CHAPITRE XL
Lettres à ma mère adoptive. — Le général Bugeaud est nommé maréchaL — Je suis nommé chevalier de la Légion d'honneur. — Visite dukhalifa Ali au maréchal. — Protection accordée par le maréchal Bugeaud aux ordres religieux. — Ses lettres au sujet des Jésuites.
Alger, 20 août 1843.
Enfin, mère chérie, j'ai la douce satisfaction de t'annoncer (|ue ton fils est chevalier de la Légion dlionnenr. C'est seulement après neuf citations à l'ordre de l'armée, pour faits de guerre et services rendus en campagne, et cinq propositions de la part du général Bugeaud, que j'ai pu obtenir cette faveur. Elle m'est d'autant plus précieuse que j'ai fait plus d'efforts pour la mériter.
Tu ne liras pas sans intérêt la façon dont j'ai appris cette bonne nouvelle.
Le général m'avait donné une mission auprès du khalifa placé par lui à la tête de toutes les tribus de" la Mitidja, Sidi Ali, Oul'd Sidi Lekhal, descendant des célèbres marabouts Oulad Sidi Embarek de Coléah (1). Une ghazia, habilement conduite par le khalifa contre une portion de la tribu des Hadjoutes qui s'était refusée à exécuter ses ordres, avait amené les dissidents à résipiscence, sans grande effusion de sang, et nous avions établi notre camp sur les bords pitto-
(1) Voir la notice sur les Oulad Sidi Embarek, note du premier volume, page 444.
CAMPAGNES D'aFRIQUE. 301
resques du lac Halloula, au pied du Medrashem (1), appelé K'hor er Roum'ici (tombeau de la chrétieune), où, disent les Arabes, sont cachés d'immenses trésors défendus par de terribles Djenns (démons).
La tribu nous avait apporté une superbe Dhyfa. Le khalifa et moi, mollement étendus sur des tapis placés en avant de sa tente, nous fumions nos longs chibouks, tandis qu'un chanteur arabe, accompagné par d'habiles gucssâh (joueurs de flûtes à trois trous), nous récitait l'histoire des aïeux de Sidi-Ali.
Tout à coup, nous entendons le galop précipité d'un cheval et nous voyons apparaître un spahi au burnous rouge qui s'élance à teiTe et vient respectueusement mettre aux pieds de Sidi-Ali un pli revêtu du large sceau de la Direction arabe. Le khalifa brise le cachet et retire de l'enveloppe une lettre à mon adresse.
Je reconnais la grosse écriture de Daumas, et je lis :
(( Victoire ! notre bien-aimé patron est nommé maréchal î » Sans achever la lettre, que je jette de côté, je pousse une exclamation de joie, et je donne la bonne nouvelle au klialifa, qui se lève et crie d'une voix retentissante : (( Que Dieu soit loué ! le sultan de France a élevé notre seigneur le général Bugeaud au grade suprême ; il l'a nommé maréchal. » Et, dans tout notre campement, s'élève successivement et comme une traînée de poudre cette joyeuse exclamation : (( Allah iansor el Marichan ! » (Que Dieu donne la victoire au Maréchal !) x4. ce moment, je me sens tirer par le pan de ma tunique. Je me retourne, et Isidore me dit, la voix tremblante d'émotion : (( Oh ! Monsieur, quel bonheur ! vous voilà enfin décoré. — Laissez-moi tranquille, lui dis-je brustpiement, il ne s'agit pas de moi. — Mais, si. Monsieur, il s'agit do vous :
(1) Mausolée des aueiens rois de Numidie.
:]{)2 I.IVRK SIXIÈME.
tenez, lisez la lettre que vous venez de jeter. » Je pris cette lettre, dont je t'envoie la copie (1), et j'avoue (jue mettant de côté toute étiquette, j'embrassai mon brave domestique et j'annonçai à Sidi-Ali la faveur dont je venais d'être l'objet. Je reçus ses chaleureuses félicitations et celles de tous les chefs du goum.
Le khalifa donna une large B'chara (2) au spahi et expédia immédiatement aux kaïds de la Mitidja l'ordre de se rendre sur-le-champ à Bou-Farik, où ils devraient l'attendre.
