CHAPITRE LVI
Jugements portés par deux personnages musulmans sur Abd-el-Kader.
Le court parallèle, établi dans le cliapitre précédent, entre le maréchal Bugeaud et l'Emir, me rappelle la façon dont deux hauts personnages musulmans appréciaient , devant moi , le rôle joué par Abd-el-Kader en Algérie. '^
En relatant ici les jugements diamétralement opposés que portaient mes deux amis sur l'Emir, je commets un anachronisme, puisque je ne les ai entendu énoncer que vingt ans après la grande lutte soutenue par cet illustre champion de l'islamisme ; mais j'ai pensé que mes lecteurs trouveraient dans ces appréciations si diverses l'explication de certains faits et de certaines situations que j'aurai à raconter dans la suite de cet ouvrage. Il est bien entendu que je laisse à chacun d'eux l'entière responsabilité de ses opinions.
Sidi Abdallah (1), chérif et marabout, affilié à la confrérie de Sidi-Mohammed el Tedjini, avait fait plus d'un pèlerinage à la Mecque et avait été accueilh avec distinction par les ulémas des plus célèbres universités de l'Orient. Il avait lu tous les ouvrages des pliilosophes grecs traduits en arabe et, tout en restant fervent musuhnan , il avait adouci, par l'étude de la philosophie, ce que la doctrine de l'islamisme a d'exclusif et d'intolérant. Des circonstances qu'il serait inutile de rapporter avaient établi une grande intimité entre ce person-
(1) Sidi-Abdallah, originaire de Tlemceii, était venu habiter Tunis et avait réclamé la protection du représeutaut de la France.
nag'e et moi, taudis que je représentais la France à Tunis. Dans cette intimité était également admis le cliérif marocain dont on lira i)lus loin le jugement.
ce Quand nos ancêtres furent chassés d'Espagne, me dit un jour mon philosophe tunisien, et lorsque le padisha de Stamhoul vit anéantir ses armées par le sabre de Yoan Soubski (1), Dieu permit la décadence de Tlslam. Depuis cette fatale époque, notre faiblesse s'est accentuée en raison des progrès delà puissance des chrétiens et, dès lors, tout homme sensé a compris que le devoir des princes musulmans était désormais de vivre en paix avec les nations chrétiennes. Aussi n'ai-je jamais cessé de blâmer hautement la guerre soutenue par Abd-el-Kader contre les Français.
(( Et à ce propos, ajouta-t-il, voici une circonstance qui me revient à la mémoire :
(( Bien avant la prise d'Alger par les Français, j'étais l'ami de Sidi Mahhi-ed-Din (2) . A son retour de la Mecque, en l'an 1237 de l'hégire (1822), il me présenta son jeune fils Abd-el-Kader, dont Tintelligence précoce avait tellement frappé le descendant vénéré du grand marabout de Baghdad, Sidi A'bd-el-Kader-el-Djilani, qu'il lui avait prédit de grandes destinées (3). D'autres ulémas des lieux saints avaient, diton, remarqué en cet enfant les signes précurseurs de la souveraineté, de telle sorte que Sidi Mahhi-ed-Din, dont la perspicacité n'égalait pas la foi, ne laissait échapper aucune occasion de redire à tous les Arabes les prédictions du marabout de Baghdad et des chérifs de la Mecque. L'excellent homme avait plusieurs fils, un seul était l'objet de ses préoccupations et de ses ambitieuses espérances.
(1) Jean Sobieski.
(2) Père d' Abd-el-Kader.
(3) Lors du voyage de Sidi Mahlii-ed-Din à la Mecque et à Baghdad. Voir tome P"", page 141.
MISSION A PARIS Eï A TANGER. 445
ce Cette admiration outrée m'inspira tout d'abord des craintes, et je crus devoir attirer l'attention de mon ami sur ses conséquences. Dans ce but, un soir que j'étais sous latente et que je causais intimement avec lui et sa femme Lella Zohra, ma tante maternelle, je leur racontai l'apologue suivant :
c( Un chakal et sa femme ( c'était à l'époque où les bêtes « parlaient) avaient plusieurs enfants doux et vertueux qui <( marchaient modestement sur les traces de leurs ancêtres ; ce mais ils ne suffisaient pas à leur bonheur, et Dieu écoutant <( leurs vœux, leur accorda un petit chakal dont la peau était « mouchetée de blanc ; à mesure qu'il grandissait il devenait « plus joli et plus gracieux. Le père et la mère, fiers d'un si «. bel enfant, le montraient avec orgueil à tous leurs voisins. « La réputation de beauté et d'intelligence du petit chakal ce moucheté (1) s'étendait au loin et arriva aux oreilles d'un ce chasseur intrépide, qui, suivi de sa meute, força la dece meure du père et de la mère, les tua ainsi que leurs autres ce enfants et s'empara du chakal moucheté. »
ce Sidi Mahhi-ed-Din et Lella Zohra s'amusèrent de mon apologue, mais n'en comprirent pas le sens. Hélas ! Dieu m'avait pourtant soulevé un coin du voile qui cache l'avenir aux yeux de ses créatures ! Tu sais comment le saint marabout de Gheris fit proclamer son fils Abd-el-Kader sultan des Arabes et quelle guerre terrible s'ensuivit. Dieu , jetant un regard de miséricorde sur les musulmans de l'Algérie, inspira aux Français le désir delà paix. L'observation fidèle des conditions du traité conclu à la Tafna eût permis à Abd-el-Kader d'accomplir la mission qu'il avait reçue de Dieu, disaitil, de régénérer le peuple arabe, abruti par la domination des Turcs. Mais lorsque Dieu veut perdre un prince, il lui ôte la vue de la raison. Le fils de Mahhi-ed-Din, aveuglé par
(1) jUhib el me.~arhit.
