CHAPITRE XVII
Voyage de la Mecque à Taïf. — Présentation au grand chérif« Sidi Mohammed Ebnou Aoun.
Enfin, le 6 janvier 1842, le nègre du grand chérif, dont la longue absence commençait à m'inquiéter, m'apporta la réponse de son maître. « Sidna (l)-el-chérif, me dit-il, sera heureux de te recevoir et t'envoie, à cet effet, un sauf -conduit, ainsi que les chameaux et les serviteurs nécessaires, afin de te transporter toi et tes compagnons à Taïf. »
Ce sauf -conduit était ainsi conçu : « Le porteur du présent écrit, revêtu de notre sceau, est Sid Omar ben Abd- Allah-el-Djezaïri (2) ; il se rend auprès de nous ; qu'il soit respecté. »
Nos préparatifs de départ furent bientôt faits ; malgré le désir qu'avait mon cher muphti de m'accompagner, sa santé et celle de sa femme le forcèrent de rester à la Mecque. C'était à regret que je me séparais de ces excellents époux qui me traitaient comme leur propre fils.
Le 8 janvier, le mokaddem de Tedjini et moi, nous nous mîmes en route, montés sur les excellents méharis du grand chérif. Grâce aux allures douces et rapides de ces animaux
(1) Notre seigneur.
(2) Nom que m'avait donné M. Fresnel, en me recommandant au grand chérif.
de pure race, nous devions franchir facilement en deux journées les 90 kilomètres qui séparent la Mecque de Taïf .
La route qui y conduit passe par le faubourg de Moâbed, partie nord de la Mecque, puis elle incline à l'est et traverse successivement les vallées de Oued-Mouna et de Aâraf at , où ont lieu les dernières cérémonies obligatoires du pèlerinage. Elle longe ensuite l'aqueduc qui conduit les eaux à la Mecque. La contrée que nous parcourûmes est généralement déserte et aride jusqu'à la partie est de la plaine d' Aârafat , où nous nous arrêtâmes quelques instants à une station nommée Kahotcat Aârafat (café d' Aârafat), ombragée par une grande quantité d'acacias. Là commence l'aqueduc.
Arrivés dans cet endroit , nous changeâmes de montures. Nos méharis furent remplacés par des ânes superbes ; les chameaux, ne pouvant franchir les passages difficiles de la montagne, prirent une route plus longue, qui contourne le massif que nous allions traverser. Quant à nous, montés sur nos magnifiques baudets, nous pénétrâmes dans la montagne; nous suivîmes une route difficile et rocailleuse qui n'offrait rien de remarquable, et deux heures avant le coucher du soleil, nous arrivions au sommet où s'étend un plateau sur lequel est construit un petit village entouré de jardins, nommé Ras-el-Kora. Ce site paraît d'autant plus délicieux qu'il contraste avec l'aridité des contrées environnantes. Je n'oublierai jamais l'impression que fit sur moi le spectacle de cette oasis verdoyante, située au milieu des pointes aiguës de la chaîne granitique du Djebel-Kora, qu'éclairaient les rayons d'un splendide soleil couchant. Nous fûmes parfaitement accueillis par les habitants du village, descendants de Tancienne tribu des Hoddêïl, célèbre dans les fastes de l'islamisme. La maison où nous logeâmes était grossièrement construite, mais parfaitement
propre. Nous y fiiines à l'abri de la température très froide qui règne, à cette hauteur, dans cette saison, et je ne pouvais me lasser d'entendre nos hôtes parler si purement et si poétiquement la belle langue du Hedjaz (1).
Le lendemain, c'était le 1*' janvier 1842. En ce jour, où les familles et les amis se réunissent pour échanger des présents et des vœux de bonheur, mon père et ma mère adoptive pleuraient sans doute le fils qu'ils n'espéraient plus revoir, tandis que moi, sans un seul être à qui je pusse ouvrir mon cœur, je poursuivais, au milieu de peuplades fanatiques, une mission aventureuse dont j'entrevoyais la fatale issue. Ce jour-là, ma position n'était ni pire ni meilleure que les jours précédents , mais cette date réveilla tant de souvenirs, et je me sentis tellement accablé sous le poids de ma doulem*, que si, dans ce moment, j'en avais eu la possibilité, je me serais soustrait aux menaçantes éventualités
de cette mission Il n'était plus temps de revenir sur mes
décisions. Quelle nuit! Quel cruel retour vers le passé! Ah! de pareilles souflBrances morales doivent expier bien des erreurs !
Le lendemain, nous descendîmes de Ras-Kora par une route accidentée et très difficile, qui nous conduisit dans une jolie vallée, très fertile, nommée Omd'Mohrêm, arrosée par des puits. Le système d'arrosage est le même que celui que j'ai vu depuis à TripoK de Barbarie, appelé ghorghaz, A côté du puits, on creuse un plan incliné ; une vache, attelée à une corde roulant sur une pouUe, tire, en descendant ce plan incliné, une outre attachée à la corde; arrivée à la mai^elle, elle se déverse dans un petit bassin, et lorsque la vache remonte, l'outre par son propre poids redescend au fond du puits, se remplit, et ainsi de suite.
(1) Contrée de l'Arabie, bsrceau de l'islam.
