CHAPITRE XXVII
Voyage de Oivita-Vecchia à Rome.
Je devais bientôt reconnaître le doigt de Dieu dans Tévénement qui, en dehors de toute prévision, m'avait conduit aux portes de la cité, siège de la chrétienté, à l'époque des fêtes pascales (1).
Dès que j'appris cette coïncidence je ressentis le désir ardent d'aller visiter la ville étemelle et d'assister aux pompes les plus imposantes du catholicisme. Ce désir naissait-il d'un sentiment religieux ou était-il simplement provoqué par les tendances d'un esprit amoureux d'aventures et de contrastes? Visiter la sainte cité, capitale du monde chrétien, en revenant d'un pèlerinage au berceau de l'islamisme !
Mais comment réaliser ce séduisant projet ? Mon escarcelle était déplorablement efflanquée, et pour me procurer de l'argent il me fallait écrire en France et attendre la réponse. Or, nous étions au 21 mars. Heureusement Isidore avait conservé soigneusement mes plus belles armes, ma montre et quelques bijoux que je lui avais laissés lors de mon départ pour la Mecque. Je fis part de ma détresse au capitaine Schiaffino et le priai de m'avancer une somme équivalente à la moitié environ de la valeur des objets que je déposerais entre ses mains jusqu'à l'arrivée des fonds que j'allais deman-
(1) Pâques en l'an 1842 tombait le 27 mars.
der en France. Cet excellent homme m'ouvrit immédiatement sa bourse et repoussa énergiquement l'oflFre que je lui faisais de lui donner un gage. J'obtins à grand'peine de lui faire accepter un simple reçu de la somme qu'il me prêtait et que je devais lui rembourser chez son banquier à Gènes, où il se rendait, laissant à son second le soin de réparer le pauvre San Giovanni Baitistu que la tempête avait singulièrement avarié. Je me séparai avec un véritable chagrin de ce brave capitaine qui, me connaissant à peine depuis vingt jours et n'ayant sur ma personnalité d'autres renseignements que les confidences que je lui avais faites, m'aimait déjà sincèrement et m'accordait une entière confiance.
J'écrivis immédiatement à ma mère adoptive, ma tante M™® Champagneux. Je lui racontai comment j'avais miraculeusement échappé à la mort lors du pèlerinage de la Mecque , comment le hasard m'avait conduit à Civita-Vecchia, et lui dis que je me rendais à Kome où je la priais de m'adresser l'argent que je lui demandais. Je lui faisais part, en même temps, de la résolution que j'avais prise de ne plus retourner en Algérie, et enfin je soumettais à son appréciation divers projets contradictoires qui dénotaient l'incohérence de mes idées.
Je m'occupai alors des préparatifs de mon voyage et je demandais au padrone de l'osteria où nous étions descendus des renseignements sur la façon la plus économique de me rendre à Rome , quand je fus abordé par un moine franciscain et un étudiant en droit qui, ayant entendu mes questions, me proposèrent de prendre un vetturino à compte à demi. J'y consentis, mais l'affluence des voyageurs attirés par le désir d'assister aux cérémonies de la semaine sainte avait fait tellement élever les prétentions des voituriers que nous hésitions à conclure un marché. Le franciscain nous
suggéra alors la pensée de faire le voyage à pied. Cette proposition répondait si bien à l'exiguité de nos ressources réciproques qu'elle fut accueillie avec enthousiasme, et ayant confié nos bagages au fourgon des messageries, nous nous mîmes allègrement en route (22 mars 1842).
Si j'avais été seul avec le franciscain, jeune Sarde robuste et bien découplé, nous eussions parcouru dans la journée les 65 kilomètres qui séparent Civita-Vecchia de Eome, mais Isidore n'était plus habitué à la marche et le jeune étudiant était frêle et délicat. Nous dûmes coucher à Palo.
Le lendemain , la monotonie de la route qui traverse de vastes solitudes augmenta encore la fatigue de nos deux compagnons et malgré notre aide et nos exhortations ils refusaient d'avancer, lorsque le franciscain , poussa un cri d'allégresse et nous montrant à Thorizon une croix qui étincelait au sommet d'une immense coupole dorée par les rayons obliques du soleil, s'écria : Ecco San-Piefro (1). Et il se prosterna et pria.
L'effet de cette apparition fut extraordinaire ; mes pauvres compagnons se relevèrent pleins de courage et se remirent en marche. — Mais, chose singuhère ! nous observions que leur énergie diminuait ou augmentait à mesure que, suivant les accidents de la route, apparaissait ou disparaissait le phare magique.
Enfin , après de cruelles fatigues et grâce à l'aide et à la gaîté de notre brave franciscain, nous arrivâmes harassés à Porta Cavalligieri à la tombée de la nuit.
(1) Voilà Saint-Pierre.