CHAPITRE XXVIII
Arrivée à Rome. — Le Miserere dans la chapelle dei Canonici. — Mes impressions en visitant Rome. — Giacomo il Napolitano.
Le passeport, qui ne mentionnait que le nom et le signalement d'Isidore et sur lequel était simplement ajoutée la mention « suivi de son domestique » parut suspect à l'agent de police auquel il fut présenté. Il nous regardait alternativement et malgré la redingote et le chapeau à haute forme d'Isidore et la veste et le bonnet dont j'étais affublé, il paraissait peu disposé à croire à la réalité de la position sociale attribuée à chacun de nous sur ce passeport.
Isidore, dont on connaît le peu d'aptitude à parler les langues étrangères, ne pouvant répondre aux questions, d'ailleurs fort embarrassantes, de l'agent, je pris la parole en pur toscan et avec un accent qui , plus d'une fois , m'a permis de passer pour un Italien, j'énumérai avec tant d'assurance le nom de notre ambassadeur à Rome et de ses secrétaires , je m'apitoyai avec tant d'onction sur la santé de mo7i maître, qui était réellement dans un état déplorable, et, surtout, je glissai avec tant d'adresse un scudo dans la main du cerbère, que tous ses doutes et scrupules disparurent. La Porte de Eome nous était ouverte. Mais je me trouvai alors en face d'une nouvelle diflBculté. Le franciscain et l'étudiant, redoutant les complications que pouvait amener l'irrégularité de notre passeport et jugeant prudent de se séparer de com-
pagnons de voyage qui paraissaient suspects, avaient disparu. — Or c'est sur eux que je comptais pour nous diriger dans Rome et y trouver un gîte.
J'avoue qu'en ce moment l'égoïsme l'emporta sur la commisération. Au lieu de m'enquérir d'une auberge où mon pauvre Isidore eût trouvé un repos bien nécessaire, je ne songeai qu'à arriver bien vite dans le temple que dominait la coupole dont la vue seule nous avait si vivement impressionnés. Je soutenais, je portais presque mon brave serviteur ; j'avisai une vieille femme qui voulut bien nous servir de guide ; nous arrivâmes ainsi en quelques minutes (1) sur une immense place entourée de colonnades et, en face de nous, nous aperçûmes à travers l'obscurité, qui en doublait les vastes proportions, le péristyle et la coupole de Saint- Pierre.
Nous pénétrâmes dans l'église et, dès cet instant, il me fut impossible de me rendre un compte exact de ce que je voyais et j'éprouvais. Malgré ma vigueur, la fatigue avait excédé mes forces et j'étais en proie à une fièvre ardente. Je me souviens seulement que j'étendis Isidore le long d'un pilier contre lequel je m'appuyai moi-même, en face d'une chapelle qui m'apparaissait aussi vaste qu'une église et d'où sortaient des chants comme jamais je n'en ^vais entendus.
Il me semblait que j'étais transporté dans des régions éthérées. Oh! quel rêve déhcieux! Je ne l'ai pas oublié, mais il m'est impossible d'en analyser les sensations.
Je venais d'assister, je l'ai su depuis, à l'ofl&ce du soir du mercredi saint qui a lieu à la chapelle deï Canonici, dont les chanteurs sont considérés, dans le monde entier, comme les plus habiles interprètes de la musique sacrée.
(1) La porte Cavalligieri est la plus rapprochée de l'église de Saint - Pierre.
Un gardien de Saint-PieiTe me rappela brutalement à la réalité et nous enjoignit d'avoir à promptement déguerpir, attendu que les portes du temple allaient être fermées. Mais où trouver un refuge à cette heure avancée ? Nous eussions sans doute passé la nuit sous les arcades de Saint- Pierre si je n'étais parvenu à attendrir le féroce gardien qui, moyennant quelques bajocchi , voulut bien nous conduire à une osteria voisine, misérable taudis où nous ne fûmes reçus qu'après avoir déposé notre valise entre les mains du locandiere et lui avoir payé en outre le prix des mets peu ragoûtants qu'il nous servit en rechignant.
Le lendemain il fallait réclamer une carte de séjour à la police, trouver une auberge plus convenable et aller chercher nos bagages aux messageries. J'avisai un agent de police dont la physionomie m'inspira quelques sympathies et j'eus recours aux moyens de persuasion qui s'appellent bakchichs en Orient, et biwna mano en Italie, et qui produisent, à ce qu'il paraît, les mêmes effets dans les deux pays. Notre agent se mit immédiatement à notre service et une heure après, mon maître Isidore, moi et nos bagages étions installés dans une osteria située piazza Navone, dont le padrone, Giacomo il Napolitano, consentit à nous loger et à nous nourrir moyennant deux lires (1) par jour. Eh bien, en fermant les yeux sur la couche de graisse qui recouvrait notre table à manger ainsi que le fourneau sur lequel opérait Giacomo, nous pouvions très bien satisfaire notre appétit. Ah ! par exemple, il fallait une rude constitution pour dormir dans le bouge qu'on décorait du titre de caméra. Mais j'en avais vu bien d'autres !
Le locandiere nous regardait parfois d'un œil curieux et narquois et ne semblait pas croire, non plus que l'agent de
(1) La lire vaut nn franc.
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police, à l'étiquette de notre passeport et de notre costume. Ses soupçons étaient corroborés par Tattitude respectueuse que, malgré mes recommandations, Isidore conservait invariablement vis-à-vis de moi.
