CHAPITRE X
Notice sur les Ooahabites ou Wahabitee.
Puisque je viens de prononcer le nom de Ouahabites ou Wahabites, et que j'aurai souvent l'occasion de rencontrer les traces de leurs invasions sur le territoire du Hedjaz, je ne crois pas inutile d'exposer ici, en quelques lignes, l'origine et la doctrine du wahabitisme et de jeter un coup d'œil rapide sur le développement prodigieux de cette secte qui, érigée en puissance temporelle, a menacé la domination des Turcs dans tout le sud de l'empire ottoman, et sur les événements qui ont amené l'abaissement sinon la destruction de cette puissance.
La secte religieuse des Wahabites a pour fondateur le cheik Mohammed ben Abd-el-Ouhab , qui est né dans le Nedjed (Arabie centrale) vers le commencement du dix-huitième siècle. Après avoir étudié dans les universités de Bagdad et de Damas, il revint dans son pays et, se disant inspiré de Dieu, il gagna rapidement à sa doctrine toutes les populations de sa contrée.
Cette doctrine consiste à ramener l'islamisme à la seule croyance d'un Dieu unique. Elle n'admet Mohammed que comme un homme aimé de Dieu et repousse par conséquent le culte dont il est honoré comme prophète. Elle bannit des mosquées tout faste et tout ornement. Elle ordonne la démolition de toutes les koubba (mausolées avec ou sans cou-
pôle) érigées sur la tombe des marabouts, dont elle n'admet nullement la canonisation ; elle n'excepte même pas la coupole qui recouvre la tombe de Mohammed. En un mot , elle n'admet aucun intermédiaire entre l'homme et Dieu, Ennemie de toute espèce de luxe, la secte des Onahabites exige de ses adhérents la simplicité de la nourriture et des vêtements.
Les Derkaoua, dont j'ai relaté les tendances hostiles à Abd-el-Kader (tome I^'', livre troisième, chap. XX), sont des imitateurs des Ouahabites.
Ebnou-Saoud, prince de Drayah, capitale du Nedjed, située à quarante lieues environ du golfe Persique, fut investi par le cheik Mohammed ben Abd-el-Ouhab du titre de souverain temporel, études lors les Ouahabites prirent pour devise : (( le triomphe de leur foi ou la mort. » De nombreuses tribus arabes, subjuguées par les armes des nouveaux sectaires, se joignirent à eux et Abd-el-Aziz, successeur de Ebnou Saoud, se trouvait déjà à la tête d'une armée de cent mille combattants.
Les Ottomans n'exerçant plus qu'une autorité nominale sur les provinces éloignées de Constantinople, les Ouahabites purent désoler impunément pendant de longues années les provinces limitrophes de la Turquie et de l'Asie.
Vainement les pachas de Bagdad reçurent-ils l'ordre de marcher contre ces rebelles; leur inaction constata leur impuissance.
Enorgueillis par cette impunité, les Ouahabites jetèrent un regard de convoitise sur les trésors accumulés dans les temples de la Mecque et de Médine.
Un dissentiment étant survenu entre deux membres de la famille des chérifs qui aspiraient à la souveraineté, Ghaleb et Abd-el-Mayn, celui-ci eut recours à l'aUiance de Abdel-Aziz, chef temporel des Ouahabites qui, saisissant cette occasion de satisfaire sa cupidité et celle de ses sectaires,
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envoya son fils Saoud, à la tête de cent mille hommes, pour combattre Tannée de Ghaleb, qui fut mise en complète déroute. Abd-el-Mayn fut rétabli sur le trône de la Mecque, mais à quel prix !
Une quantité de fidèles musulmans, refusant d^adopter la nouvelle doctrine, furent impitoyablement massacrés, et tous les trésors du temple de la Mecque pillés. Ceci se passait en
Peu d'années après, les Ouahabites envahirent de nouveau la province du Hedjaz, pillèrent la caravane se rendant à la Mecque, s'emparèrent de cette ville ainsi que de Djeddah et de Médine qui avait victorieusement résisté à leurs attaques lors de leur première invasion. D'horribles massacres répandirent la terreur dans tout le territoire des villes saintes. Tous les objets précieux entassés autour du tombeau de Mohammed furent pillés et, à chaque pas, on peut voir encore les traces des dévastations commises par ces cruels réformateurs.
La Sublime Porte, l'Angleterre elle-même s'émurent du développement de cette secte qui, en même temps^ menaçait l'empire ottoman et pouvait tarir les sources du commerce britannique dans les mers d'Arabie. L'Angleterre contracta une alliance avec l'iman de Mascate, et le sultan de Constantinople pria, en 1810, Méhémet Ali de l'aider à combattre ces redoutables sectaires. Une première armée conduite par Toussoum bey, fils du pacha d'Egypte, éprouva d'abord quelques défaites et eût été gravement compromise sans la trahison du grand chérif de la Mecque qui abandonna le parti des Ouahabites et entraîna avec lui plusieurs tribus arabes leurs alliées.
Il serait trop long de relater ici les événements de la lutte mémorable que soutinrent, de 1810 jusqu'en 1818, les Ouahabites contre les armées de Méhémet Ali, lutte ter-
minée par la prise de la ville de Drahia, leur capitale, et par la reddition de leur émir Abd- Allah, qui, malgré l'aman qu'on lui avait solennellement accordé, fut envoyé à Constantinople oii le sultan lui fit trancher la tête.
Certes, Méhémet Ali eût échoué complètement dans son expédition contre les Onahabites sans la défection de Ghaleb, grand chérif de la Mecque. Ce prince, redoutant l'ambition et la rigidité religieuse de ses terribles voisins, invoqua inconsidérément l'intervention du souverain d'Egypte, dont la politique astucieuse n'avait pas peu contribué à susciter ses méfiances ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir de la faute qu'il avait commise en abandonnant ses ancien» alliés, et en se plaçant, pour ainsi dire, sous le protectorat de Méhémet Ali. Il voulut alors reprendre son indépendance. C'était trop tard ; le pacha d'Egypte avait obtenu le double résultat qu'avait préparé son habile politique : détruire la puissance des Wahabites et établir son autorité sur les villes saintes.
Les tentatives de résistance du malheureux Ghaleb, réfugié dans la citadelle de la Mecque, décidèrent Méhémet Ali à faire disparaître ce dernier obstacle à l'exécution de son plan ; sous un prétexte quelconque, il l'attira à une entrevue, le fit prisonnier et l'envoya à Constantinople où il ne tarda pas à mourir.
Depuis cette époque, la puissance temporelle des grands chérifs de la Mecque n'a plus existé que de nom.
Le descendant du prophète portant ce titre, et auquel j'allais bientôt me présenter sous les auspices de notre ami commun le cheikh Fresnel, nous dira lui-même la situation précaire que Ghaleb a préparée à ses successeurs et nous donnera ses appréciations sur les causes qui ont amené la* ruine de la puissance des émirs wahabites et qui gemblent s'opposer désormais à l'expansion de leur doctrine.