l'orgueil, lui, hier encore humble ialch de Zaouïa, se crut assez fort pour lutter contre le souverain de la plus puissante nation des chrétiens, et il entraîna de nouveau les musulmans dans une guerre qui, pendant huit (1) années, a porté la désolation et la mort au milieu de populations inoffensives. Et il appelait cette guerre el Djiliad (la guerre sainte) , et il prenait le titre de Moudjchad fi Sébil illah (2)! Non, une guerre dont l'issue doit évidemment amener la ruine de celui qui l'entreprend, n'est pas le Djihad commandé par Dieu ; non, il ne combat pas dans les voies de Dieu celui qui entraîne ses peuples à de pareilles catastrophes.
ce Le Prophète nous l'a dit : ce Sachez vous soumettre à (( celui qui vous a vaincus, jusqu'à ce que Dieu vous redonne (( la victoire. »
« Non, je le répète, le fils de Mahhi-ed-Din n'a pas marché dans les voies du Seigneur.
«Et quelle a été sa conduite vis-à-vis du sultan du Maroc, qui l'avait accueilli comme un père accueille son fils ? N'a-t-il pas soulevé contre lui ses propres sujets et attiré sur son empire les désastres de la guerre ?
« Puis, après avoir causé la mort et là ruine des musulmans qu'il voulait régénérer, il est allé implorer la générosité des chrétiens qu'il avait combattus, et voilà qu'il jouit paisiblement de toutes les douceurs de l'existence !
«Et pourtant (ô Seigneur, qui peut sonder le mystère de tes décrets ?) ce n'est pas sur Abd-el-Kader que s'appesantissent les châtiments, c'est sur ceux auprès desquels il a trouvé un abri. Yois-le, en effet : après avoir couvert de feu et de sang tout le royaume d'Alger, il se réfugie au Maroc. La guerre désole aussitôt cet empire (3).
(1) De 1839 (rupture du traité de la Tafna) à fin 1847 (sa reddition).
(2) Le guerrier saint dans les voies du Seigneur.
(c Au moment où il pose le pied sur la terre de France, la révolution y éclate et le Eoi dont le fils lui a donné Vaman, est renversé du trône de ses aïeux (1).
« Il est envoyé à Brousse ; à peine y est-il installé que la ville est bouleversée par un tremblement de terre (2).
« Il choisit enfin Damas pour sa résidence, et tu viens toi même denous annoncer le massacre des chrétiens en Syrie (3).
« Que Dieu nous fasse miséricorde et préserve l'Islam des hommes orgueilleux qui , sous le prétexte d'accomplir une mission divine, attirent sur les fils d'Adam l'horrible fléau de la guerre !
(( Pourquoi mes vieux amis Sidi Mahhi-ed-Din et Lella Zohra n'ont-ils pas compris l'apologue du dhil) el mezarJcat ? (le chakal moucheté) ? »
Yoici maintenant l'opinion de l'autre personnage, Mouley Ahmed, originaire du Maroc, où il avait étudié à l'université de Fez et qui , établi à Tunis depuis de longues années , y jouissait d'une grande réputation de science et de sainteté. Il était affilié à la grande confrérie de Sidi Abd-el-Kader el Djilajii, de Baghdad. J'avais assisté mainte fois aux discussions qui naissaient entre mes deux amis quand la conversation tombait sur Abd-el-Kader. C'est donc aux accusations de Sidi Abdallah chérif, que répondait l'uléma marocain en faisant le panégyrique d' Abd-el-Kader.
