‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 42 sur 62 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Lettres à mon ami M. M. de L. — 11 septembre 1843. Je retrouve Lella Béïa Bent-El-Hakem, que j'avais dû épouser à Tegdempt en 1839, — 15 octobre 1843. Arrivée à Alger du capitaine Schiaffino, qui m'avait ramené d'Alexandrie à Civitta-Yecchia. — 10 décembre 1843. Mort de mon serviteur Isidore. — Don de mon cheval Salem au haras de Bou-Farik.

Lettre adressée à mon ami M. M, de L.

Alger, 11 septembre 1843.

Mon cher ami.

Dans une de tes dernières lettres, tu me reprochais de ne pas m'être assez préoccupé des moyens de retrouver la jeune musulmane que j'avais été forcé d'épouser à Teg'dempt, et tu me disais très sévèrement que si l'acte de répudiation passé chez le kadhi d'Orairrompait, aux yeux de la loi de Mohammed, les liens qui m'attachaient à cette femme, je n'en étais pas moins responsable des malheurs que cette union pourrait attirer sur elle et sa famille.

Comme toujours, mon précieux ami, tu juges sainement les questions les plus compliquées en te plaçant simplement au point de vue de l'honnêteté, non point relative, mais absolue.

Oui, tu avais raison : j'avais de grands torts à réparer visà-\'is de la femme à qui la ftitalité m'avait momentanément

uni ; aussi, depuis mon retour en Algérie, n'avais- je cessé de rechercher ses traces.

La Providence m'a donné une nouvelle preuve de la protection dont elle m'a jusqu'à ce jour entouré ; j'ai retrouvé cette jeune femme qui te préoccupe, à si juste titre, et si je ne t'ai pas donné plus tôt cette bonne nouvelle, c'est que j'attendais de pouvoir te rassurer complètement sur son sort. Calme donc ton inquiétude et écoute :

Il y a six mois environ, en entrant dans le cabinet du maréchal Bugeaud, pour lui rendre compte, ainsi que j'en ai chaque jour l'habitude, des nouvelles apportées par mes nombreux émissaires, mon illustre patron me tendit une dépêche par laquelle le général Changarnier annonçait qu'il venait de faire une importante ghazia dans le sud de la province de Tittery et que, parmi les prisonniers, se trouvait une famille dont le chef réclamait la protection de M. Léon Eoches. A cette dépêche était jointe la liste nominative de ces prisonniers.

J'ai raconté fidèlement, tu le sais, l'histoire de tout mon passé au chef qui m'honore de sa confiance et de son affection. Il connaissait donc toutes les particularités de mon mariage musulman .

(( Savez- vous, mon général, quels sont les gens qui réclament ma protection ? lui dis-je avec un air de parfaite satisfaction : c'est ma femme et sa famille !

— Elle est donc bien jolie et vous l'aimez toujours, puisque vous semblez si heureux de la retrouver ? me répondit malicieusement mon excellent chef.

— Oh ! oui, mon général, je suis bienheureux de retrouver sains et saufs des êtres envers lesquels j'ai à réparer des torts, involontaires, c'est vrai, mais qui n'en pèsent pas moins sur ma conscience, et je compte entièrement sur votre bienveillance i)our accomplir cette réparation. )>

Ce n'était jamais en vaiiKiu'on faisait appel aux sentiments nobles et généreux du maréchal Bugeaud. Des ordres furent donnés pour que Sidi-Mohammed Oul'd El-Hakem (1) et sa smala fussent amenés à Alger, où une maison du beylic avait été préparée pour les recevoir. Le comte Guyot, directeur de l'Intérieur, fut chargé de subvenir aux besoins de la pauvre famille jusqu'au moment où eile pourrait rentrer en jouissance des immeubles assez considérables qu'elle possédait à ]\Iédéah et à Alger, et qui avaient été confisqués par une mesure générale prise à l'égard des musulmans émigrés , confiscation dont un décret du gouverneur général pouvait annuler les effets.

Je t'avoue que, cédant aux inspirations de mon cœur, je serais allé moi-même recevoir et réconforter mes anciens alliés, sans les sages observations de mon excellent professeur arabe, Sidi Abd-el-Razak (2), ami sûr et dévoué dont les conseils et l'expérience m'ont été et me sont d'une si grande utiKté dans toutes les questions musulmanes.

