuse/«//o?/^.
Mes émissaires m'avaient également donné l'assurance des bonnes dispositions de Mohammed bel Haclj, chef de la grande tribu des Beni-Ouracjli, que j'avais connu pendant mon séjour chez Abd-el-Kader.
Je me tenais sans cesse à l'avant-garde, en tête des goum, dans l'espoir de voir arriver quelque parlementaire, lorsque, au débouché d'un col, nous nous trouvâmes en face d'une nombreuse émigration qui grouillait dans une vallée sans issue où nous l'avions acculée.
Au moment où le colonel PéHssier, chef d'état-major de l'armée, prenait ses dispositions pour pénétrer dans cette émigration composée d'hommes, de femmes, d'enfants et de troupeaux, un cavalier sans arme s'élança vers moi et me cria : ce Aman! Aman! Au nom de Dieu et par la bénédiction de Moulay-Taïeb, sur ta tête, Sidi Omar (1), épargne nos femmes et nos enfants ! »
C'était mon ancienne connaissance, Moliammed hel Hadj^ kaïd des Beni-Ouragh,
Je suppliai le colonel Pélissier de surseoir à l'attaque jus- (p'à la réception d'un nouvel ordre du gouverneur général, auprès duquel j'allais conduire Mohammed bel Hadj.
Celui-ci, j)endant le trajet, me dit que les marabouts de BesS'Ness, les Ben m'rahet, étaient parfaitement disposés en faveur des Français, ainsi que j'avais dû m'en convaincre par le rapport de mes émissaires, et que lui-même était prêt à fliirc acte de soumission.
(( Mais pourquoi, lui dis- je, avez-vous attendu ciue ^'os femmes, vos enfants et vos troupeaux tombassent entre nos mains pour demander Vaman ?
(1) C'est le nom que contiuuaieut à me donner les Arabes.
— Regarde sur les hauteurs, me répondit-il, ne vois- tu pas les khiélas et les goum d'Abd-el-Kader qui, depuis l'arrivée des Français dans l'Ouaransenis, nous chassent devant eux et nous ont ainsi empêchés d'entrer en relations avec vous? »
Il n'avait pas besoin de me faire apercevoir les cavaliers de l'émir, j'avais déjà constaté leurs manœu\Tes.
Avant de présenter Mohammed bel Hadj au général Bugeaud, j'attirai l'attention de mon chef sur l'importance du kaïd des Beni-Ouragh , qui venait à nous et dont le pouvoir s'appuyait sur l'influence des marabouts de Bess-Ness, seigneurs religieux des populations de l'Ouaransenis.
Dès son entrée dans la tente, Mohammed bel Hadj gagna les sympathies du général par son attitude digne et respectueuse et par la franchise de son regard. Il lui exposa d'abord la situation dans un langage clair et précis : « J'ai servi Abd-el-Kader avec dévouement, ajouta-t-il : c'était mon seigneur; il n'a pu protéger nos femmes et nos enfants contre ton armée, c'est à moi que revient cette protection, et, pour qu'elle soit efficace, je viens me remettre entre tes mains. L'homme puissant achète le cœur des hommes par la clémence, et le cœur des hommes est le plus précieux des butins. »
Le général Bugeaud, impressionné par la noblesse de ce langage et par la situation des malheureuses tribus arabes menacées en même temps par les Français et par l'émir, donna l'ordre au colonel Pélissier d'arrêter la poursuite. Cet ordre humain ne laissa pas d'exciter de vifs murmures dans la colonne, car il enlevait à nos braves soldats la satisfaction d'opérer une importante rhazia après de terribles fatigues.
Quand Mohammed bel Hadj connut la décision du gouverneur général, il saisit ses mains et les baisa en les mouillant de ses larmes.