A trois heures du matin (nous sommes dans le mois d'août), nous montâmes à cheval, précédés des drapeaux du khalifa et suivis de notre goum. « Je ne dormirai pas avant d'avoir baisé la main de notre père et seigneur le maréchal, me dit Sidi-Ali, et je veux arriver auprès de lui, suivi de tous les kaïds de la Mitidja. »
A mesure que nous traversions le territoire d'une tribu , ses cavaliers se joignaient à notre goum et faisaient la fantasia aux cris de : « Allah iansor el Marichan ! »
Nous arrivâmes à Alger à huit heures du soir. Nous avions parcouru soixante kilomètres.
Je laissai le khalifa et ses cavaliers sur la place du Gou-
(1) Copie de la lettre de Daumas :
C( Alger, 19 août 1843.
(( Mon cher ami, C( Victoire ! notre bien-aimé patron est nommé maréchal. Victoire ! vous êtes nommé chevalier de la Légion d'honneur. Puissiez-vous juger de mon amitié par l'empressement que je mets à vous communiquer ces bonnes nouvelles po?(r fous.
c( Votre ami dévoué, c( E. Daumas. ï)
(2) B'charra (bonne nouvelle). Les Arabes appellent B'chara la somme que donne ordinairement celui qui reçoit la Ijonne nouvelle à celui r(ui en est le porteur.
CAMPAGNES D'aFRIQUE. 303
vernement et me rendis seul auprès du maréchal. Ah ! mère chérie, il est des moments qu'on croirait ne pas acheter trop cher en les payant de sa vie. Tel fut celui où je me suis senti pressé dans les bras de mon chef qui , au lieu d'écouter mes respectueuses félicitations, me parlait de la joie qu'il éprouvait de m'avoir fait décorer. Oh ! oui, cette étreinte où j'ai senti battre le cœur du grand capitaine m'a paru plus précieuse que toutes les décorations.
Je racontai au maréchal les circonstances au milieu desquelles m'était parvenue la bonne nouvelle , et lui demandai la permission de lui présenter immédiatement Sidi Ali et les kaïds de son aghalic. ce Amenez -moi bien vite tous ces braves gens, y> me répondit-il. Un moment après, j'introduisais dans la grande salle arabe, annexée à l'ancien palais, le khalifa, descendant des illustres marabouts de Coléah, suivi d'une centaine d'Arabes, dont les costumes amples et pittoresques encadraient les têtes caractéristiques. Le maréchal ne se fit pas attendre et, dès qu'il arriva suivi de son état-major, le cri diQ Allah iansor bI Marichanî retentit avec fracas. Sidi Ali vint lui baiser la main.
A un signe que je fis à mes Arabes, un silence profond succéda aux expressions bruyantes de leur joie, et le khalifa, s'adressant au maréchal , lui dit à haute voix : (c Le sultan de France est juste : il t'a élevé au degré le plus rapproché de son trône. Louanges à Dieu ! Il a exaucé nos vœux en te donnant de nouveaux honneurs ! Que Dieu prolonge les jours de notre père bien-aimé le maréchal ! »
Et tous les Arabes répétèrent ensemble ces dernières paroles.
(( Et moi aussi, mes enfants, leur dit le maréchal de sa voix pénétrante , je remercie Dieu et mon roi de m'avoir choisi pour gagner à la France le dévouement d'hommes tels que vous, qui, après avoir courageusement combattu,
304 LIVRE SIXIÈ3IE.
se montrent dignes de la générosité de ceux à qui Dieu a donné la victoire. »
De nouvelles acclamations répondirent à ces paroles , et Sidi Ali demanda au maréchal l'honneur d'adresser ses félicitations à madame la maréchale. Je crois bien avoir encouragé cette demande, car le commandant Fourichon m'avait glissé dans l'oreille que la digne compagne de notre chef désirait, pour elle et son entourage, recevoir l'intéressante visite du khalifa et de son cortège. Un désir de madame la maréchale Bugeaud, si bienveillante à mon égard, était toujours pour moi un ordre agréable à exécuter ; mais, ce jour-là, j'y obtempérai avec d'autant plus d'empressement (pie mes camarades m'avaient déjà annoncé la présence de madame de Liadières, dont le mari, aide de camp du roi , avait été chargé par Sa Majesté d'apporter le bâton de maréchal au général Bugeaud.
Si tu avais pu être témoin , mère chérie , de l'admiration inspirée à cette élégante Parisienne par l'apparition du khalifa et de son cortège, tu ne me taxerais plus d'exagération, quand je te parle de l'aspect si poétique et en même temps si majestueux de mes chefs arabes.