(c Garde-toi, me dit-il alors, de compromettre de nouveau cette famille par une démarche que t'inspire ton cœur, mais que te déconseille la raison. Si , comme tu me l'as souvent répété, et ce n'est que justice, tu tiens à ce que la femme répudiée par toi se remarie convenablement , aie soin d'abord de l'entourer de considération, et pour cela il faut qu'il soit bien évident pour tous, — or on épiera tes démarches, — qu'aucune relation n'existe et n'existera désormais entre elle et toi. )>

Je reconnus la sagesse des conseils de mon cher professeur.

(1) Nom patronymique de cette famille dont le chef avait été bey de Médéah, Mon alliance n'ayant porté aucune atteinte à son honneur et à la considération dont elle jouit à juste titre, je n'ai aucun motif de dissimuler aujourd'hui son nom.

(•2) Voir le tome P^^ page 20.

CAMPAGNES d'aFRIQUE. 313

Je mandai auprès de moi le frère aîné de Lella Béïa (1), et en présence de Sidi Abd-el-Kazac je lui fis la déclaration suivante :

« Des circonstances indépendantes de ma volonté m'ont obligé, dans le temps, à épouser ta sœur, que j'ai répudiée ensuite, par un acte authentique, passé devant le kadhi d'Oran. Quoique libre, elle a refusé de se remarier dans l'espoir, m'a-t-on dit, de redevenir ma femme. Il est de mon devoir de mettre fin à cet espoir, si effectivement elle le conserve encore. Je suis chrétien, elle est musulmane ; je repousse donc toute nouvelle union avec elle. Mais , si un rapprochement est désormais impossible entre nous, je considère plus que jamais comme un devoir sacré de réparer, autant qu'il m'est possible, le tort que j'ai involontairement causé à ta sœur et à ta famille.

((. Le maréchal Bugeaud m'a autorisé à te dire que les immeubles appartenant à Mohammed El-Hakem, votre père, et qui avaient été confisqués, vous seront restitués, et que ton frère et toi êtes nommés chaouchs de l'agha (2).

« Grâce à ces faveurs, vous retrouverez tous l'aisance des jours heureux, et ta sœur pourra se marier conformément à son rang ; c'est le plus ardent de mes souhaits. »

Sidi Mohammed (le frère aîné) se retira pénétré de reconnaissance, et revint le lendemain me remercier, au nom de toute la famille.

L'envoi en possession des immeubles confisqués demandant de nombreuses formalités, et la nomination d'un mandataire étant indispensable, mon digne professeur voulut bien accepter cette charge et celle de tuteur de Lella Beïa.

Quelque temps après, l'intéressante famille était rentrée en possession de ses immeubles, en avait avantageusement

(1) Nom de celle qui a été ma femme.

(2) Fonctionnaires attachés à la direction des affaires arabes.

yeiidu une partie et jouissait enfin d'une aisance qui attira plus d'un prétendant; mais Sidi AM-el-Razah , soucieux du bonheur de celle à qui s'intéressait son élève bien-aimé, en refusa plusieurs, attirés seulement par la dot de sa pupille. Un fils de bonne famille lui offrit enfin les garanties qu'il désirait et, le 11 mars dernier, le mariage de Lella Beïa a été consacré.

Ai-je besoin de te dire avec quelle effusion je remerciai le maréchal de m'avoir généreusement donné les moyens de réparer les conséquences de l'acte de ma vie aventureuse qui m'inspirait les plus vifs regrets (1). Adieu.

Lettre adressée à mon ami M. de L.

15 octobre 1843.

Mon cher ami ,

Tu n'as certainement pas oublié l'excellent capitaine génois Schiafîino , qui , à mon retour de la Mecque , me conduisit d'Alexandrie à Civita-Yecchia,. et, sans aucune garantie, me prêta la somme sans laquelle il m'eût été impossible de faire le voyage deEome(2). J'avais, tu t'en souviens, acquitté envers lui ma dette matérielle, pourrais- je dire ; mais j'étais attristé par la pensée que je ne trouverais peut-être jamais l'occasion de lui prouver, comme je l'aurais voulu , la profonde reconnaissance que m'avait inspirée sa noble façon d'agir à mon égard. Cette occasion si désirée vient de se présenter, au moment où je m'y attendais le moins.