(c Je vais écrire à mes fils de venir, lui dit-il, et ils resteront en otage entre tes mains jusqu'à ce que les chefs des tribus de l'Ouaransenis reviennent avec moi à ton camp pour faire acte de soumission. »
Le général refusa cette offre , en lui disant : « La parole d'un homme comme toi est le meilleur otage. »
Bien que persuadé de la bonne foi de Mohammed bel Hadj, je tremblais devant la grave responsabilité que j'avais assumée en inspirant à mon général les sentiments de confiance dont il venait de donner une si grande preuve à un Arabe dont je m'étais, pour ainsi dire, porté garant.
Je conservais, en outre, quelques doutes au sujet des dispositions des marabouts de Bess-Ness^ sur lesquelles comptait Mohammed bel Hadj, pour obtenir la soumission des diverses tribus de l'Ouaransenis.
Je demandai donc à ce chef de me conduire à Bess-Xess, où je désirais avoir un entretien avec les Ben m^rcihet. Il comprit non point mes soupçons, mais mes préoccupations , et il fut -convenu que les marabouts se rendraient, dans la journée, à Karnachin, village situé à quelques kilomètres de notre camp, où j'irais les rejoindre à la faveur de la nuit. A cet effet, Mohammed bel Hadj devait m'envoyer deux cavaliers porteurs de son sceau.
C'est à grand'peine que j'obtins de mon général la permission d'aller à ce rendez -vous. Les cavaliers de Mohammed bel Hadj furent exacts : je m'enveloppai dans un burnous, je fis harnacher mon cheval à l'arabe, et je partis à six heures du soir (il fait nuit de bonne heure en décembre).
Le temps paraît long en pareilles circonstances, et l'on a peine à chasser de sinistres réflexions. Le lieu du rendezvous me sembla d'autant plus éloigné que la route était horriblement accidentée. Nous arrivâmes eufin à l'entrée
T. II. l'J
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cruuc Dèclicra (1), où mes compagnons échangèrent des mots de passe avec des sentinelles; nous pénétrâmes dans des passages étroits, et j'hésitais à mettre pied à terre à la porte d'un gourbi plus grand que les autres, quand Mohammed bel Hadj me souhaita la bienveuue et m'introduisit auprès des marabouts de Bcss-JVess, Sidi Ahmed et Sidi ]\[()hammed oulad ben m'rabct.
Je fus touché de l'accueil de ces graves personnages, que je n'avais jamais rencontrés. Chacun d'eux prit une de mes mains dans les siennes, et le plus âgé me dit : « Sidi Mohammed Tedjini nous a parlé de l'amitié qu'il te porte et des services que tu lui as rendus ; nous savons par lui et par notre délégué que nous devons à ton intervention k Kairoiian, au Caire et à Taïfl^ fettoua qui permet aux musulmans de l'Algérie d'accepter la domination des Français. Nous avons mis en toi notre confiance, et si, au nom du khalifa du sultan des Français dont /wfre serviteur, ]\Iohannned bel Hadj, nous a vanté la clémence et la générosité, tu nous jures Vaman pour nous, nos femmes, nos enfants et nos biens, si tu nous promets que notre religion sera respectée, nous consentirons à nous rendre de nos personnes à son cainp, et à y conduire les ])rincipaux chefs des tribus que nous comptons parmi les Iclioddam de notre saint vénéré, Moulay-Taïeb. »
Le caractère des marabouts de Bess-Ness m'était connu, et je lisais dans leurs regards une telle sincérité qu'il ne m'était plus permis de douter de leur parole. Je leur fis le serment (Vama)i qu'ils me demandaient, et il fut convenu que, le lendemain, à la prière du s'bahh (2) (8 heures du matin environ), ils arriveraient à notre camp, suivis des chefs des tribus conduisant les chevaux de soumission et apportant la Dhyffa.
J'entrais à dix heures dans la tente de mon chef dont je
(I) Village couvert en chaume.
(9.) Prière .supplémentaire.
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calmai les vives inquiétudes. Comptant, non seulement sur la parole, mais sur l'exactitude des marabouts de Bess-Ness^ le général Bugeaud fit prévenir le chef d'état-major que le départ aurait lieu le lendemain à midi, quatre heures lui paraissant plus que suffisantes pour la cérémonie de la soumission.