J'aurais pu mettre fin à cette situation, en déposant à la chancellerie de l'ambassade de France mon véritable passeport que, lors de mon voyage à la Mecque, j'avais caché, le lecteur s'en souvient , dans un des sachets de mes amulettes. Mais la prudence la plus élémentaire ne me commandait-elle pas de conJserver mon incognito jusqu'au jour où je recevrais une réponse de ma tante, réponse qui pouvait se faire attendre, et d'observer jusque-là la plus stricte économie? D'ailleurs, ai-je besoin de le dire, cette situation étrange ne manquait pas d'offrir un certain charme à ma nature aventureuse.
Depuis notre arrivée à Kome, Isidore et moi passions nos journées entières dans Saint-Pierre où avaient lieu les cérémonies de la semaine sainte. Ces cérémonies, je l'avoue à ma honte, m'impressionnèrent beaucoup moins que mon serviteur. La'basihque romaine, aux dimensions colossales où pénètre une lumière éclatante à travers des baies immenses, garnies de vitraux blancs, ne m'inspirait pas le sentiment religieux que j'avais ressenti en entrant dans nos belles cathédrales gothiques. Et puis la foule bigarrée qui s'agitait dans les nefs excluait toute idée de recueillement et de piété ; elle ne me semblait apporter à ces cérémonies qu'une curiosité profane. Pour elle le pape était un roi sm* son trône, entouré des princes de sa cour. Je ne fus véritablement émotionné que lorsque, du haut de la Loggia, le souverain pontife donna la bénédiction UrM et Orbi. — Je crois entendre encore, au miUeu du silence profond qui se fit subitement à son apparition, la voix grave de Grégoire XVI suppliant Dieu de répandre les trésors de sa miséricorde sur le
monde entier représenté, là, par plus de deux cent mille chrétiens prosternés remplissant Timmensité de la place Saint-Pierre et les rues adjacentes. Quelle tète ne se courberait pas devant cette majesté divine !
Dès le lendemain de Pâques, nous visitâmes les autres églises de Rome, ainsi que les monuments rappelant l'origine et les progrès du christianisme dans la ville des Césars ; je restais presque froid devant ces grands souvenirs. Je me sentais au contraire saisi d'enthousiasme quand je me trouvais en face des vestiges de la Rome païenne. C'est que l'étude de la littérature latine m'avait plus initié à l'histoire du grand peuple qu'aux annales glorieuses de la chrétienté.
Nous visitâmes également les galeries du Vatican, et c'était plaisant de voir mon pauvre maître, que je traînais partout, s'appuyant tristement contre un chambranle du Vatican ou un fût de colonne du Forum, tandis que son dameslique restait en contemplation devant les chefs-d'œuvre de Michel- Ange, de Raphaël, du Dominiquin, etc., ou en face de l'arc de triomphe de Septime Sévère ou des ruines de Jupiter Capitolin.
Enfin, après de longs jours d'attente , je pourrais dire de cruelles angoisses, je reçus la réponse de ma tante bien-aimée. Elle m'envoyait le double de la somme que je lui avais demandée et me transmettait des lettres de recommandation pour M. le vicomte Gaston de Ségur, attaché à l'ambassade de France et pour messieurs les abbés Véron et de la Bouillerie, du diocèse de Paris, résidant alors à Rome. Mon excellente mère adoptive ne songeait même pas à me reprocher le chagrin que lui avait causé mon voyage à la Mecque; elle était exclusivement au bonheur d'avoir retrouvé le fils qu'elle avait cru perdu pour toujours et, tout en approuvant ma résolution de ne pas retourner en Algérie, elle me disait : c< Garde-toi de prendre la moindre détermination au
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sujet de ton avenir, avant de m'avoir consultée. Ce n'est pas le hasard qoi t'a conduit à Rome, mon cher enfant, c'est la main de Dieu. Prie-le de t'éclairer et la grâce pénétrera dans ton âme, etc., etc. »
Je fus touché, au delà de toute expression, par ces témoignages d'indulgence et de tendresse, et j'adressai immédiatement à Dieu de ferventes actions de grâce. Ces prières mentales, pourrais-je dire, étaient encore la seule expression du sentiment religieux qui s'était réveillé en moi, durant mon exil à Tlemsen (1).
Je louai immédiatement un petit appartement chez nn avocat, il Dottore Matteucci, sur la piazza Fiammetta ; Isidore y transporta nos bagages et là seulement nous reprîmes chacun le costume de nos positions sociales respectives.
Je voulus, le jour même, aller remercier Griacomo il Napolitano des soins exceptionnels qu'il nous avait donnés. J'arrivai en voiture devant son osteria sur le perron de laquelle il sortit attiré par le bruit insolite d'un équipage pénétrant dans sa rue. Je renonce à décrire la stupéfaction peinte sur la large figure du brave locandiere quand, Isidore m'ayant ouvert la portière, je m'élançai vers lui et serrai sa grasse main avec eflFasion. — Il se remit bien vite, et lançant son bonnet en l'air : Uaveva indovinato! s'écria-t-il, Vostra ExcelUnza un servol Corpo di Baccho, si vedeva ahlastanza che era un principe nascosto (2) ! Notre hôte voulut encore nous régaler d'un stuffato meraviglioso et d'un wkwharoni stupendo. Mais cette fois, Isidore, reprenant ses fonctions, étendit une nappe propre sur la table et nettoya les verres et les couverts d'étain; je payai généreusement ce dernier repas et nous étions déjà loin que le brave Giacomo
(1) Tcme I, chapitre XXIX.
(2) Je Tavais bien deviné. Votre excellence un domestique ! Corps de Bacchus, on voyait assez qu'elle était un prince déguisé I