CHAPITRE IX
Voyage de Yamboa à Médine. — Description de Hédine. — Mosquée
du prophète. — Son tombeau.
Le 4 décembre, tous nos préparatifs étant achevés, nous payâmes notre brave mekououm et nous passâmes devant le kaddi un contrat avec notre nouveau conducteur qui, moyennant la somme' de deux cents dollars, onze cents francs environ, s'engagea à nous conduire à Médine, où nous désirions séjourner trois jours, et de là à la Mecque.
Nous couchâmes le soir même à Yamboâ El Nakhal, et, le lendemain, 5 décembre, nous nous adjoignions à la caravane partant chaque semaine de Yamboâ pour Médine ; elle se composait de quelques négociants et de cent chameaux environ. Après une marche terriblement longue et fatigante à travers une plaine sablonneuse et caillouteuse bornée au nord par une chaîne de hautes montagnes , nous arrivâmes k Beder JTanin, petite ville mal construite, mais entourée de jardins délicieux arrosés par de beaux ruisseaux et plantés d'une grande quantité de dattiers. C'est le lieu des campements des caravanes se rendant à la Mecque.
Beder a été le théâtre d'un des grands épisodes de l'existence du prophète Mohammed, relaté dans le Coran. C'est là que, la deuxième année de l'Hégyre, il livra bataille aux Arabes de Korâïch, ses ennemis acharnés, et fut sauvé miraculeusement. Notre mekououm nous montra le rocher que
Dieu, dit-il, interposa entre lui et ses ennemis, ainsi que les vestiges des tombes de ceux de ses compagnons tués à ses côtés durant cette mémorable journée.
Les habitants de Beder appartiennent à la tribu bédouine les Béni-Harb. Nous visitâmes une mosquée nommée Djemâa El Ghomêma (mosquée du nuage), construite, dit-on, sur le lieu où Mohammed, fatigué de la chaleur, demanda à Dieu de couvrir le soleil d'un nuage. Nous y trouvâmes des çhérife auxquels nous dûmes payer quelques pièces de monnaie à titre d'offrande. J'étais très satisfait de mon méhari; mon muphti était également bien monté, de sorte que nous laissions prendre les devants à la caravane, que nous rejoignions au campement à une allure plus rapide et moins fatigante. Le temps passé en route n'était point perdu, le muphti,. homme très instruit au point de vue musulman, me racontait la vie de Mohammed et me donnait de précieux détails sur les villes de Médine et de la Mecque. Pendant notre voyage du Caire à Yamboâ nous avions rarement causé, car nous voyagions la nuit et nous dormions pendant le jour. Nous étions d'ailleurs souvent préoccupés par la crainte des Bédouins qui attaquent quelquefois les grandes caravanes, bien qu'elles soient escortées par des soldats égyptiens, et qui à plus forte raison pouvaient être tentés de piller la nôtre, gardée seulement par ses conducteurs «t ses pèlerins.
La route de Beder à Médine traverse généralement des vallées arrosées et plantées de palmiers et d'arbres de toute espèce, et est, par conséquent, facile, à l'exception du passage de la chaîne de montagnes appelé Teniet-El-Ouast ( le col du miheu) ; ce passage est très difficile et même dangereux. Le 9 décembre nous arrivions à Oued El Chouhêda (Rivière des martyrs). Notre guide nous montra les tombes des quarante compagnons du prophète tués à ses côtés dans un
combat livré aux Arabes idolâtres. Nous dûmes descendre tous de nos chameaux pour aller nous prosterner sur ces tombes. Le muphti y récita le chapitre du Coran qui fait allusion à ce combat.
Le 10, nous traversâmes une nouvelle chaîne de montagnes qui me semblèrent granitiques, et nous campâmes à Oued-Aâkik.
Le 11, dans la. journée, nous étions en vue de Médine, située dans un renfoncement au sud d'une grande chaîne de montagnes que notre guide nous dit être la continuation de la chaîne du Liban.
Nous nous arrêtâmes à une station d'où on aperçoit le dôme du tombeau du Prophète, nous fîmes nos grandes ablutions et nous nous prosternâmes trois fois en récitant certains passages du Coran. Dans toutes ces cérémonies je n'avais qu'à imiter mon compagnon le muphti.