Il avait hâte d'aller camper à Oued Eiou, où il devait trouver des vivres et rallier la colonne de M^'"" le duc d'Aumale.
Les ordres furent donnés en conséquence.
Le lendemain, de bonne heure, le colonel Pélissier vint, comme d'habitude, prendre les ordres du général en chef. Il lui rendit compte du mécontentement général qu'avait produit, la veille, dans la colonne, l'ordre de suspendre la ghazia, et, en se retirant, il témoigna hautement des doutes sur la parole et les promesses des chefs avec lesquels j'avais parlementé.
Quoique présent, je gardai le silence, bien persuadé que mes marabouts seraient exacts au rendez-vous.
Cependant il était neuf heures, et aucune troupe arabe n»'était signalée aux avant-postes ; dix heures, et rien encore I Je hsais l'impatience, le mécontentement même sur les traits de mon chef, et, au moment où je lui demandais la permission d'aller moi-même au-devant des marabouts, le colonel Pélissier entra de nouveau et, dans un langage acerbe qui visait clairement le rôle que j'avais joué dans cette circonstance, il m'accusa brutalement d'avoir trempé dans une honteuse mystification; puis me regardant en face : « En campagne, on fusille les traîtres ! » s'écria-t-il.
Sous le coup de cette offense, je sentis (pie je devenais fou, je portai la main à mon sabre, j'allais me précipiter sur le colonel, quand Rivet m'enlaça dans ses bras.
Aussitôt le général me donna l'ordre d'aller m'enquérir des motifs qui retardaient l'arrivée des marabouts et des
tribus. On me hissa sur mon clieval; j'étais semblable à un homme ivre ; je me laissai conduire aux avant-postes par un peloton de spahis commandé à cet etïet, et je ne revins à moi que lors(|ue nous nous trouvâmes en face d'une troupe de cavaliers suivis d'un millier d'Arabes, dont les uns tenaient en main les chevaux de soumission, les autres les mulets destinés aux transports des bagages, et le plus grand nombre portant des gachouches (1) embroches et d'immenses métred (2) de couscoussou.
A peine avais-je présenté les marabouts et Mohammed au général que je m'affaissai sur moi-même et perdis connaissance. Le lendemain, en reprenant mes sens, je me sentis embrassé par un officier qui me répétait : « Pardonnez-moi, mon brave Roches, pardonnez-moi ! » C'était le colonel Pélissier, qui, me dit-on, avait veillé une partie de la nuit sous la tente où je délirais.
Depuis ce jour, je n'ai jamais cessé d'être l'objet de la tendre affection de cet homme à la parole souvent si cruelle et au cœur si bon et si généreux. On s'en convaincra en lisant les lettres de l'illustre vainqueur de Malakoff, que je produirai au cours de cet ouvrage.
Je reviens au récit de la soumission des tribus de TOuaransenis.
Un interprète de l'état-major m'avait remplacé lors de la remise des chevaux de soumission , mais ni les marabouts de Bess-Ness, ni Mohammed bel Hadj ne voulurent traiter sans moi la question de l'organisation des tribus. On fut obligé de conserver le même campement, et le lendemain, étant complètement rétabli, je pus reprendre mon service et procéder à cette organisation.
(1) Moutons entiers rôtis.
(2) Plats en bois dans lesquels on met le couscoussou.