« Dieu, me disait-il, a permis plusieurs rencontres entre moi, humble serviteur de Dieu, et Sidi el Hadj Abd-cl-Kader ben Mahhi-ed-Din; je compte en outre, au nombre de mes amis, plusieurs des personnages qui ont combattu à ses côtés. Je l'ai suivi attentivement durant sa noble existence et j'ai la conviction intime que jamais, dans aucun de ses actes, il
ne s'est laissé guider par un sentiment d'orgueil ou d'intérêt personnel. Jamais il n'a affecté de recevoir de Dieu des inspirations miraculeuses. Ses inspirations, il les a puisées dans le Coran, dans les haditli de notre prophète et dans les plus illustres commentateurs de l'islamisme. En comparant les musulmans d'aujourd'hui aux musulmans des siècles glorieux de l'Islam, dont personne mieux que lui ne connaît l'histoire, il a eu honte de leur dégénérescence et a senti dans son cœur une foi assez ardente pour réveiller celle de ses coreligionnaires. Dieu ne lui offrait-il pas d'ailleurs l'occasion la plus favorable de secouer l'indifférence rehgieuse des Arabes, en permettant que leur patrie fût envahie par les chrétiens ? Et n'est-ce pas dans le djihad (la guerre sainte) que les musulmans peuvent raviver leur foi ? Quand il s'agit de défendre sa religion, sa famille et son pays, doit-on songer au nombre et à la force de l'ennemi qui les menace, et aux funestes conséquences de la guerre ? Ne doit-on pas combattre jusqu'à la mort, quand cette mort est mille fois préférable à une vie passée dans l'irréligion et l'esclavage ? Yoilàla pensée qui a dirigé les actes d'Abd-el-Kader, et à sa voix les musulmans se sont réveillés et ont combattu le combat de Dieu. Abd-el-Kader s'est-il jamais soustrait aux dangers, aux fatigues et aux privations auxquels étaient soumis ceux qu'il entraînait à la guerre sainte ? Ne donnait-il pas l'exemple du courage et de la résignation ?
(( Il soutenait, dit Sidi Abdallah, une lutte dont l'issue fatale était certaine, mais l'homnie peut-il se permettre de prévoir les desseins de Dieu ? Ne lisons-nous pas dans son livre : ce Le moucheron peut aveugler le lion. » (.( La vic- (( toirene vient que de Dieu »? — Il marchait dans la voie tracée par le Seigneur, et lui abandonnait le soin de sa destinée. S'il eût pris en considération le bien-être éphémère des populations musulmanes, il eût compromis leur salut
éternel, il eût déserté la cause de Dieu dont il s'était fait le défenseur. Or qui abandonne Dieu est abandonné par Dieu. Gloire au fils de Mahhi ed Din dans ce monde et dans l'autre !
(( Sais-tu pourquoi certains musulmans condamnent la conduite d'Abd-el-Kader ? c'est qu'elle établit un contraste qui les blesse entre son désintéressement et leur avarice , entre son mépris du repos et du bien-être et leur amour de l'oisiveté et du luxe , entre la ferveur de ses croyances et la torpeur de leur foi !
« Sidi Abdallah reproche à Abd-el-Kader sa conduite vis-àvis le sultan de Maroc. Ah I mon cœur se trouble à la vision que met devant mes yeux ce douloureux souvenir ! Je vois apparaître devant le trône de l'Eternel ce sultan que j'ai servi et appris à respecter, et j'entends une voix formidable qui lui crie :
(( Va, loin de la présence de Dieu, toi descendant du Procc pJiete, toi le souverain d'un vaste empire musidman dont « tu laisses engourdir la foi! Va subir le cMtiment du crime « que tu as commis en f alliant aux infidèles contre le vrai (( croyant qui marchait dans mes voies. » Et je vois, en même temps, le fils de Mahhi-ed-Din, entouré d'une lumière divine et montant au septième ciel, soutenu par Sidna Ge- Iril (1). »
En parlant ainsi, mon fervent interlocuteur semblait luimême transporté aux régions éthérées.
Puis, il continua :
(.(. Quand il a demandé l'aman aux Français, Abd-el-Kader, tout en rendant hommage à l'ennemi qui l'a vaincu, n'a songé qu'à sa famille et à ses compagnons. C'est pour assurer l'existence des nombreux musulmans rassemblés autour de leur ancien maître qu'il a accepté les dons de la France, et il
(1) L'ange Gabriel.
suit la loi de Dieu en restant fidèle à la parole de soumission qu'il a donnée à son souverain.
c( Les malheurs qui ont atteint les pays où il s'est successivement réfugié prouvent que la Lénédiction de Dieu le protège contre les fléaux qu'il envoie à ses emiemis. Que Dieu nous fasse participer à ses mérites ! »
Des deux jugements qui précèdent, lequel représente l'opinion de la majorité du monde musulman ?
Les populations algériennes qui ont été constamment victimes de la lutte acharnée soutenue par l'Emir contre la France, partagent, en grande partie, les idées du marabout philosophe Sidi Abdallah. Telle doit être également l'opinion des Princes musulmans dont le luxe, les mœurs déréglées et l'indifférence religieuse, offraient, au détriment de leur considération parmi leurs sujets, un contraste si frappant avec la simplicité, les mœurs austères et la foi ardente du Moudjehed (guerrier saint), mais, à part ces exceptions tous les musulmans répandus sur la surface du globe sont animés, à l'égard du fils de ^lahhi-ed-Din, des sentiments d'admiration que m'exprimait le chérif marocain.
L'histoire confirmera, je l'espère, le jugement que je porte, à la fin du chapitre précédent, sur l'illustre adversaire du maréchal Bugeaud en plaçant Abd-el-Kader au rang des héros qui ont combattu pour ce que les hommes ont de plus sacré : la foi et la patrie.