CHAPITRE LV
Bruits erronés sur une prétendue rivalité entre le maréchal Bugeaud et le général de Lamoricière. — A propos d'une comparaison établie entre le maréchal Bugeaud et l'Emir.
Pendant mon séjour à Paris, la mission dont j'étais chargé auprès de mes chefs arabes me donnait accès à la cour et aux divers ministères, et me mettait en relations avec les plus hauts personnages de la société. J'avais à répondre à d'innombrables questions et j'en profitais pour rétablir l'exactitude de certains faits algériens complètement dénaturés et pour combattre bien des idées erronées. Grâce, sans doute, à la position que j'occupais auprès du maréchal Bugeaud, mes renseignements avaient une valeur exceptionnelle.
Ainsi, on semblait croire qu'il existait un antagonisme entre le maréchal et ses lieutenants, on allait même jusqu'à attribuer au gouverneur général des sentiments de jalousie à l'égard du général de Lamoricière.
Il n'était pas possible de méconnaître plus étrangement le caractère du maréchal. Lui, jalouser ses lieutenants ! Des pensées si mesquines pouvaient-elles trouver accès dans son esprit élevé, si uniquement préoccupé du succès de la grande mission qui lui était confiée? Il identifiait, au contraire, l'œuvre de ses lieutenants avec la sienne, et était fier de leurs succès. Que de fois mes amis et moi ne lui avons-nous pas entendu répéter : « Sans la haute intelligence de Lamoricière et sans son incomparable activité, jamais nous n'aurions pu
MISSION A PARIS Eï A TAXGEE. 437
occuper Mascara à l'époque où il s'y est installé, et la soumission des tribus de la province d'Oran eût été retardée de plus d'une année. »
En lisant, il y a quelque temps, l'ouvrage de M. Keller, U général de Lamoricière, j'ai été profondément affecté de la façon dont l'auteur apprécie les rôles respectifs du maréchal Bugeaud et de son lieutenant. Ces appréciations contrastent singulièrement avec les sentiments de respect, d'admiration même que l'illustre commandant de la province d'Oran professait pour son chef. Nous tous, vieux Algériens, qui avons connu Lamoricière, le plus populaire de nos preux de la guerre d'Afrique, nous pouvons affirmer que s'il revenait à la vie, il voudrait effacer les pages où on fait son éloge aux dépens du grand capitaine dont, mieux que personne, il reconnaissait l'indéniable supériorité.
Ce n'est point que la malveillance n'eût tenté souvent d'envenimer les rapports entre ces deux hommes éminents ; mais le commandant Fourichon, confident intime du maréchal, son pays, comme il l'appelait, et qu'il préférait à nous tous sans exciter notre jalousie, Fourichon, qui était en même temps l'ami sincère de Lamoricière, avait bien vite dissipé ces nuages passagers. Ce n'était pas seulement auprès de Lamoricière que notre cher camarade remplissait ce noble rôle de conciliation, car ils étaient nombreux, hélas ! les officieux qui croyaient se faire un mérite auprès du maréchal, en lui rapportant les paroles du général X... et du colonel Z... ! Le plus souvent, d'ailleurs, leur zèle malveillant venait se heurter contre la noblesse des sentiments du loyal guerrier et son impartialité, impartialité dont je tiens à donner un exemple entre mille.
Deux officiers, en Algérie, représentaient l'opinion républicaine, le colonel Cavaignac et le capitaine Charras. Le maréchal était l'adversaire le plus militant d'un parti
dont ravèncment, selon lui, porterait une fatale atteinte à la puissance et à la prospérité de la France. Eh bien, mettant de côté ses sympathies politiques, si vivement accentuées, non seulement il n'hésita jamais à faire valoir les services de ces deux officiers auprès du ministre de la guerre ; mais il exigea, pour ainsi dire, leur avancement par l'insistance qu'il mit à le demander.
Le maréchal Bugeaud était hostile à la République, et pourtant il était le type idéal du républicain, dans la plus haute signification du mot.