Le gouverneur général avait l'intention de nommer khalifa de rOuaransenis le kaïd des Beni-Ouragh, Mohammed bel Hadj , qui ne voulait point accepter une situation revenant droit, selon lui, à Sid Ahmed ben M'rabet, marabout de Bess- Ness. Celui-ci, de son côté, refusait obstinément des fonctions incompatibles, disait-il, avec son caractère rehgieux. « Le grand chef de la confrérie de Moulay Taïèb dont je suis le mokaddem, Sid-el-Hadj Elaârbi, demeurant à Ouazzan (Maroc), peut seul, ajouta-t-il, autoriser cette dérogation à notre règle; il connaît les liens d'amitié qui t'unissent à Sidi Mohammed Tedjini, il sait, par moi et par les deux mokaddem que tu as rencontrés à Kaïrouan et au Caire, la part que tu as prise à l'obtention de la fettoua, il sait enfin tous les services que tu rends chaque jour aux musulmans ; je suis donc persuadé que si tu lui écris pour lui demander cette exception à notre règle dans l'intérêt même des populations de l'Islam, il accueillera favorablement ta demande. »
Je soumis cette idée à mon chef, qui m'autorisa à écrire à Sid-el-Hadj El-aârbi. Je remis l'original entre les mains de Ben M'rabet et un duplicata fut expédié au grand saint musulman par voie de Tanger. Nous allons connaître, à la fin de ce chapitre, le résultat de cette démarche.
Sid Ahmed ben M'rabet, sans accepter le titre de khalifa, prit l'engagement de mettre au service de notre cause l'influence qu'il exerçait sur les tribus de l'Ouaransenis.
Hélas ! nous ne pouvions pas encore donner à cette influence l'appui permanent qui était indispensable pour combattre victorieusement celle d'Abd-cl-Kader. A peine, en effet, le gouverneur général était-il rentré à Alger que l'émir apparaissait de nouveau dans la vallée du Chelif, d'où, poursuivi par les colonnes Changarnier, Gentil et Saint- Arnaud, il s'élançait dans l'Ouaransenis, ciultiait les tribus (\\x\ s'étaient soumises aux Français et emmenait, chargé de fers
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notre pauvre agha Moliammcd bel Hadj. 11 n'osa pourtant pas attaquer nos amis les Ben ^l'rabet, qui s'étaient retranchés à Bess-Xess et à Kernachin et se préparaient à une vig'oureuse résistance.
Le «i'énéral Bugeaud comprit l'importance qu'il y avait à soutenir ces fidèles alliés et à châtier à notre tour les tribus qui n'avaient opposé aucune résistance à l'émir. Aussi, dès (i[u'il eut rétabli l'autorité de notre agha Ghobrini dans le pâté de"- montagnes situées entre Melianah et Cherchel, et consolidé nos nouveaux établissements d'Orléans ville et de Ténès, pénétra-t-il de nouveau dans l'Ouaransenis, au mois de juin 1843.
Il établit d'abord un dépôt de vivres à Sauk-el-Khemis, sur l'oued Rihou (1). Là nous fûmes immédiatement rejoints par Sid Ahmed Ben M'rabet et par notre brave Mohammed bel Hadj , que le brillant exploit du duc d' Aumale , contre la smala, venait d'arracher à une mort certaine et de rendre à la liberté.
Grâce à l'influence de ces deux chefs et après quelques ghazias habilement dirigées, toutes les populations de l'Ouaransenis demandèrent l'aman au général Bugeaud, qui, toujours disposé au pardon, leur assigna un rendez-vous à Oued Tléta, où se rendirent des députations de toutes les tribus, leurs chefs en tête, amenant les chevaux de soumission.
Le jour même, Sid Ahmed ben M'rabet, qui avait reçu de son chef, Sid-el-Hadj El-aârbi, l'autorisation d'accepter momentanément le titre et les fonctions que voulait lui conférer le général Bugeaud, fut proclamé khalifa de cette contrée et Mohammed bel Hadj fut placé sous ses ordres avec le titre d'agha.
(1) Le poste des Ammi Moussu, que les soldats avaient surnommé Biscuit-Ville.
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Une note rédigée par M. Beamnier, clrogman chancelier de la mission de France à Tanger, efc dont je transcris ici la copie, donne sur la confrérie de Moulay Taïeb, sur les tendances de son chef et son intervention dans nos relations avec les marabouts de l'Ouaransenis, des renseignements dont l'importance n'échappera pas certainement à mes lecteurs.
Note émanée de M. Beaoiier, drogman chancelier DE la mission de France a Tanger (1845).