(1) Ainsi que je l'ai dit dans une note insérée à la page 397 de mon premier volume, lors d'un voyage que je fis en Algérie, au mois de janvier 1873, je reçus la visite du vieux frère de Lella Beïa, qui eut encore la force de venir m'apporter l'expression touchante de la reconnaissance de toute sa famille. Il m'annonça que sa sœur Lella Beïa était l'heureuse grand' mère de plusieurs petits-enfants.

(2) Voir tome II, ch. xxvi.

CAMPAGNES d'AFEIQUE. 315

L'intendant en chef de l'armée d'Afrique, M. Apj^ert, qui dirige l'important service des vivres et des approvisionnements , à la grande satisfaction et du gouvernement et des soldats, problème si difficile à résoudre, est un ancien ami du maréchal, dont il est, sans contredit, un des plus habiles et des plus utiles collaborateurs. Les officiers attachés à la personne du gouverneur général sont d'autant mieux accueillis par ce haut fonctionnaiTC que son neveu Félix Appert (1), capitaine d'état-major, est un de nos excellents camarades. J'avais été chargé par le maréchal de faire une communication à M. l'intendant général, qui m'avait fait l'honneur de me retenir à déjeuner. Pendant le repas, on lui remit une lettre, sur laquelle il jeta les yeux, et me dit en me la remettant : ce Tenez, mon cher Roches , vous qui êtes polyglotte, déchiffrez-moi donc ce charabia. » Quelle ne fut pas ma joie en voyant au bas de cette lettre , écrite en assez mauvais italien, la signature bien connue de mon capitaine Schiaffino!

Dans cette lettre, le capitaine Schiaffino, commandant le brick génois le San Giovanni Battista , exposait qu'ayant pris à Livourne un chargement de foin à destination d'Alger, il avait essuyé de gros temps, qu'une partie de ce foin avait été avariée et qu'à son arrivée l'administration avait dressé un procès-verbal qui l'accusait injustement, disait-il, de n'avoir pas rempli toutes les formalités nécessaires afin de couvrir su responsabilité.

Je traduisis la lettre à M. l'intendant général, et je m'empressai de lui raconter mon voyage à bord du Saint- Jean - BajJtiste^ et les nobles procédés de son capitaine. Sa cause

(l) Félix Appert a été l'aide de camp du maréchal duc de Malakoff pendant son ambassade à Londres , a conquis tous ses grades sur les champs de bataille, a présidé d'une façon remarquable les conseils de giierre appelés à juger les crimes de la Commune, a commandé le 17'-" corps d'armée à Toulouse; il est aujourd'hui ambassadeur de France en Russie.

olC) LIVRE SIXIÈME.

ckiit gag'iice. M. Appert fit prévenir le capitaine Schiaffino qu'il désirait l'interroger lui-même, et m'indiqua l'heure où je devais me trouver à l'intendance pour lui servir d'interprète.

Le pauvre capitaine, déjà très ému par la pensée de comparaître devant un haut fonctionnaire, le fut bien davantage (juand, d'une voix sévère, M. l'intendant lui fit entrevoir les graves conséquences des avaries constatées dans son chargement.

En revoyant cet excellent homme, j'avais envie de lui sauter au cou ; je dus pourtant me contenir et traduire, du ton le plus rogne que je pus prendre, l'admonestation de M. Appert. Il avait été d'abord impossible à Schiaffino de reconnaître, sous mon élégant uniforme d'interprète en chef de l'armée, le passager qu'il avait vu seulement sous le vêtement grossier d'un domestique ; mais j'eus beau contrefaire ma voix, il reconnut les accents qui réveillaient le souvenir de notre traversée, et son émotion fut si vive qu'il demeura stupéfait sans pouvoir énoncer une parole.