Il avait , en effet, les vertus caractéristiques que l'histoire attribue aux grands citoyens de l'époque glorieuse de la république romaine. Il avait un amour passionné de la chose publique ; il poussait jusqu'à la parcimonie le soin des deniers de l'Etat ; il méprisait le luxe et le bien-être ; il ne se laissait éblouir ni par les honneurs, ni par le rang, ni par la richesse; il n'estimait dans l'homme que sa valeur intrinsèque. Ses mœurs étaient pures.
Aujourd'hui, hélas ! nous pouvons dire des républicains de cette sorte ce que la Fontaine disait des amis :
Eien n'est plus commun que le nom, Rien n'est plus rare que la chose.
Le maréchal jaloux de ses lieutenants ! lui, je le répète, qui en était fier parce qu'il les considérait à juste raison comme ses élèves!
Je me souviens, à ce sujet, de quelques-unes des appréciations que nous écoutions avidement durant nos soirées de bivac. C'était à la fin de 1848. «. Je place très haut, nous disaitil, les talents militaires et administratifs de mes trois lieutenant préférés, Changarnier, Lamoricière et Bedeau. Eh bien, si j'avais à faire le choix de mon successeur au gouvernement de l'Algérie, je n'hésiterais pas à désigner M^'' le duc d'Aumalc,
dans lequel se trouvent réunies les qualités qui constituent le chef d'armée et l'administrateur. Il a la décision prompte, le courage entraînant, le corps infatigable et l'amour du travail, le tout dirigé par une haute intelligence et miferme hon sens. »
(( Joignez à cela le prestige dont l'entoure, aux yeux de tous et des Arabes surtout, son titre de fils du sultan de France , et vous aurez en lui le gouverneur qui fera de l'Algérie un royaume prospère.
(( Maintenant, ajoutait-il, savez-vous quels sont, parmi les splendides colonels, tous appelés d'ailleurs à illustrer l'armée, les deux hommes qui à mes yeux ont l'étoffe des grands capitaines ? ce sont Saint- Arnaud et Montauban. »
Puisque mes récits m'amènent au moment où je vais me séparer de mon chef bien-aimé, je crois opportun de dire quelques mots à propos d'une comparaison que j'ai entendu étabhr entre lui et Abd-el-Kader. Bien souvent de hauts personnages, en parlant devant moi delà lutte qu' Abd-el-Kader a soutenue contre le maréchal Bugeaud, prétendaient que l'Émir s'était montré supérieur à son adversaire.
ce Le chef arabe, disaient-ils, sans armée régulière, sans places fortes, sans artillerie et sans trésor a, pendant six ans ( l), tenu en échec le général français qui était à la tête d'une armée nombreuse et disciplinée et qui disposait d'un matériel de guerre formidable et d'inépuisables ressources. »
Pour tout homme ayant fait la guerre en Algérie et connaissant le pays et les populations musulmanes qui l'habitent, cette opinion, à l'aspect spécieux, est erronée.
Les sentiments d'affection, d'admiration môme que m'a inspirés Abd-cl-Kader et dont on a trouvé l'expression dans le premier volume de mes récits, consacré, en grande partie, à tracer l'épopée du fils de Mahhi-ed-Din, depuis son appaii-
(1) De 1811 à 1817.
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tiou en 1 832 jusqu'à la rupture du traité de la Tafiia eu 1839, ces sentiments, dis-je, me permettent, sans que je puisse être taxé de malveillance, de réduire à sa juste valeur l'action militaire de l'illustre Emir dans la lutte qu'il a soutenue contre le maréchal Bugeaud.
C'est précisément l'impossibilité où se trouvait Abd-el- Kader d'opposer à son ennemi les moyens de défense employés dans les guerres entre nations civilisées, armées régulières, places fortes, arsenaux, etc., qui lui a facilité les moyens de prolonger cette lutte.