Les musulmans prennent pour intermédiaires entre eux et la divinité ceux de leurs marabouts dont la sainteté a éclaté par des miracles et par les meilleures actions. Ils sont affiliés ainsi à plusieurs congrégations dont chacune prend le nom du marabout qui l'a fondée.
Les principaux sont : Sidi-Abd-el-Kader El Djilani, né à Bagdad dans le troisième siècle de l'hégyre. Ce grand personnage, qui occupe un rang supérieur parmi les autres saints musulmans, a voyagé dans toute l'Afrique du nord et à chaque pas, en Egypte, à Tripoli , dans le royaume de Tunis, dans le royaume d'Alger et dans l'empire du Maroc, on trouve des coupoles (koubba) élevées en l'honneur de Sidi- Abd-el-Kader dans les endroits où le marabout de Baghdad avait fait des stations. Ses khoddems (serviteurs) forment sans contredit la corporation la plus importante de Tislamisme.
Sidi Mohammed ben Aïssa, qui vivait vers le sixième siècle et dont les affiliés portent le nom de Aïssaoua ;
Et Muley El-Tchmi, qui vivait au commencement du dixième siècle et qui a fondé la zaouia de Ouezzan (ville du Maroc considérée comme ville sainte). Les serviteurs de ce marabout ont pris le nom des Touhemiin.
Muley-el-Tehmi était de la grande famille de MuUy-Driss, descendant du prophète, qui, dans le deuxième siècle de l'hég-ire, vint jeter les fondements de la ville de Fez.
Les Touheniiin "ne sont autres que les disciples appelés communément <( khoddems de Moulay Taiel, )> frère de Muley Tehmi, et jouissant de la même réputation de sainteté que lui.
Nous n'avons à nous occuper ici que de la congrégation des Touliemiin, autrement dit hliocldems de Bloulay Tdieh.-
Le but de cette congrégation est essentiellement religieux, et il est interdit aux membres de la famille nombreuse de Muley Taïeb d'accepter, sous quelque prétexte que ce soit, un pouvoir temporel. Il est à remarquer que les disciples de ce marabout ne se sont jamais mêlés de politique.
Sid-el-Ha(Jj-el-Arl)i, vieillard de quatre-vingt-dix ans, descendant de Muley Taïeb, est aujourd'hui le chef de cette congrégation. C'est l'homme le plus aimé et le plus vénéré de tout le Maroc ; il ne s'est jamais appliqué, pendant toute sa vie, qu'à maintenir la paix et l'obéissance dans tout l'empire. Depuis la rupture des traités de la Tafna, il a constamment refusé d'implorer Dieu pour les succès d'Abd-el-Kader. Personne n'ignore que ce vénérable vieillard a changé le nom d'Abd-el-Kader ; il ne l'appelle pas, comme les autres, Mahhi-ed-Din, qui signifie en arabe celui qui fait revivre la religion, il le nomme Moumhhi-ed-Din {celui qui détruit la religion).
Yoici un fait bien caractéristique. Au milieu de l'Ouaransenis, dans la tribu des Bcni-Ouragh, se trouve une petite ville nommée Zaouiat-Bessness. Le chef de cette ville, Sidi-Ahmed-Ben-Merabet, est un des descendants de Muley Taïeb et il est le khalifa de 8id-cl-Hadj-el-Arbi d'Ouezzen. Il est en Algérie le premier représentant de la congrégation de Mulev Taïeb.
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En 1841, il eut à se plaindre d'Abd-el-Kader, qui n'eut aucun respect pour ses envoyés et ses serviteurs.