Médine se présente sous un aspect attrayant. Elle est entourée de jardins magnifiques où abondent surtout les dattiers. On aperçoit à travers les arbres le haut des tours crénelées flanquant le mur d'enceinte, et les minarets élancés de ses mosquées. La viUe est dominée par un château assez bien fortifié. Nous entrâmes dans un de ses faubourgs par la porte nommée Bah-Aambena, nous traversâmes un pont, puis notre caravane s'établit sur une immense place, nommée El Monakh, qui sépare ce faubourg de Médine. Quant à mes compagnons et à moi, nous entrâmes dans la ville, accompagnés par notre mekououm, en passant par la porte appelée Bab-el-Massri (la porte d'Egypte), splendide spécimen de l'architecture arabe. Notre guide nous conduisit à un caravansérail situé dans le quartier de Leghouat voisin de la grande mosquée. Malgré mes tristes préoccupations, j'étais vivement intéressé par la vue de cette ville célèbre où un ou deux chrétiens seulement avaient pénétré avant moi. Le
muphti calmait avec peine ma curiosité et mon admiration. J'avais hâte de voir la grande mosquée et, malgré sa Êitigue, le bon vieillard consentit à m'y accompagner. Nous entrâmes dans le temple par une porte majestueuse s'ouvrant sur une colonnade par laquelle on arrive au tombeau du Prophète. La nuit était venue ; les lampes suspendues aux voûtes ogivales répandaient une clarté mystérieuse sur les colonnes peintes, les inscriptions dorées et les magnifiques tapis recouvrant le sol. Le coup d'œil était saisissant. Je ne pus du reste examiner aucun détail. Nous allâmes faire nos génuflexions et nos prières auprès de la grille qui entoure le tombeau. Le muphti resta longtemps en méditation. Quant à moi, je ne me lassais pas d'admirer. Nous nous retirâmes sans examiner le reste de l'édifice et, après un repas préparé par les soins de l'excellente femme du muphti, notre mekououm nous conduisit à un bain maure qui me parut délicieux, quoique bien inférieur au Hammam d'Alger.
Le lendemain, dès que le jour parut, le muphti, le mokaddem et moi, nous nous rendîmes à la grande mosquée nommée El Haram (nom donné également à la Mecque). Pour désigner les deux villes saintes (1), la Mecque et Médine, les musulmans disent El Haramein El Cheriffein (les deux saintes et les deux nobles). On l'appelle également Messdjed El Nèhi (la mosquée du prophète). Dès que nous arrivâmes à la grande porte de la mosquée, nous dûmes nous adjoindre un mezouar (qui fait visiter), nom des gardiens attitrés chargés de conduire les pèlerins dans la visite des lieux saints, de leur indiquer les prières et les génuflexions qu'ils doivent faire et enfin de leur donner des explications
(1) J'espère que mes lecteurs ne se méprendront pas sur le sens que j'entends donner aux expressions : saints^ martyrs, prophète, etc., que je me suis vu forcé d'employer pour traduire exactement le degré de respect accordé par les musulmans à tels personnages et à telles localités..
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historiques et religieuses. Ces mezouars s'acquittent plus ou moins bien de ces fonctions suivant le rang des visiteurs et surtout suivant le bakchich qu'on leur promet.
Ce sont donc les explications de notre mezouar et celles plus précises et plus intéressantes encore de mon cher compagnon le muphti que je rapporte ici en feisant la description de la mosquée où nous sommes restés plus de six heures consécutives.
Cette mosquée, située à l'extrémité est de la ville, forme un grand carré entouré de tous côtés par des colonnades recouvertes; chacun des côtés mesure environ cent cinquante pas. Ces colonnades sont irrégulièrement construites. Au sud, il y a dix rangs de colonnes ; trois et quatre sur les autres faces.
C'est sur le côté sud que se trouve le tombeau du prophète. Les colonnes y sont plus belles. Elles doivent mesurer environ 75 centimètres de diamètre. Elles sont en pierres blanchies à la chaux; quelques-unes sont revêtues de peintures assez grossières. Cette partie de la mosquée se nomme El Roudha (le jardin par excellence), parce que les colonnes qui se trouvent dans cet espace sont revêtues de peintures qui représentent des arbres et des fleurs. Ces colonnes soutiennent des dômes blanchis à la chaux ; les corniches sont formées par des tuiles vertes. Les murs sont également blanchis à la chaux, à l'exception de ceux de la partie sud qui sont recouverts de plaques de marbre, sur lesquelles sont gravés, en lettres d'or, des versets du Coran d'une admirable écriture.
Une partie de la mosquée est pavée, l'autre est recouverte de sable, comme dans la partie à ciel ouvert qui forme la cour. Les colonnades de la Eoudha sont pavées en marbre.