On peut, en effet, terminer une guerre et assurer la conquête d'un pays en remportant une grande victoire sur ses armées ou en s'emparant de ses places fortes, de ses arsenaux et de ses villes manufacturières.
Mais comment livrer une grande bataille à un adversaire se dérobant sans cesse, et comment atteindre les intérêts matériels d'un peuple ne possédant ni capitale, ni places fortes, ni centres industriels et qui, essentiellement nomade, fait le vide devant ses agresseurs ?
Telle était la tactique de l'Émir ; instruit de nos moindres mouvements, de 7ios projets même, par les milliers de musulmans dévoués à sa cause, il était constamment sur ses gardes.
Ses khalifas, à la tête des contingents de leurs provinces, arrivaient sur le territoire que nous nous préparions à envahir, forçaient les populations à émigrer et harcelaient nos colonnes. Tentions-nous de les poursuivre? Fantassins et cavaliers connaissant, suivant leur expression, jusqu'aux pierres de leur pays, disparaissaient comme par enchantement.
Partout Abd-el-Kader et ses partisans étaient accueillis , hébergés et renseignés; partout nous étions reçus à coups de fusil, et, quand à bout de vivres, nous étions forcés de revenir
à nos bases d'opération, des nuées d'Arabes se ruaient sur nos arrière-gardes, et nous poursuivaient jusque dans nos lignes. L'Émir, alors, proclamait que ses troupes venaient de remporter une grande victoire sar les Français !
On a beaucoup vanté les mouvements stratégiques d'Abdel-Kader. Mais ces opérations militaires, si justement admirées quand il s'agit de transporter à de grandes distances des armées avec leur matériel et leurs impedimenta , n'offraient aucune difficulté à Abd-el-Kader.
Ce n'était rien pour lui, en effet, de parcourir 50 lieues en 24 heures , accompagné de sa cavalerie régulière qui suffisait pour rassembler les contingents de la contrée où il voulait opérer ? Ainsi, menaçant aujourd'hui la plaine de la Mitidja à la tête des contingents des Isser, des Amraoua , du Sebaou et de l'est de Titteiy, demain il pouvait apparaître dans la vallée de la Mina et du Chélif entraînant avec lui les goum des Flittas et de l'Ouaransenis.
En opérant ces mouvements , il n'avait jamais à se préoccuper des vivres de ses troupes régulières et irrégulières, chaque homme pouvant emporter avec lui, sous forme de rouina (1) des vivres pour plus de huit jours, et les cavaliers trouvant de l'orge pour leurs chevaux dans les silos dont ils connaissent partout la situation.
En pareilles conditions, on conçoit avec quelle rapidité Abd-cl-Kader se rendait d'une province dans une autre. Connaissant exactement la position de toutes nos colonnes, il pouvait passer et repasser entre elles sans qu'elles pussent s'en douter, de sorte que lorsque nos généraux croyaient l'Emir devant eux, ils apprenaient tout d'un coup qu'il ghaziait des tribus soumises, ou menaçait nos établissements à vingt ou trente lieues en arrière.
(1) Voir tome 1% page 181.
Quelles difficultés, au contraire, s'opposaient à la marche de nos troupes, obligées de traîner après elles d'immenses convois à travers des pays inconnus et difficiles, exposées aux intempéries d'un climat meurtrier et harcelées sans cesse par un ennemi, pour ainsi dire, invisible!
C'est en suivant, pas à pas, les péripéties de cette grande lutte qu'on peut apprécier impartialement les mérites respectifs des deux illustres adversaires qui l'ont soutenue (1), et qu'on peut résumer ainsi :
Au maréchal le génie militaire et toutes les qualités du grand capitaine; ci AM-el-Kader Vinvincihle ténacité et l'indomptctble énergie d'un héros de la foi et du patriotisme.
(1) Plus d'une fois déjà j'ai cité l'ouvrage important dans lequel M. le comte d'Ideville fait revivre le maréchal Bugeaud. C'est dans ce beau livre que nos lecteurs jugeront le grand œuvre du conquérant de l'Algérie.