En 1842, M. le maréchal Bugeaud conféra au frère cadet de Sid-Ahmed-Ben-Merabet le khalifa de l'Ouaransenis, qui comprenait toutes les tribus qui occupent le grand pâté de montagnes qui est borné au nord par Orléansville, au sud par Tiaret, à l'ouest par les Flittas et à l'est par la province de Méliana. Il fut convenu qu'avant d'accepter définitivement ces fonctions temporelles, Sid-Ahmed-Ben-Merabet demanderait son approbation à Sid-Hadj-El-Arbi. Une lettre fut écrite en duplicata par voie de Tanger et par voie de terre. Deux mois après, Sid-Ahmed-Ben-Merabet reçut la réponse dont copie a été remise à M. le maréchal Bugeaud ; en voici le résumé : ce Tu sais la punition que Dieu réserve à ceux des descendants de Muley Taïeb qui acceptent le pouvoir temporel : nous en avons eu deux exemples frappants sous le règne de Mulev Soliman. Tu m'es trop cher pour que je t'expose à un pareil malheur, n'accepte donc que momentanément le titre que le chef des chrétiens veut te donner pour le bien des musulmans, mais remplis scrupuleusement les promesses que tu lui as faites.- Dieu a ses desseins en lui donnant la domination de l'Algérie ; tu dois seconder les desseins de Dieu en ne manquant pas au serment de fidélité que tu lui as prêté. Je ne suis pas étonné des mauvais traitements que s'est permis à votre égard Abd-el-Kader, fils de Mahhied-Din, c'est un de ces fléaux que Dieu envoie sur la terre pour punir les musulmans de leurs fautes. Ses commencements ont été suivant la reli^'ion, sa fin sera contre la religion. Continue à combattre cet ennemi des musulmans, qui croit faire la guerre sainte et qui n'arrive à d'autre but que celui de compromettre la vie et les fortunes des insensés (\\ù écoutent ses conseils. Si Dieu fiiit arriver le jour de la victoire pour les musulmans, ce sera notre maître le sultan du
Maghreb qui, suivant les règles de l'Islamisme, déclarera ouvertement la guerre aux infidèles et les chassera jusque dans ] cur pays. »
Il est important de remarquer que les Douairs, les Smalas, , et tous les Coulouglis , dont la fidélité n'a jamais vaiié, ap- ' partiennent à la congrégation de Muley Taïeb.
Lors des derniers événements, Sid-Ahmed-Ben-Merabet et ses serviteurs sont restés inébranlablement dévoués à la France au milieu des autres tribus, qui toutes avaient fait défection.
Dans le grand soulèvement qui vient de troubler notre conquête, des gens de toutes les congrégations ont été les fauteurs du désordre et de la révolte. La communauté de sectes a pu servir à établir de l'ensemble dans les efforts dirigés contre nous; mais accuser Sid-El-Hadj-El-Arbi de connivence dans cee événements, c'est prouver une ignorance complète des choses et des hommes du pays.
En racontant, trop longuement peut-être, l'épisode des Beni-Ouragh, j'ai voulu, d'un côté, faire ressortir l'influence qu'exercent, en Algérie, les chefs des confréries religieuses (Khouan), et, de l'autre, mettre en évidence les sentiments d'humanité du général Bugeaud.
Que de fois n'ai-je pas entendu reprocher à mon illustre chef de se laisser tromper par les protestations des Arabes, qui se soumettaient aux Français afin d'éviter d'être ghaziés par eux, et faisaient acte de repentir et de soumission à Abdel-Kader dès qu'il apparaissait.
Non, le maréchal ne se laissait pas tromper par les protestations des Arabes, mais son grand cœur s'apitoyait devant l'horrible position de ces malheureuses tribus qui, également incapables de résister à nos attaques et à celles d'Abd-el- Kader, cherchaient par une soumission apparente à sauver
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leur vie et leurs biens. Elles ont compris, elles, l'indulgence de ce grand chef qu'elles voyaient si terrible dans les combats, et si compatissant et si magnanime après la victoire ; et longtemps encore on entendra répéter sous le gourbi du Kabyle et la tente de l'Arabe ces paroles légendaires :
Bou-chiba (1) Draâou chedid Kalbou Hanin oua Raiou rechid.
a Le père la Blancheur a le bras fort, le cœur miséricordieux et le conseil sage ! »
(l) Nom familier que les Arabes donnaient souvent au maréchal, à cause de sa belle chevelure blanche.