Je lus dans le regard bienveillant "de M. l'intendant que je pouvais braver les convenances ; je m'élançai vers mon brave capitaine et le serrai dans mes bras, tandis que lui, riant et pleurant, en même temps, répétait : « Ah ! Madonna santissima, siete voi, signor Leone (1) ? »

^L Appert me chargea de rassurer le commandant du Sai7it-Jean-Baptiste sur les conséquences du procès-verbal d'avaries dressé par l'administration de la guerre ; je lui promis d'aller le visiter à son bord, et il se retira en me comblant de bénédictions.

J'avais hâte de raconter au maréchal ma rencontre avec le capitaine Schiaffino, dont je lui avais si souvent parlé.

(1) Oh ! sainte Madone, est-ce bien vous, monsieur Léon ?

(( Je veux connaître ce brave homme, me dit-il, et le remercier moi-même du service désintéressé qu'il vous a rendu. Invitez-le de ma part à dîner. » Je hasardai quelques observations au sujet de l'éducation et de la tenue peu soignée de mon capitaine, ce N'avez-vous pas encore appris à me connaître ? me répondit brusquement le maréchal ; ne savez-vous pas que je mets le cœur et le bon sens au-dessus de l'esprit et de la science ? Combien de bons paysans du Périgord, en blouses et en sabots, et ne parlant que leur patois, sont venus s'asseoir à ma table ! quel intérêt ne trouvais- je pas dans leur conversation, et que d'avis utiles ils me donnaient, tandis que de beaux messieurs, irréprochablement vêtus, et croyant m'éblouir par l'exposition éloquente de leurs théories, m'assourdissaient de leur creux verbiage. Sachez -le une fois pour toutes, mon cher Roches, je me préoccupe du fond et non de la forme. »

Ce ne fut pas sans une vive émotion que je montai à bord du San Giovanni Battista, où je fus accueilli avec des transports de joie par le capitaine, le second et l'équipage. Je m'étais fait; précéder par Isidore ; ce fidèle serviteur, mon ancien maître^ ne pouvait manquer à cette fête. Minuit sonnait que le cher capitaine et moi n'avions pas fini d'évoquer nos souvenirs.

Je me gardai bien de lui communiquer l'in^âtation du maréchal; il aurait, sans aucun doute, décliné cet honneur. Je me contentai de lai dire qu'il dînerait avec moi et quelques amis.

Le lendemain, j'allai le prendre à son bord. Il se revêtit de ses plus beaux vêtements, dont la coupe rappelait celle du siècle dernier ; mais vêtements et Hnge étaient d'une propreté exquise. Je renonce à décrire son étonnement quand, sous ])rétexte de le conduire chez moi, je pénétrai dans le palais du gouverneur général, délicieuse habitation d'un ancien dey

d'Alger. Je fus obligé alors de lui avouer que nous étions chez le maréclial, qui m'avait donné l'ordre de le lui amener. Le pauvre homme voulait s'en aller ; il n'était plus temps. Je le fis entrer dans le cabinet où se tenaient les officiers attachés an gouverneur général. Tous étaient prévenus, et, sachant la reconnaissance que je gardais au brave capitaine génois, l'accueillirent comme un ancien ami.

Schiaffino parle très mal le français, mais son langage imagé exprime ses pensées toujours justes d'une façon très originale.

Un peu rassuré par l'accueil de mes amis, le capitaine ne fut pas trop décontenancé quand je le présentai au maréchal, dont les manières rondes et affables l'eurent bientôt mis à l'aise. La présentation à M'"^ la maréchale et à ses filles fut pour lui une nouvelle source d'émotion bientôt dissipée par leurs grâces et leur amabilité.

Enfin, on se mit à taille : le maréchal le prit à sa gauche, et Schiaffino trouva l'occasion de faire à son hôte illustre quelques réponses qui le charmèrent.

Tu comprends combien je jouissais des succès de mon capitaine, et quels nouveaux sentiments de reconnaissance faisaient naître en moi les témoignages d'estime et de bienveillance que mon patron bien-aimé donnait publiquement à l'homme qui n'avait d'autre titre à ses yeux que d'avoir ol)ligé son cher interprète.