Notre belle compatriote excita, elle aussi, l'admiration des Arabes. I^e khalifa surtout ne pouvait cacher son émotion quand cette admirable créature , type accompli de la beauté orientale chantée par les poètes musulmans, s'approchait de lui, examinait les fines étoffes de son burnous et de son liaïk, et lui adressait de gentilles questions sur son genre d'existence et voire même sur son harem.
Je te laisse à penser si notre chef a été aimable avec la gracieuse messagère qui lui a remis elle-même les insignes du maréchalat. Tu as sans doute entendu dire plus d'une fois, par des gens cpii ne le connaissaient pas, que le général Bugeaud était un militaire aux allures brusques et peu courtoises.
CAMPAGNES D'aFRIQUE. 305
Eh bien, tu ne peux te faire une idée de son exquise galanterie. J'ai pu saisir quelques-unes des phrases qu'il adressait à madame de Liadières, et je t'assure que c'étaient autant de madrigaux où l'esprit le disputait à la grâce.
Malgré les charmes de cette soirée, j'attendais avec impatience le signal du départ. Deux journées passées à cheval et deux nuits sans dormir me prédisposaient à un sommeil qui fut embelli par d'heureux songes. Je voyais la belle Parisienne marcher légèrement sur les flots de la Méditerranée, un bâton de maréchal dans une main et une croix de la Légion d'honneur dans l'autre. La croix ! Il me semble qu'on n'est pas digne de la porter quand on n'éprouve pas une indicible joie en la recevant. Pourquoi, mère chérie, toi la seule dame de mes pensées, n'as-tu pu donner la première accolade au nouveau chevalier?
Adieu.
Alger, 25 août 1843.
Tu te souviens, mère chérie , que notre cher abbé Landmann nous répétait souvent qu'il existait de vives sympathies entre le prêtre et le soldat, soumis qu'ils sont, tous deux, au régime salutaire de la discipline et prêts, tous deux, au dévouement et au sacrifice?
J'ai pu constater moi-même la réalité de ces sympathies, qui, en Algérie, s'afîirment d'autant plus qu'ici soldats et prêtres s'avancent, côte à côte, vers un même but, la conquête matérielle et morale d'un peuple.
Il faut voir l'expression de joie ineffable qui distend tout à coup les traits contractés de nos pauvres soldats blessés ou mourants, quand ils voient s'approcher leurs braves aumôniers ! Oh ! ce serait une action cruelle que commettrait le gouvernement qui négligerait de procurer cette dernière consolation
oOG LIVRE SIXIÈME.
à ces nobles enfants, dont la plupart versent leur sang" pour la patrie, sans autre mobile que le sentiment de l'honneur et du devoir.
Le maréchnl, je te l'ai déjà dit, naturellement porté à respecter la religion et ses ministres, a compris quel concours précieux pourront lui apporter les ordres religieux dans l'œuvre de la civilisation; aussi favorise-t-il leur établissement en Algérie , et leur donne-t-il des témoignages constants de sa sollicitude et des marques de sa générosité.
Je sers souvent d'intermédiaire entre le gouverneur général et les supérieurs des Jésuites et des Trappistes , je suis donc mieux que personne à même de constater les services importants que mon chef leur rend chaque jour. Mieux que personne également, je peux me rendre compte de l'excellent effet produit sur l'esprit des populations musulmanes par la charité et la tolérance du clergé et des ordres religieux des deux sexes. Le Coran, du reste, leur rend hommage dans plusieurs passages et entre autres le verset 85, chap. v : Ceiœ qui 7iourrissent la haine la plus violente contre les musulmans sont les juifs et les idolâtres, et ceux qui sont les jjIus disposés à aimer les musulmctjis sont les hommes qui se disent chrétiens. C'est parce qu'ils ont des prêtres et des moines et parce qu'ils sont sans orgueil. Et ailleurs : Respectez leurs prêtres et leurs moines, qui jeûnent et ([ui prient et s' adonnent aux bonnes œuvres.
Crois pourtant, mère chérie, que, malgré ces bonnes dispositions, il serait, pendant longtemps encore, inutile, dangereux même, de se livrer à la propagande parmi les musulmans. Liutile, car, durant mon séjour prolongé dans toutes les parties de l'Afrique, je n'ai connu qu'un seul adulte musulman qui ait embrassé sincèrement le catholicisme. Dangereux, car, en essayant de les convertir, nous risquerions de les arracher à l'indiff'érence religieuse dans laquelle ils vivent
CAMPAGNES b'aFRIQUE. 307
pour la plupart et qu'Abd-el-Kader s'efforçait de combattre.
