CHAPITRE XVIII
Audience privée du grand chérif. — Ses confidences.
Le jour même, après la prière du moghreh (coucher du soleil), un des cousins du grand chérif vint m'avertir que Ben Aoun me priait de partager son dîner. Je fus introduit dans ses appartements privés du premier étage, et, après le repas qui fut vraiment somptueux, et auquel son cousin seul prit part, il fit un signe, la niêida (petite table) fut enlevée, le café servi, et je restai seul en face de mon hôte.
— Dans notre première entrevue, me dit-il, nous n'avons échangé que des phrases susceptibles d'être entendues par toutes les oreilles ; en ce moment nous pouvons laisser parler notre cœur, sans aucune crainte ni réticence. Le cheikh Frinil, quoique chrétien, est peut-être l'ami dans lequel j'ai le plus de confiance ; il t'a recommandé à moi comme un autre lui-même, mes beaux-frères m'ont vanté tes nobles quahtés, tu peux dès lors compter sur mon dévouement et ma sincérité. Parle donc avec franchise et explique-moi le but de ta visite.
oc Je ne suis pas venu en pèlerinage à la Mecque, lui dis-je, pour remplir uniquement le devoir prescrit à tous les musulmans de Yi&\\Ai Bit- Allah (maison de Dieu) ; je suis en outre chargé, ainsi que je te l'ai dit sommairement à la première audience que tu m'as accordée, d'une double mission : la première, d'obtenir la sanction de làfettoua émanée du medjelès de Kaïrouan et approuvée par le medjelès du Caire ;
la seconde, de tâcher de mettre un terme aux mauvais traitements dont sont victimes les musulmans algériens qui se rendent en pèlerinage à la Mecque. Cette double mission m'a été donnée par mes amis, les principaux marabouts de l'Algérie ; et, ajoutai-je sur un ton plus confidentiel, tu vois que ma franchise est complète, par le général Bugeaud, gouverneur général, chargé par le roi de France de gouverner les populations musulmanes placées naguère sous la domination injuste et cruelle des Turcs que les armées françaises ont vaincus et chassés par la permission du Très-Haut. Ta Seigneurie connaît la teneur de la fettoua. Elle est destinée, si elle reçoit la suprême sanction des ulémas de l'Orient et de l'Occident réunis à la Mecque, à ramener la paix et la tranquillité dans des contrées désolées aujourd'hui par une guen*e inutile ; et, à ce sujet, je dois ajouter que les ulémas de Djémâa el Ezhar, en approuvant la, fettoua de Kaïrouan, ont écouté les sages conseils du vice-roi d'Egypte que j'ai eu l'honneur d'entretenir de l'objet de ma mission. Il n'est secret pour personne, noble chef, que Ta Seigneurie est liée au vice-roi par les liens de la plus étroite amitié, et qu'elle est un des plus zélés défenseurs de la sage politique de Méhémet-Ali. Je suis donc venu à toi avec la persuasion que tu faciliteras ma mission, d'abord parce qu'il s'agit d'une œuvre éminemment humanitaire, et ensuite parce que tu seconderas ainsi les vues de ton illustre ami qui, dans l'intérêt bien entendu de l'islamisme , tient à se maintenir dans les meilleures relations avec la France, son alliée la plus puissante et la plus fidèle. Certes , tes actes ne te sont dictés que par les sentiments désintéressés du devoir et de l'observation de la loi musulmane, mais tout homme, quelque élevée que soit sa position, ne doit-il pas être flatté de l'approbation des princes choisis par Dieu pour gouverner ses créatures, à quelque religion qu'ils appartiennent ?
— Digne telmid (élève) de Frinil, dit en souriant finement le grand chérif .
Il avait compris. Mon excellent ami Fresnel, en effet, m'avait recommandé de flatter les tendances du grand chérif à jouer un rôle politique et à attirer sur sa personnalité l'attention de la diplomatie européenne.
Il était inutile d'insister davantage sur une question aussi délicate, puisque j'avais acquis la conviction que mes insinuations avaient été comprises. J'entretins alors mon hôte de la situation déplorable faite aux musulmans algériens >dans les ports et sur les bâtiments de la mer Kouge.