C'est par de semblables actes de bonté, accomplis avec une délicieuse simplicité, que le maréchal insjDire un si profond dévouement à ceux qui l'entourent. Aussi, avec quel entrain et quelle joie nous donnerions tous notre vie pour conserver la sienne !

Je te laisse à penser si mon père a été heureux de connaître Schiaffino. Il a voulu qu'il fût notre commensal pendant tout son séjour à Alger.

campaCtNE8 d'afrique. 319

Si Dieu exauce les vœux que le capitaine et l'équipage du San Giovcmiii Battista lui ont adressés en ma faveur, au moment où il ouvrait ses voiles et où je descendais de son bord, ton ami jouira du bonheur que tu lui désires.

Adieu.

Lettre adressée à mon ami M. de L.

Alger, 10 décembre 1843.

Mon cher ami

Je t'écris sous une impression bien douloureuse ; mon Isidore, dans un accès de fièvre chaude, s'est tiré un coup de pistolet au cœur et est mort instantanément. J'étais absent, et ne suis arrivé à Alger que le lendemain du jour où ce drame a eu lieu. J'ai trouvé mon pauvre père dans la consternation. Ai-je besoin de te dire mon chagrin ? Perdre ainsi ce brave et fidèle serviteur qui m'a donné tant de preuves d'affection et de dévouement ! J'aimais à penser qu'il vieillirait auprès de moi, qu'il me verrait époux et père, et que mes enfants s'uniraient à moi pour l'entourer de soins et de tendresse !

Le bon prêtre qui était le directeur d'Isidore depuis notre retour de Rome n'a pas eu besoin de l'assurance du docteur pour être persuadé qu'il était complètement inconscient lorsqu'il s'est tué, et il a réclamé la triste consolation d'entourer de la pompe religieuse les obsèques de son cher pénitent.

Tous mes camarades aimaient Isidore, qu'ils appelaient le fidèle Mehmed, en souvenir de son séjour avec moi chez Abdel-Kader. Le maréchal lui-même lui témoignait une bienveillance toute particulière ; aussi a-t-il voulu que ses domestiques et ses ordonnances assistassent à ses funérailles. En outre de mes camarades, plusieurs officiers qui connaissaient l'histoire d'Isidore m'ont suivi derrière le cercueil de mou

o2(> LIVRE SIXIÈME.

bicn-aimé serviteur, type touchant de dévouemeut et de fidélité.

Grâce au maréchal, j'ai obtenu la concession du terrain où repose la dépouille d'Isidore; j'y placerai une pierre bien modeste sur laquelle je ferai simplement graver son nom, et bien souvent j'irai prier sur la tombe de l'être qui m'a aimé et servi avec tant de désintéressement.

Toi, qui prends ta part de toutes mes joies et de toutes mes douleurs, tu le pleureras avec moi.

La mort d'Isidore met un terme à mes indécisions au sujet de mon cheval Salem. Ce bel animal a reçu, il y a trois mois environ, une balle qui a éraflé la couronne du sabot à sa jambe gauche, et cette blessure, légère en apparence, a occasionné une seime (1) que le vétérinaire déclare inguérissable. J'avais donc obtenu du maréchal la faveur d'offrir ce superbe étalon au haras de Bou-Farik. Mais mon pauvre Isidore ne pouvait consentir à se séparer de so?î cheval, qu'il soignait depuis le jour où Abd-el-Kader me l'avait donné à Tedjemout, décembre 1838 (2). J'avais compris ce sentiment d'affection pour ce noble animal, que je partageais moimême, et j'avais différé l'envoi de Salem à Bou-Farik. Mais, aujourd'hui, qui l'entourerait des soins, je pourrais dire tendres, que lui prodiguait Isidore ? Je vais donc aussi me séparer de ce vieux serviteur.

Je lui donne du moins une belle retraite, et personne ne le montera après moi. Tu dois reconnaître là l'égoïsme jaloux du cavalier (3).

Adieu.

(1) Seime. fente du sabot.

(2) Tome pr, page 332.

(3) Salem a donné pendant trois ans de magnifiques produits. Il est mort d'un coup de sang. Tous ceux qui ont vu ce noble animal ne peuvent oublier sa beauté et sa vigueur. Je puis dire que c'est un cheval légendaire en Afrique.

Page 1