Mais nous pouvons préparer l'ère des conversions chez les Arabes, chez les Kabyles surtout, en installant au milieu d'eux des missionnaires dont la seule propagande consisterait à leur donner l'exemple des vertus chrétiennes, à soigner leurs malades et à leur enseigner notre langue et les éléments des connaissances usuelles.
Tel est d'ailleurs le système adopté par M^'' Pavy, et tout le monde sait les heureux résultats que cet illustre prélat a déjà obtenus.
A l'appui de ce que je viens de te dire au sujet de la protection accordée par le maréchal Bugeaud aux ordres religieux établis en Algérie, je te transmets confidentiellement la copie d'une lettre que j'écrivais dernièrement sous la dictée de mon chef à un publiciste éminent :
« Alger, fin juin 1843.
« J'ai été peiné de l'article sur les Jésuites que j'ai lu dans votre numéro du 13 juin...
(( Vous savez bien que je ne suis ni jésuite ni bigot, mais je suis humain et j'aime à faire jouir tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, de la somme de liberté dont je veux jouir moi-même. Je ne puis vraiment m'expliquer la terreur qu'inspirent les Jésuites à certains membres de nos assemblées. Ils ont pu être dangereux quand ils se mêlaient à la politique des gouvernements et qu'ils dirigeaient la conscience des souverains. Mais aujourd'hui leur influence politique est nuHe, et nous pouvons tirer d'eux un grand avantage pour l'éducation de la jeunesse, car, de l'avis de leurs ennemis les plus acharnés, ils sont passés maîtres dans l'art d'enseigner.
c( Quant à moi, qui cherche par tous les moyens à mener à bonne fin la mission difficile que mon pays m'a confiée, com-
o(^S LIVRE SIXIÈME.
ment prcndrais-jc ombrage des Jésuites, qui, jusqu'ici, ont donné de si grandes preuves de charité et de dévouement aux pauvres émigrants qui viennent en Algérie, croyant y trouver une terre promise, et qui n'y rencontrent tout d'à bord que déceptions, maladies, et souvent la mort ?
« Les sœurs de charité ont soigné les malades qui ne trouvaient plus de place dans les hôpitaux et se sont chargées des orphelines.
(( Les Jésuites ont adopté les orphelins.
(( Le P. Brumeau, leur supérieur, a acquis, moyennant 120,000 francs, une vaste maison de campagne (Ben Aknoun) entourée de 150 hectares de terre cultivable, et là il a recueilli plus de cent trente orphelins européens qui, sous la direction de différents professeurs, apprennent les métiers de laboureur, jardinier, charpentier, menuisier, maçon, etc.
« Il sortira de là des hommes utiles à la colonisation , au lieu de vagabonds dangereux qu'ils eussent été.
ce Sans doute les Jésuites apprendront à leurs orphelins à aimer Dieu. Est-ce là un si grand mal ? Tous mes soldats, à de rares exceptions près, croient en Dieu, et je vous affirme qu'ils ne s'en battent pas avec moins de courage.
(( Je ne puis m'empêcher de sourire quand je lis dans les journaux l'énumération des dangers dont la corporation des Jésuites menace la France. Il faudrait, en vérité, qu'un gouvernement fût bien faible pour redouter quelques prêtres qu'il est, du reste, facile de surveiller...
(( Mais au gouvernement du roi, seul, appartient de résoudre cette question.
(( Pour moi, gouverneur de l'Algérie, je demande à conserver mes Jésuites, parce que, je vous le répète, ils ne me portent nullement ombrage et qu'ils concourent efficacement au succès de ma mission.
« Que ceux qui veulent les chasser nous offrent donc les
moyens de remplacer les soins et la charité gratuits de ces terribles fils de Loyola.
« Mais, je les connais, ils déclameront et ne feront rien qu'en grevant le budget colonial, sur lequel ils commenceront par prélever leurs bons traitements, tandis que les Jésuites ne nous ont rien demandé que la tolérance. »
Tu vois, mère chérie, que la question religieuse entre dans les préoccupations du maréchal et qu'il tend à la résoudre d'une façon pratique, comme c'est sa méthode, du reste, en toutes choses, c'est-à-dire en utilisant dans l'intérêt général du pays les forces morales et matérielles dont dispose l'Eglise. Quelle leçon de tolérance pour nos gouvernants !
Adieu.