Le grand chérif, tout en rejetant loin de lui la responsabilité des mauvais traitements subis par nos pèlerins algériens, me promit d'user de son influence, soit auprès des autorités turques et égyptiennes, soit auprès des reïs (capitaines des navires) naviguant sur la mer Rouge, pour mettre un terme à une situation que réprouvaient également et les lois de l'humanité et la loi religieuse.
Nous abordâmes alors d'autres sujets. La nuit était déjà -avancée, qu'il voulait encore écouter la narration des événements dont j'avais été le témoin en Algérie, et surtout pendant mon séjour auprès d'Abd-el-Kader.
« L'heure de la séparation est trop tôt arrivée, me dit le grand chérif, car jamais mes oreilles n'ont été charmées par des récits aussi intéressants que ceux qu'elles entendent de ta bouche que je crois véridique; je vais réfléchir à tout ce que -tu m'as dit au sujet des missions que tu as à remplir, et tous mes efforts tendront à te donner complète satisfaction. Pendant le temps qui me sera nécessaire pour arriver à ce but, tu resteras dans ma demeure et, chaque soir, nous veillerons ensemble et échangerons nos pensées. Frinil, comme toujours, m'a dit la vérité. y>
Et, au moment où je prenais congé de lui, Sidi Moham-
med Ebnou Aoun m'attira vers lui et m'embrassa avec une eifusion qui contrastait avec son maintien digne et réservé.
Pendant quatre soirées encore, j'eus la chance de m'entretenir intimement avec cet homme supérieur. Tout en conservant la foi mahométane, le grand chérif savait mettre de côté les sentiments fanatiques et exclusifs qui créent entre les musulmans et les autres peuples des obstacles infranchis* sables.
Je réunis dans les pages qui suivent les diverses appréciations qu'énonça successivement Sidi Mohammed Ebnou Aoun, au cours des conversations échangées entre nous durant les soirées intéressantes que je passai en tête à tête avec lui , dans son habitation de Taïf.
« Où est le temps , me disait-il à propos du pèlerinage de la Mecque, où la foi des musulmans attirait dans les villes saintes des centaines de mille croyants, arrivant de toutes les parties du monde ? L'indifférence religieuse a gagné successivement l'islamisme, et le nombre des pèlerins a diminué en raison de la défaillance de leur foi. Autrefois, six grandes caravanes arrivaient régulièrement de tous les points cardinaux. Nos ancêtres ont vu des princes souverains se rendre à la Mecque, suivis de populations entières; le dernier des Abbassides, Mostassem-Billah, campa à Aârafat avec cent trente mille chameaux. Le pèlerinage était considéré autrefois comme un acte commandé par Dieu lui-même. Les musulmans s'imposaient comme œuvre pie les fatigues et les privations des longs voyages par terre. Tous restaient purs pendant l'époque du pèlerinage, et la prière et la lecture des hadith (1) du prophète étaient leur seule occupation. Aujourd'hui, quarante ou cinquante mille pèlerins, à peine, visitent Bit- Allah (la maison de Dieu). Il n'arrive plus que trois
(1) Préceptes du prophète.
caravanes à la Mecque : celle de Syrie, celle d'Egypte et celle de r Yemen. Encore sont-elles peu nombreuses, cette dernière surtout. La plupart des pèlerins prennent la voie de mer ; presque tous se livrent au commerce et, dans leur cœur, la piété est remplacée par l'esprit de spéculation. Et quelle est leur conduite, hélas ! durant la sainte époque du pèlerinage ! Que Dieu préserve tes yeux du spectacle de leurs honteuses actions !