C'est, nous a-t-on dit , à partir de cette vallée, en se dirigeant vers le sud, que commence la culture du café. Nous traversâmes encore une petite chaîne de montagnes, du sommet de laquelle nous aperçûmes Taïf , petite ville passablement fortifiée, dominée par une sorte de château fort, et située au milieu d'une plaine aride et sablonneuse, entourée de montagnes abruptes et escarpées.
Au sud-ouest, à deux ou trois kilomètres de la ville, s'étendent de beaux jardins parsemés de maisons de plaisance.
Le soleil était couché, quand nous entrâmes dans la ville par une porte surmontée de tours crénelées. Les rues me parurent plus larges que celles des autres villes arabes. Nous descendîmes dans une des meddersa (1) attenant à la mos- (juée appelée Messdjed'él-Heunoud (mosquée des Indiens), où des appartements nous avaient été préparés. Nous fûmes accueillis avec distinction par des chérifs attachés à cette mosquée et servis par les nègres qui nous avaient accompagnés de la Mecque à Taïf. Pas une question ne nous fut adressée. On nous servit un excellent repas, après lequel l'iman de la mosquée vint nous réciter les prières du soir et nous faire une longue lecture pieuse.
Le lendemain, continuation du silence de nos hôtes. La dignité musulmane nous commandait la même réserve. Je désirais voir la ville, mais on me laissa comprendre que je ne pouvais faire la moindre promenade avant de recevoir les ordres du grand personnage dont j'étais l'hôte.
La journée me parut terriblement longue. Enfin, nous venions d'achever la prière du moghrebj quand un musulman de belle mine fut introduit dans la chambre qui m'était destinée et, après les salutations d'usage, me demanda si
(1) École.
j'étais Sid Omar ben Abd-Allah-el-Djezaïri. Sur ma réponse affirmative, il me donna l'accolade musulmane (baiser sur l'épaule droite) et, après s'être accroupi vis-à-vis de moi, me dit que son cousin, son seigneur, Sidi Mohammed Ebnou Aoun, me souhaitait la bienvenue, et m'attendait dans sa maison de plaisance à Oued-él-Slâma.
De beaux chevaux, richement caparaçonnés et conduits par des Nubiens, nous menèrent, en vingt minutes à peine, à la résidence du grand chérif. Mon compagnon, le mokaddem de Tedjini, fut conduit dans un pavillon attenant à la demeure principale, moi seul fus introduit dans une salle du rez-de-chaussée richement tapissée d'étoffes de soie brodées d'or.
Quelques instants après, deux nègres ouvrirent une porte dissimulée dans les tentures, et je vis entrer un Arabe, un des types les plus beaux que j'aie rencontrés de la race d'Ismaël. La couleur bistre de sa peau donnait plus d'éclat au regard de ses beaux yeux et à la blancheur de ses dents. Sa barbe, fine et rare, était à peine teintée de blanc. Ses extrémités étaient remarquablement distinguées ; son costume, d'une exquise propreté, était aussi simple qu'élégant. C'était Sidi Mohammed Ebnou Aoim, grand chérif de la Mecque, descendant de la branche des chérifs ennemis de la famille de Ghaleb, le vaincu de Méhémet-Ali. Elevé à ces hautes fonctions par l'influence du vice-roi d'Egypte, il était dévoué à sa politique ; il avait, par conséquent, peu de sympathie pour la domination des Osmanlis.
Il me fit un accueil on ne peut plus gracieux, affectueux même.
Il me dit qu'il avait été prévenu de mon arrivée à la Mecque par des lettres de ses beaux-frères et de son excellent et savant ami, le cheikh Frinil (Fresnel), et qu'il m'attendait avec impatience.
Je m'aperçus à sa conversation qu'il avait sur mes antécédents des renseignements précis.
On servit un repas délicat, que partagèrent plusieurs personnages que Sidi Mohammed me présenta comme ses cousins, et auxquels il me présenta moi-même, comme un Algérien recommandé parle cheikh Frinîl, qui est connu dans tout le Hedjaz par sa haute science, et aimé pour son affabilité et son empressement à rendre service.
Le grand chérif m'adressa des questions sur la position des Français en Algérie , sur l'émir Abd-el-Kader et sur la situation générale de la politique en Europe ; mais il me fut facile de comprendre, par la façon dont il m'adressait ces questions, que je devais être très réservé dans mes réponses.
Il me dit que j'avais besoin de repos, et me fit conduire dans le pavillon que je devais occuper, et où mes compagnons étaient déjà installés.
Le jour suivant, je présentai au grand chérif le mokaddem de Tedjini, chargé de mettre sous ses yeux h^fettoua de Kaïrouan, revêtue de l'approbation des ulémas du Caire, et de lui demander de mettre le sceau à cette importante décision. Sidi Mohammed adressa plusieurs questions au mokaddem, lui promit de lire attentivement la fettoua; « mais, ajouta-t-il, il ne m'appartient nullement d'apposer isolément mon sceau au bas de cette fettoica. Je n'ai aucun caractère cherâai (judiciaire), mon rôle, en pareille matière, doit se borner à réunir un medjelès (assemblée) d'ulémas, et à lui soumettre les décisions des medjelès de Kaïrouan et du Caire. — Je le ferai. »