Près du coin sud-est s'élève le fameux tombeau de Mohammed ; huit ou dix mètres le séparent des murailles de
la mosquée. Dans la partie avoisinant le tombeau, le pavé en marbre est remplacé par de très belles mosaïques. Il est entouré d'une grille en fer finement travaillé sur laquelle courent de belles inscriptions en bronze doré. Cette grille formant un carré irr^ulier a environ quatorze mètres sur chacune de ses faces, dans une desquelles sont engagées quelques colonnes qui soutiennent les voûtes de la mosquée. Elle a environ quinze mètres d'élévation. Quelques petites fenêtres sont pratiquées dans la grille à 1™,20 au-dessus du sol. Dans le côté sud sont pratiquées deux grandes fenêtres dont les montants sont revêtus de plaques d'argent sur lesquelles sont gravées en relief de belles inscriptions arabes. C'est là que les pèlerins récitent les plus longues prières. Ce tombeau est éclairé par de grandes baies ouvertes dans les murs de la mosquée et fermées par des vitraux en couleurs. Quatre portes sont pratiquées dans la grille. Une seule, ouverte, donne passage aux gardiens chargés de la propreté et de l'éclairage.
L'enceinte grillée se nomme El Hedjera fabitus), en souvenir de la fuite du prophète. De là vient le mot hkgyre (ère musulmane).
La construction qui recouvre la tombe du prophète, qu'on ne voit pas, doit avoir à peu près la même hauteur que la grille. Elle est complètement recouverte par uae immense tenture en soie brodée de fleurs et d'arabesques, avec de belles inscriptions arabes en relief dorées, et formant une bande au milieu de la tenture. Un passage de trois ou quatre mètres existe entre la tenture et la balustrade. Les grands personnages seuls sont admis à pénétrer dans ce passage ; on peut obtenir cette faveur en donnant un bakchich aux gardiens. Mais personne, nous dit-on, ne peut soulever la tenture, dans laquelle est pratiquée une ouverture qui donne entrée dans l'intérieur du mausolée. Il n'en est pas moins vrai, et
nous ne sommes pas certainement les seuls à avoir obtenu cette faveur, que moyennant une somme de vingt dollars (110 francs), habilement distribuée par le muphti, nous obtînmes la permission non seulement d'entrer dans le passage réservé, mais encore de soulever la deuxième tenture, dans un moment où aucun pèlerin ne se trouvait aux grandes fenêtres. Cette infraction dura à peine une minute. Nous eûmes toutefois le temps d'apercevoir trois catafalques couverts de riches étoffes dans une chambre carrée dont le plafond est soutenu par deux piliers. Plusieurs lampes en or éclairaient faiblement les riches étoffes et les murailles qui nous parurent presque noires.
Là, nous dirent les gardiens (dire confirmé par mon muphti qui a lu dans les historiens de Médine la description de la mosquée et du tombeau) se trouvent : la tombe du prophète Mohammed, profondément creusée sous le sol. Son corps est contenu dans un cercueil en cèdre complètement revêtu de lames d'argent. Les deux autres tombes, moins grandes, renferment les corps de Ahou-Beker, beau-père du prophète et diOmar Ehnou él Khattàb^ son deuxième khalife. A côté de la tombe de Mohammed est ménagé un espace où se trouve une tombe ouverte et vide. Elle est destinée à recevoir le corps de Jésus, fils de Meriem, que Dieu a enlevé au ciel en corps et en âme. Ainsi que j'ai eu l'occasion de le dire dans le tome I®^, les musulmans n'admettent pas le dogme fondamental de notre religion, le dogme divin de la rédemption. C'est pour eux un article de foi que les Juifs ont crucifié un de leurs coreligionnaires auquel Dieu avait donné une ressemblance exacte avec Notre-Seigneur Jésus (Sidna Aissa) qui, d'après la tradition, est monté vivant au ciel d'où il descendra au jour du jugement dernier, pour convertir tous les habitants de la terre à l'islamisme, séparera les bons des méchants, mourra, et alors il sera enterré
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dans le sépulcre qui lui est réservé auprès de celui de Mohammed.
Dans l'espace compris entre la grille qui entoure le mausolée du prophète et la tenture qui le recouvre, se trouve la tombe de Fathma, sa fille, mariée à Ali. Le maufiolée du prophète était, dit-on, entouré de présents magnifiques offerts par tous les princes de l'islamisme, présents dont la valeur était incalculable ; mais des incendies et les Ouahabites les ont détruits ou pillés. On y conserve encore, nous dit-on, quelques splendides vases en or massif.