« Les padischahs de Constantinople, ces commandeurs des croyants, ombres de Dieu sur la terre, ont donné de l'éclat au drapeau de l'islamisme tant qu'ils ont pris le Coran pour règle de leur conduite et qu'ils ont tenu en main le glaive de la guerre sainte ; mais dès qu'ils ont cessé de s'appuyer sur le sentiment religieux, et qu'ils ont introduit, dans les hautes fonctions, des renégats de tous les peuples, dès lors enfin qu'ils ont subi, pour ainsi dire, le protectorat des chrétiens, les bases de l'empire des Osmanhs ont été sapées, et le jour est prochain peut-être où il s'écroulera ; car les mauvais exemples des princes ont perverti leurs sujets. Tout peuple qui perd la foi marche à la décadence,
« De fidèles observateurs de notre loi, de sincères croyants existent encore dans le monde musulman, mais la masse tient plus aux biens de la terre qu'aux félicités du ciel. Le nom de Dieu est sans cesse dans leur bouche, et, trop souvent, le démon est dans leur cœur. Et nous-mêmes chérifs, descendants du prophète, que Dieu a placés aux rangs supérieurs dans ce monde, n'avons-nous pas contribué à la déchéance de la foi ? n'avons-nous pas donné l'exemple d'un luxe et d'une avarice qui ont attiré contre nous l'attention des wahabites ? Au lieu de nous conformer aux sages préceptes prêches d'exemple par ces réformateurs, et de contracter avec eux une alliance qui aurait mis le territoire des villes saintes à l'abri de leurs funestes invasions, nous les
avons combattus, et, pour nous venger des défaites qu'ils nous avaient infligées, nous avons invoqué l'intervention des Turcs, ces musulmans, ennemis acharnés des Arabes! Insensés que nous étions ! Au lieu d'alliés que nous appelions à notre aide, ce sont des tyrans cruels sous le joug desquels nous nous sommes nous-mêmes placés. Aussi , nous chérifs, naguère souverains incontestés des villes saintes, nous, descendants directs du prophète, sommes-nous obligés de courber la tête devant le dernier des pachas, la plupart anciens esclaves chrétiens parvenus au pouvoir par les voies les plus honteuses!
« Ah ! s'il entre dans les desseins de Dieu de rendre à l'islamisme sa gloire et sa puissance, il devra d'abord inspirer aux musulmans la foi et la vertu de nos illustres ancêtres. Eetremper cette foi et combattre le luxe et l'avarice, tel était le but avoué des wahabites , mais leur foi n'était pas encore assez pure ; Dieu, qui lisait, au fond de leur cœur, dés sentiments d'ambition et des désirs de lucre, n'a pas béni leur œuvre ; d'ailleurs, les musulmans tièdes et amis du bien-être opposaient un obstacle à la mission de ces inflexibles réformateurs.
« Deux hommes se sont également levés pour régénérer les musulmans : Shamil dans l'Est, Abd-el-Kader dans rOuest».:.Quels secours ont-ils trouvés parmi les princes les plus puissants de l'islamisme? Les peuples eux-mêmes qui avaient porté au pouvoir ces deux champions de la patrie et de la foi ne se sont-ils pas promptement lassés de la lutte, et ne sont-ils pas prêts aujourd'hui à les abandonner ?
« J'avais un instant conçu de belles espérances pour les musulmans , à l'avènement de Méhémet-Ali au trône d'Egypte. Il chassera de Constantinople, me disais-je, ces sultans dégénérés dont la puissance ne repose que sur leur alliance avec les chrétiens ; il réunira en un faisceau les forces éparses des
Arabes fondateurs de l'islamisme, et créera un empire indépendant qui ne sera plus à la merci des puissances chrétiennes... hélas ! ces dernières espérances ont été déçues. Je reconnais plus que jamais la vérité du hadith (paroles de Mohammed) : Un gouvernement éP infidèles peut durer ^ 8*il est Juste; un gouvernement de vrais croyants, s'il est injuste y doit périr! »
Tel est le résumé scrupuleusement exact des opinions du grand chérif de la Mecque sur la situation de Tislamisme à l'époque où je le visitai (1842). Il se passe de commentaires.
Malgré le caractère éminenmient religieux dont il était investi et la douleur qu'il éprouvait en constatant la décadence de l'islamisme, Sidi Mohanuned Ebnou Aoun n'avait pas la foi vive d'Abd-el-Kader. Lui aussi, sans trop se l'avouer peut-être, était plus préoccupé de son bien-être dans ce monde que des félicités de la vie future ; c'était un musulman épicurien, tandis que l'autre était un guerrier ascétique. Si j'eusse rencontré un Sidi Mohammed Ebnou Aoun à la place de l'émir, mes rêves se seraient réalisés; la France aurait trouvé en lui un allié fidèle, et les musulmans de l'Algérie, un prince qui leur aurait assuré paix et prospérité.
Abd-el-Kader, à la place du grand chérif de la Mecque, eût peut-être relevé l'étendard du wahabitisme, et tenu en échec Constantinople.